CHAPITRE ONZIÈME
oublier, Voire Altesse e.xprimait les idées les plus libérales, dignes d’un prince élevé dans les principes généreux de noire époque. J’entends encore ces mots ; Je ne puis comprendre le préjugé contre les Juifs-, Je mettrai mon honneur et mon devoir à les faire déclarer égaux aux autres Boumains. Cependant, j’avais à peine quitté Bucharest que l’émeute grondait autour de la Chambre, et portait le marteau sur le temple des Juifs... Mais j’étais loin de m’attendre au désolant spectacle dont nous venons d’être les témoins, et qui, à la stupéfaction de l’Europe occidentale, a présenté dans la Roumanie les scènes barbares du moyen âge se perpétuant pendant une durée de trois mois...
» Or, l’auteur de ces (Wirséculions odieuses, c’est sans dénégation possible votre ministre de l’intérieur, Bratiano, dont le nom, devenu européen, reste attaché h sa désastreuse circulaire!
» L’indignation publique est au comble, prince; les deux Chambres d’Angleterre ont jeté avec éclat leur blâme énergique, et la presse de tous les pays' s’est levée avec l’unanimité'çur juge souverainement!... La France, gui avait tant contribué à la création de la Roumanie, la France consternée se demande si elle a armé des bourreaux contre une population inofTensive, elle qui professe un si grand respect pour la liberté des cultes.
» Le moment est venu, prince, de faire acte de légitime autorité en brisant cette odieuse trame. Frapper Bratiano d’une révocation absolue-, arrêter immédiatement toutes ces mesures sauvages contre les Juifs; poursuivre sans faiblesse tous les journaux qui, depuis un an, ne cessent de provoquer au mépris, à l’assassinat, à l’expulsion des Juifs; révo(|uer tous ces lâches fonctionnaires qui ont violemment prêté la main ’a raffreuse persécution... c’est l'a ce que demandent les gens de bien, et qui sera le premier bienfait d’une justice réparatrice*.
* Dent les Juifs sont presque entièrement les maîtres, s Faire un coup d'État contre la liberté de 1a presse, contre les
» J’ose espérer, prince, qu’aprcs cette terrible tourmente, Votre Altesse voudra donnera la population juive, dont vous êtes aussi le chef et le protecteur naturel, les gages de concorde et de paix que je réclame en leur nom' !... »
Deux mois après avoir médité les termes de cette lettre dictatoriale — nous évitons de dire impudente, cette lettre qui précipita du haut de sa position le ministre inculpé, mais bientôt après relevé de sa chute, — le prince répondait humblement a une autre lettre de l’Israélite anglais sir Moses Monteliore, puissant patron du judaïsme, et collègue de l’Israélite Crémieux : « Monsieur le baronnet, j’ai reçu votre lettre du 24 août dernier...-, les Israélites sont l’objet de tonte ma sollicitude, et de toute celle de mon gouvernement, et je suis bien aise que vous soyez venu en Roumanie pour vous convaincre que la persécution religieuse, dont la malveillance a fait tant de bruit, n’existe point. S’il est arrivé que des Israélites fussent in(juiélés, ce sont Ik des faits isolés , dont mon gouvernement n’entend pas assumer la responsabilité.
» Je tiendrai toujours à honneur de faire respecter la liberté religieuse, et je veillerai sans cesse a l’exécution des lois qui protègent les Israélites, comme tous les autres Roumains, dans leur personne et dans leurs biens — Charles. »
... Cependant, les Archives israéliies ajoutent en reproduisant cette même lettre : Jusqu’à ce jour, la mission de sir Moses Montefiore, qui depuis quelque temps s’est transporté à Bucharest, « n’a nullement réussi-, bien au contraire! » Ce philanthrope, « aussi estimé des princes que. des bour- ,geois et même de la basse classe, » est en butte aux attaques des journaux roumains ’l... Et le Temps ayant donné quelques
journaux et les fonctionnaires du pays qui ne se donneraient pas aux Juifs, tel est l'ordre qu’intiment à uii souverain, en termes superbes, ces vaillants champions rie toutes les libertés.
' Archives Israélites, XIX, p. 881 à 887; 1867.
2 Univers israélite, en tète du n" î; octobre 1867. ,
3 Archives israélites, XX, p. 929; 1867.
coups d’aile, l'Univers israélùe faisait retentir b nos oreilles, sous le titre de Monstruosités roumaines, ces éclatantes doléances : « Il nous faudrait plusieurs numéros de notre recueil pour dire tout ce que nous avons appris sur les atrocités nioldo-valaques, soit par des documents authentiques, soit par des correspondances privées. Ce que nous voulons constater une fois de plus, c’est l'hypocrisie et la mauvaise foi qui régnent dans ce triste pays, en bas et en haut. Autrefois la haine religieuse, le fanatisme, avouait franchement ses actes, ses crimes... Il y avait là au moins de la sincérité... En Roumanie, on commet les excès les plus sauvages..., on foule aux pieds les lois divines et humaines, et le gouvernement nie audacieusement tous ces faits atroces; il nie le soleil..., la clarté du jour! Hypocrisie, mensonge, aveuglement, voilà la force et l’àme de la barbarie roumaine! »
Une dépêche de Rucharest, en date du IS avril 1868, disait :
« Le gouvernement roumain , dans une note aux consuls européens, a opposé un démenti aux bruits relatifs à des persécutions qui auraient été exercées en Moldavie contre les Israélites. Aujourd’hui, le prince Charles, dans une audience spéciale accordée au consul général do l’Autriche, a déclaré que nulle part les Juifs n'avaient été persécutés, et qu’ils pouvaient avoir une pleine confiance dans sa protection et dans sa parole'. »
Sachons-le donc, à côté de ces incroyables dénégations, les excitations et les persécutions contre les Juifs de Roumanie suivent leur cours, provoquées par « le ministère Bratiano et sa clique; puis, elles sont démenties avec la plus grande impudence! » Et dans quel but cet indigne et ridicule manège? Dans le but « tCéviler ainsi des interpellations diplomatiques peu commodes* ! »
* Univers Israélite, IX, p. 413; 1868.
^Archives israélites, XI, p. 501 ; 1868. Car il s’agit, pour ce peuple, de se défendre à la fois, et contre les Juifs qui l’oppriment, et contre les puissances dont Israël a su déterminer la politique à le servir.
iNTEnVENTION DES PUISSANCES DANS L’iNTÉnÈT DE JuiF, ET MALGRÉ LE PRINCIPE ANTICHBÉTIEN DE LA NON -INTERVENTION ADOPTÉ PAR I-’Eu- BOPE LIBÉRALE. — Le Juif aflirmo que celte liypncrisio des Roumains a pour cause la crainte des puissances, qu'il somme d’inlervenir. — Insistance du chef de VAlliimce hrailite universelle auprès des gouvernemenls. — Exemples remarquables, condescendance et empressement de ceux-ci. — Lettre do -M. de Bismark.
« Éviter des interpellations peu commodes », voila le mot qui échappe à la bouche des Juifs, et qui nous donne la raison des condescendances apparentes de la Roumanie à son endroit. Cet État sent sa faiblesse, et comprend qu’avec l’Europe, toute fardée de libéralisme, il doit faire usage du même fard, et promettre ce qu’il ne peut tenir sans se perdre: tandis que, parmi les puissances qui lui tiennent un langage do maître, celle-ci voit qu’elle ne peut se passer ni de l’or ni de la presse des Juifs, et que, par conséquent, il lui faut militer en leur faveur; cette autre espère ou craint d’eux ce qu’elle n’ose avouer, redoute leur déplaisir, ou se trouve heureuse de prétextes qui engagent sa politique dans la direction des intérêts d’Israël. Mais, quoi que pensent ou que résolvent les puissances, et que les Juifs aient les torts les plus graves, ou que la justice de leur cause brille de l’éclat du grand jour, un fait que leurs audacieuses sommations placent aujourd’hui dans un splendide relief, le voici : c’est que la plupart des puissances, réduites h les servir et souvent entraînées à la remorque des sociétés secrètes dont ils sont les maîtres, deviennent dans le concert des nations chrétiennes un clavier dont les doigts d’Israël font à leur gré parler ou crier les notes.
Examinons cependant comment ces puissances européennes, contraintes par les hommes du progrès h protester contre le droit d’intervenir d’État h État, usent en réalité de ce même droit en faveur d’Israël, entraînée que se trouve être leur politique par l'astuce et l’opiniâtre habileté des fils de Jacob. 11 ne nous échappera pas un mot au delà du nécessaire, et notre langage continuera d’être celui que nous empruntons à la bouche même du Juif.