ACTE DEUXIÈME 3l
d'hui fatidique, de l'un des avocats : « Ce n'est pas pour l'Accusé que j'ai peur, Messieurs les Jurés, c'est pour vous. »
Des preuves, en effet, depuis la rencontre de l'homme au cigare, il n'y en a plus. Rien de direct, rien de décisif. Des indices, des présomptions, des rapprochements, une nuée de choses incertaines, conjecturales, flottantes, discutables. C'était ce bataillon de fragilités, qu'une presse enragée et une opinion affolée chassaient devant elles et qu'elles avaient lancé sur le Jury. Avait-il jugé librement? Dans le tourbillon de ces passions, de ces rumeurs, de ce désordre, un juge reste- t-il maître de soi-même? Battu par tous ces vents, subissant l'orage de ces fureurs, que vaut, misérable jouet, le Oui qu'il prononce? Était-il possible que lui, esprit dogmatique, rétif à la persuasion, exigeant, pour admettre le moindre phénomène, des expériences répétées, contrôlées, concordantes, se fût laissé entraîner à une conviction qui n'avait pour soutien que des hypothèses ?
Hélas! oui, cette faiblesse, il l'a eue. Mais aussi, dès les premiers mots par lesquels cette Justice, qu'il voulait servir, l'avait dirigé dans son devoir, ne lui avait-elle pas dit qu'il devait
s'attacher moins aux preuves qu'à son intime conviction ? L'intime conviction ! Cet état d'âme venant on ne sait d'où, formé on ne sait comment, pareil a un arrêt sans motifs, que rien ne contrôle, qui peut sortir même du néant, qui sert d'appui à tous les entraînements, à tous les préjugés, à toutes les iniquités ! Aujourd'hui il voit cela en pleine lumière. Mais alors, durant cette période néfaste, tout était dissimulé sous le langage légal, séducteur et pompeux.
Et dans sa mémoire revient, en lettres de fer, cette instruction que le Président des Assises avait lue aux Jurés, debout et découverts, et que, la main levée vers le ciel, ils avaient fait serment d'observer, lui, les yeux levés sur le mascaron à la balance symbolique : « Vous jurez et promettez, devant Dieu et devant les hommes, de décider d'après votre intime conviction. » Et cette autre, lue par le Chef du Jury, avant de commencer la délibération et affichée en gros caractères dans le lieu le plus apparent de leur chambre : « La loi ne demande pas compte aux Jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus ; elle ne leur prescrit point de règles ; elle ne leur fait que cette seule question, qui