AVIS DE LIBRAIRIE
Chez certains libraires, autres que l’éditeur, il arrive, et surtout en province, que l’on répond : Epuisés, à la demande d’ouvrages qui ne le sont pas. Par quelle raison cette défaite? nous ne saurions le dire, mais nous certifions le fait. — C’est pourquoi, si ce livre venait à manquer, nous en donnerions un avis ])ublic. ,lusque-là, quiconque le demandera doit l’avoir.
CAUSERIE
Quiconque nous fera l’honneur de lire cet ouvrage en voudra sans doute et d’abord parcourir la table, et fera bien, car elle révèle à la fois les éléments, les richesses et le plan de nos chapitres. De là notre espoir est que le lecteur daignera s’engager avec nous dans une causerie que nous croyons indispensable à sa prompte initiation; et, du premier mot, nous prenons la liberté de lui dire , en lui montrant du doigt un portrait du Juif :
Qui que tu soi$, voici ton maître;
Il l’est, le fut, ou le doit êtrel
Chacun de nous a lu ces vers tracés au bas d’un portrait de l’Amour, mais quel rapport imaginer entre l’Amour et le Juif? aucun, aucun vraiment! Ces lignes auront donc à signifier tout simplement que le Juif est, ou plutôt qu’il sera bientôt notre maître! Veuillons y penser, et pensons-y bien ‘ !
Notre maître, lui? lui-même, et nous ferons remarquer qu’une chose entre toutes distingue le Juif et plus que jamais le caractérise : c’est un besoin de domination qui remplit son cœur, et prend sa source dans l’orgueil de ses instincts nationaux, que nourrit sa foi religieuse. Or ce qu’espère, ce que veut, ce que prépare et machine le Juif, empressé d’atteindre ce terme
‘ Voir celte vérité rappelée, Archives israélites, XVI, p. 487; <869.
CAUSERIK,
des désirs et de {'infatigable attente de sa nation, c’est là ce que notre public ignore d’une profonde et inexplicable ignorance. Les plus intimes et les plus pressants intérêts de ce public exigent cependant qu’il le sache, et qu’il l’apprenne au plus tôt, car le temps presse, et, s’il ne le savait tout à l’heure, un moment plus tard il le saurait trop tard-, il ne l’apprendrait plus en temps utile! Mais, disons-le bien, il ne s'agit point ici du Juif de France, il s’agit de la nation juive.
Cette étude, qui devient de jour en jour plus indispensable, est d’ailleurs plus attrayante que peut-être on ne se le figure; et, nous pouvons le dire, elle équivaut à un voyage de long cours dans des régions inconnues et quelquefois sauvages; régions inconnues parce qu'on a cessé de les connaître, de les visiter, d’y porter un œil curieux, et que, pour savoir quel est le Juif, ou va le lui demander à lui-même, on accepte sa parole comme un récit d’histoire! Mais régions sauvages, ajoutons-nous, et comment? parce que, jusque vers ces derniers temps, toutes les lois delà civilisation y furent violées! Que ceux qui s’imagineraient connaître le Juif parce qu’ils fréquentent à Paris, ou dans quelques-unes des grandes villes de l’Europe, d’honorables et très-dignes rejetons du judaïsme, ne se hâtent point de nous juger; qu’ils attendent, qu’ils veuillent bien nous suivre pas à pas, tout prêts à nous repousser s’ils trouvaient en nous un guide infidèle.
Mais, à quiconque daignerait nous suivre, ne laissons pas ignorer que notre première étape est sur le flanc de la montagne, souvent aride et rocailleuse. Elle nous porte vers des traces antiques qu’il s’agit de relever, vers des ruines dont il est indispensable de déchilTrer le plan, si l’on tient à comprendre le spec-
CAUSERIE
xt
tacle qui l’instant d’après provoque et dédommage les regards. Lors donc que notre parole de cicerone, saisissant l’oreille du voyageur, le relient sur le théâtre où circulent et prennent naissance les traditions judaïques, où se traîne d’un pas étudié le pharisien que le Christ apostrophe, et dont les fils sont les orthodoxes de la synagogue actuelle; lorsque nous y signalons làbas ces aubergistes , ces bouchers , ces revendeurs d’habits-galons qui sont à la fois des rabbins; lorsque nous y surprenons, frappant à la porte des consistoires, des ministres du culte dont l’autorité, quelquefois sérieuse, cède à l’autorité du Juif laïque, qui, loin d’être gouverné parle sacerdoce de Juda, le gouverne, le modère, et n’est souvent pour lui qu’un objet de risée, certains voyageurs touristes trouveront peut-être le temps un peu long. Mais il leur est facile de l’abréger et de franchir d’un pas rapide cette première étape. Elle est celle qui nous conduit au sommet d’un pic d’où se déroulent, sous un flot de lumière, des perspectives sans fin, et, nous croyons pouvoir l’aflirmer, des sifrprises sans bornes.
La dernière, si nous ne nous trompons, est celle qu’éprouvera le spectateur en reportant les yeux sur lui-même, en s’épouvantant de l’insouciance qui lui laissait ignorer un monde au milieu duquel il vivait, et dont voici que les destinées entraînent les siennes à train de vapeur!
Oui, voici que le monde judaïque est devant nous avec ses sombres et désolées hauteurs, avec ses plats pays, ses marais putrides, ses arides et brûlants déserts, patrie de la soif dévorante et d’affreuses ardeurs; il est devant nous avec ses fraîches et riantes vallées dont les sinueux replis fuient devant le regard; il nous
CAUSERIE
séduit et nous saisit par le leurre de ses perspectives, par l’illusion de ses mirages, par l’horreur de précipices d’où s’échappent tantôt de silencieuses et mortelles vapeurs, et tantôt des vents de tempêtes; il nous épouvante du spectacle de soudains abîmes où plongent des sentiers que foulent les pieds d’Israël, souvent plus exercés que ses yeux, et infatigables à suivre les témérités de leurs guides. Voilà donc devant nous, hommes et choses, voilà ce monde judaïque , ce monde où dixhuit siècles d’immobilité viennent tout à coup, et comme au signal d’un machiniste d’opéra, de céder aux désordres d’une tiévreuse agitation que mille bouches appellent avec ravissement l’activité du progrès! Le voilà se soulevant comme une mer que poussent des feux souterrains; grossissant, envahissant et lançant sur ses flots de nouveaux flots comme pour engloutir nos royaumes. Voilà ce monde et voilà Te Juif.
Le Juif? le Juif, osons-nous dire, en provoquant des tourbes judaïques à faire retentir mille cris aigus autour d« ce nom que répudient avec une sorte de fureur les fils de Benjamin et de Juda, honteux sans doute des taches dont il fut couvert. Et cependant le respect que nous devons à l’histoire nous ordonne de le conserver et de rejeter celui d’Israël; mais eu protestant avec énergie contre toute intention blessante et hostile, simplement résolu que nous sommes de laisser à chaque personne et à chaque chose son titre historique et légitime ' .
' Tout Juif descend d’Israël, c’est-à-dire de Jacob; mais l’histoire, en parlant des fils de ce patriarche qui peuplent l’Occident, ne leur a point donné le nom d’Israélites, et pourquoi? Parce que l’histoire parle vrai. Elle les a nommés Juifs, du mot latin Judœi, parce que le patriarche Juda, fils de Jacob, fut leur père, et qu’ils sont les dispersés du royaume de Juda. Mais que sont devenus les Israélites,
CAUSERIE
Le Juif cependant, lorsqu’une qualiBcation spéciale ne modifiera pas notre sens, ce sera pour nous non pas tout rejeton quelconque de la race de Juda, mais l’homme de l’orthodoxie pharisaïque, le fidèle des sauvages et des insociables traditions du Talmud; s’agirat-il, au contraire, de tout autre membre de la famille judaïque, le nom de Juif ne le désignera dans nos pages que lorsque nous l’attacherons à sa personne en termes exprès; que lorsque nous dirons, par exemple, le Juif de l’orthodoxie bâtarde, le Juif réformiste, le Juif de la libre pensée. En un mot, nos formelles intentions sont do ne comprendre sous le nom pur et simple du Juif que le pur sectateur du Talviud
Que si le tour de notre phrase semble quelquefois nous démentir et trahir notre volonté, nous supplions le lecteur de vouloir bien résister fortement aux apparences, ou nous redresser, car nos intentions restent debout. Quiconque y regardera de près verra d’ailleurs que nous n’attribuons à ceux que notre parole atteint rien qu’ils ne se soient eux- mêmes attribué,
c’esl-à-dire le mélange hétérogène des dix tribus et des étrangers dont se formait le royaume d’Israël? Grande question, qui, tant à Genève qu’ailleurs, occupe quelques savants du catholicisme, entre autres M. le marquis de •'*. Nous supplions cependant le Juif de ne point voir une insulte dans ce nom contre lequel son orgueil se soulève, car nous parlons, en le conservant, le langage que doit à jamais consacrer l’histoire.
Voir la joie sauvage des Archives à propos de la condamnation de M. de Villemessant, rédacteur en chef du Figaro, pour avoir donné au mot Juif l’acception blessante que lui valurent les mœurs talmudiques. Arch. israél., XV, p. 4C9; 1869. — Le Normand ou le Gascon auraient-ils, dans un cas analogue, cette maladroite susceptibilité?
t Nous admettons, et de tout cœur, jusque dans cette catégorie des purs orthodoxes, des exceptions aussi honorables et aussi nombreuses que la raison du lecteur lui permettra de le faire. Juif ou non, il est impossible en effet de ne se ressentir point du milieu dont l’atmosphère nous pénètre.