CHAPITRE DOUZIÈME
d’hommes en Europe... De Ik vient qu’un antagonisme permanent entre l’État et le judaïsme est inévitable ' ! » Ainsi donc, d’un côté du judaïsme reste et se tient debout l’antique et inébranlable croyance au Messie exterminateur et spoliateur des peuples ; tandis que de l’autre , tantôt ce dogme s'évapore, se réduit en symbole, et tantôt on s’en débarrasse sans façon si le moindre intérêt l’exige; mais les docteurs doués de quelque prudence se gardent de repousser brutalement les fidèles qui persistent à le prendre au sérieux. Les Archives israélites, dont les rédacteurs se rangent au nombre de ceux qui tournent en mythe le Messie, ouvrent donc largement leurs feuilles aux croyances des orthodoxes, et nous donnent dans la lettre suivante un admirable monument de l’inébranlable attente des Juifs :
Afancÿ, 21 mars 1864. — « Monsieur, je suis de ceux qui pensent que notre génération ne verra pas le jour de la grande réparation promise. Et pourtant je ne voudrais pas affirmer le contraire, en présence des événements et des transformations auxquelles nous assistons depuis ces quinze dernières annéesi »
« Vous dites : Nous ne croyons cette idée, — du Messie, et de son retour triomphal k Jérusalem , — ni réalisable ni acceptable! Avez-vous bien réfléchi k la gravité de ces paroles? Car elles constituent la négation complète de notre foi et de notre mission dam le monde! Telle n’est certes pas votre pensée; mais il convient qu’un organe de l’importance des Archives ne puisse être considéré comme n’ayant pas toute la conscience des devoirs comme des espérances d’Israël. Comment! vous ne croyez pas à la mission finale de la maison de Jacob? Jérusalem serait pour vous un vain mot? Mais ce serait Ik le renversement immédiat de notre culte, cte NOTRE TRADITION, dc notre raison d’être; et, k ce compte,
‘ Kluber, Coup d’œiV des délibérations diplomatiques du Congrès de Vienne, t. III, p. 390; — Goschler, Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, par les plus savants professeurs et docteurs en théologie de l’Allemagne, t. XII, p. 45t ; Paris, <861, in-8°.
il faudrait aussitôt brûler tous nos livres sacrés... Notre rituel , ordinaire ou extraordinaire, toujours nous parle de l.4 MÈRE P.VTRIE: en nous levant, en nous couchant, en nous mettant à table, nous invoquons notre Dieu pour qu’il hâte notre retour à Jérusalem, sans retard, et de nos jours' ! Ce seraient donc l'a de vaines paroles? La répétition générale, universelle, de ces paroles n’aurait donc plus de sens? Ce serait de pure forme?
» Heureusement qu’il n’en est pas ainsi-, et vous voyez, cher Monsieur, que, si beaucoup d’entre nous ont oublié l’importance du retour, Dieu nous a suscité des frères nouveaux qui comprennent parfois mieux que nous-mêmes ce miracle, unique dans la vie du monde, d’un peuple <ou<enn'tr dispersé depuis dix-huit cents ans dans toutes tes parties de l’univers sans se confondre ni se mêler nulle part avec les populations au milieu desquelles il vit! Et, cette conservation incroyable, faite pour ouvrir les yeux aux plus aveugles, n’aurait aucune signilication, aucune valeur pour nous et pour le monde?
...» Mais regardons l’horizon, et considérons trois signes éclatants qui nous frappent. Trois mots, trois choses ont le privilège d’occuper tous les esprits et d’absorber l’atten^ tion du temps présent ; Nationalités, Congrès, Suez.
» Eh bien , la clef de ce triple problème (des peuples qui entrent en possession d’eux-mêmes pour s’unifier, et unifier à l’aide du fil électrique et de la vapeur les diverses régions du monde), la clef de cette triple solution, c’est Israël, c’est Jérusalem! Je l’ai dit plus haut, toute la religion juive est fondée sur l’idée nationale. — Et qu’ils en aient ou non conscience, — il n’est pas une pulsation, pas une aspiration des fils d’Israël qui ne soit vers la patrie*. Je le répète, il faudrait fermer depuis le premier jusqu'au dernier de nos livres s’il fallait chasser Jérusalem de nos pensées! »
' Voilà qui est bien à la lettre, bien antisymbolique , aussi |X)sitif que précis ; et remarquons ce mot : le retour dans la mère patrie. Que sont donc pour le Juif ses patries d'occasion?
* Le pays des pères! Nous dira-l-on comment les Juifs peuvent être de vrais citoyens ailleurs, avec cette pensée nécessaire, avec ces vœux dominants de leur âme?