SCÈNE QUATRIÈME
Le docteur Larbalestrier a été du jury.
Il vient de sortir du Palais et s'est arrêté sous le péristyle, au haut du grand escalier, d'où l'on domine la place. Malgré l'heure nocturne, elle est grouillante de monde. Il ne peut passer, et, au coin de la rue qui s'ouvre droite devant lui, la même marée noire et résonnante a tout envahi. La multitude s'opiniâtre à attendre la voiture cellulaire qui doit ramener le condamné à la prison.
L'escorte n'ose sortir.
On craint que durant sa marche lente au travers de cette houle, la voiture ne soit mise en pièces et le prisonnier écharpé. Dans le coin, à sa gauche, le Docteur aperçoit, gardée par les
Gendarmes, la grande porte dont les battants doivent s'ouvrir pour livrer passage.
Il demeure, dans l'ombre, d'abord regardant, puis invinciblement attiré dans des rêveries.
La Ma-lé-dic-tion?...
Ce procès, désormais célèbre, quelles circonstances empreintes de fatalité l'y ont entraîné ! Les médecins sont éliminés d'ordinaire de la liste où les jurés sont tirés au sort. Une inadvertance l'y avait laissé. Et son nom était sorti pour la session. Et il était sorti pour l'affaire. Et le sort l'avait amené hors de l'urne quand les récusations étaient épuisées. A quatre reprises, le Destin l'avait choisi et maintenu. Quand, à la première audience, l'Accusé lui apparut, il avait été frappé d'une vague analogie entre sa nature et la sienne : sèche, nerveuse, agitée. Quand il dit son âge, c'était le sien : cinquante ans... Et parmi ses prénoms^ il y avait le sien : Pierre... Il en ressentit un malaise. Mais bientôt il avait été captivé par le puissant intérêt de la cause. Son esprit, audacieusement chercheur, qui lui avait acquis une notoriété bruyante et entourait son cours à l'Université d'un nimbe d'excentricité, s'attacha aux débats avec âpreté. Il était devenu le juré