‹ Le juré; monodrame en cinq actes. FrontChapitre 68 sur 90 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

quand, tout petit, il était attaché aux jupes de sa Mère, au milieu du monde d'actrices, de danseuses et d'habilleuses où elle dominait en reine, les revenants, les loups-garous, les démons, les sorciers, reprennent possession de son imagination dans sa tète affaiblie et l'idée d'une persécution méditée comme une vengeance, poursuivie avec la ténacité d'un cœur sans pitié, réalisée par le concours de puissances invisibles, germe en lui. L'heure des inévitables représailles tinte : il l'entend. L'inconscience succède à la conscience, l'interpénétration du fantastique et du réel s'accomplit.

L'ébriété de la démence le gagne.

Ses pensées vaguent — amalgame de sagesse et de déraison, de mysticisme inattendu, de vertiges, de vérités et de mensonges.

Il se dit :

(( C'est peut-être à tort qu'on nie ces choses ! A l'appui de mes doutes n'ai-je pas le témoignage de mes sens, de mes souffrances intolérables, de mes impressions foudroyantes? Alors que rien de ce qui existe ne peut nous être connu que par nos sensations, et qu'entre les objets et la représentation que nous nous en faisons, il y a un intervalle infranchissable, pourquoi me

refuserai-je à croire que les causes clairement vues de maux aussi cruels ne correspondent à aucune réalité? que les images qui bruissent autour de moi sont fausses, et qu'il n'existe pas entre elles et les êtres qui les produisent le rapport qui unit le corps à son ombre? Redoutable mystère que durant des siècles l'instinct populaire a résolu contre la science... Oh! le sphinx muet accroupi au sommet du monde!... Les explications rationnelles sont séduisantes dans leur gravité froide, mais est-il permis d'assigner des bornes immuables à la perception et connaît-on tout lorsqu'on ne connaît que ce qu'apprennent les sens à l'état de santé?... Quand la maladie change l'axe des facultés cérébrales ne peut-il se développer des effluves équivalant à des communications magnétiques entre l'homme et l'inconnu ?

« Sous l'influence du souffle qui l'agite, les facultés du malade n'acquièrent-elles pas un plus haut degré de développement, et de rudimentaires ne deviennent-elles pas d'une acuité magique?... Pourquoi n'existerait-il pas un monde composé d'êtres invisibles... bizarres... fantastiques... embryonnaires? L'envers des choses?... Pourquoi, en de rares et critiques

Page 1