ACTE QUATRIEME
qu'avec hésitation, vaguement troublée par la pensée qu'elle y pourrait apercevoir des choses extraordinaires. Le grand jardin, que Pierre aimait et dont il ordonnait les travaux, est resté, ce printemps, livré à lui-même, et l'herbe, qui efface si promptement l'œuvre humaine, y pousse en liberté. Le soir, assise dans l'anti chambre, près d'une fenêtre donnant sur la rue pour se croire moins isolée, elle fait mouvoir machinalement et lentement de ses doigts parcheminés, les longues aiguilles à tricoter avec lesquelles les laborieuses vieilles, même aux heures de repos, occupent leurs mains. Dans l'ombre, les objets familiers revêtent des aspects singuliers, se déformant avec des craquements insolites, s'approchent avec des lenteurs rampantes, puis brusquement reprennent leur place et leur immobilité énigmatique, vaguement vibrante et grimaçante. Elle sent autour d'elle un vagabondage de fantômes. Toujours, maintenant, elle attend son Maître, ayant le pressentiment d'un malheur et lui dit bonsoir avec la tendresse touchante qui redoute une séparation prochaine. La maison est comme un tombeau dont elle serait la gardienne et dont il serait l'habitant, se levant de sa cou-
che glacée et revenant après s'être mêlé aux vivants.
Il pleure.
Il pleure. Celui dont elle a pris soin depuis qu'un soir d'hiver elle l'a reçu à la gare des mains de son Père, le ramenant, et son cœur, qui durant tant d'années a joué avec lui à la maternité, se gonfle de pitié et de douleur.
Elle se penche et, mettant son vieux cou ridé et sa tête grisonnante sur l'oreiller, elle se prend à gémir.
De ses yeux coulent les larmes rares des septuagénaires.
Pierre, comme un fils, l'entoure de ses bras, la pressant contre sa poitrine et sentant sous la robe de laine la maigre ossature.
Longtemps ils restent ainsi ! « Chez tous deux s'élevait un désir de sanglots et ils gémissaient tout haut, plus violemment que des oiseaux dont les paysans ont enlevé les petits avant qu'ils eussent des ailes. »
Elle se dégage doucement. Puis son esprit n'allant pas dans la pénétration de l'Inconnu aussi profondément que son instinct, elle lui dit, révélant la seule explication qu'elle eût trouvée