CHAPITRE DOUZIÈME
VOUS universel, le pèlerinage de prédilection, pour ainsi dire, des Juifs de lu Russie, de la Pologne, de la Gallicie, de la Bukoivine, de la Moldavie et de la Valachie. Il est d’un devoir de foi rigoureux pour les fidèles de la famille Isrulka, qui se comptent par centaines de mille, de visiter au moins une fois dans leur vie le chef de cette famille messianique, et de lui apporter des cadeaux. On attache des bijoux aux corps des membres de cette famille, comme on ferait au corps d'une idole; on les comble de ducats et A'impériaU. L’avare le plus endurci s’arrache une pièce d’or pour la sacrifier au représentant du Messie et se faire bienvenir de sa famille. Mais ni les Juifs qui donnent volontiers cet or, ni ceux qui le regrettent, n’aiment à parler de ces dons; et, k cause de cela, on sait fort peu de chose, au loin, de ces pèlerinages k Sada-Gora. En revanche, les Polonais et les étrangers passant k Sada-Gora ne peuvent assez vanter l’opulence éblouissante du palais du Messie, qui parait être unique au monde.
» Au milieu des maisons misérables et en ruine des petits marchands et des usuriers, s’élève un palais riche et grandiose, entouré d’un certain nombre de maisons élégantes, mais plus petites et servant d’habitation aux fils et filles mariés d’tsrolka. Tout ce qu’on peut imaginer de luxe et de magnificence est rassemblé dans les appartements splendides de ces maisons. Au palais, il y a un véritable magasin d’argenterie ancienne et moderne, représentant une somme de plusieurs centaines de mille lhalers. Les plus magnifiques tapis turcs, les tentures en damas le plus riche, se trouvent k profusion dans les pièces qui servent d’habitation, et ces objets magnifiques sont de pieuses offrandes des Juifs slaves I Des serres et des orangeries arrangées avec goût limitent le grand parc. Tout le palais forme une habitation princière, décorée et meublée avec le luxe le plus raffiné. Au milieu des sales baraques de Sada-Gora, elle fait l’effet d'un palais de fée égaré et dépaysé. Et le possesseur de ces richesses et de ces magni-
ficences, le père qui doit engendrer le Messie attendu; le vase sacré d’un avenir glorieux tant espéré ; le descendant de David, dont /a vue seule est regardée comme un bonheur si gran<l qu’on l’achète au poids de l’or, cet homme qu’on vénère comme un être surnaturel, ressemble h un être sans raison, voisin de l’animal.
» Rebiche Isrolka est en effet un homme dépourvu de toutes facultés intellectuelles. Sous les cheveux blancs qui recouvrent son crâne, l’es|)rit, la pensée font défaut-, il est vieux avant l’âge, caduc sans motif et sans raison. Son langage ne consiste qu’en sons inarticulés, intelligibles seulement pour sa famille et pour son secrétaire intime. Il est stupide au plus haut degré, se comporte prestiue entièrement comme une brute, pousse des cris sauvages, et s’assoupit k la manière des animaux. Cependant, lorsqu'il doit se montrer dans la rue , on le sait toujours plusieurs heures d’avance, et toutes les fenêtres et les portes, toutes les rues et les places se trouvent aussitôt encombrées d’une foule avide de le voir. On monte sur les toits et sur les arbres pour contempler le chef de la famille messianique-, on se bat et on se fait écraser pour admirer l’idole.
)) Rebichcx Isrolka est marié; il a des lils et des filles, et la plupart de ces dernières sont mariées depuis l’enfance. Chacun de ses gendres, naturellement choisis parmi les riches du pays, est tenu de se fixer îi Sada-Gora, et d’y bâtir, dans le voisinage du palais paternel, une maison semblable, mais plus petite. Chez eux, et dans leurs appartements particuliers, ses filles sont toujours habillées de velours et de riches soieries. Les cafetans ordinaires de ses fils et de ses gendres sont faits des étoffes les plus précieuses. Les petits enfants ont des bonnes françaises, allemandes, anglaises et russes, des gouverneurs et des précepteurs comme de jeunes princes et de jeunes princesses.
« De nombreux employés veillent aux affaires de la maison, qui consistent spécialement dans la réception des dons. Pendant la matinée. Rebiche Isrolka donne des audiences,