‹ Le Juste SalaireChapitre 5 sur 26 · LE SALAIRE ABSOLUMENT JUSTE · texte numérisé non relu

LE SALAIRE ABSOLUMENT JUSTE

Le droit pour tous les travailleurs à un salaire vital étant ainsi établi, il convient d'examiner si ce salaire, basé sur le principe naturel des besoins, satisfait aux exigences de la justice dans tous les cas. Nous avons donc à rechercher si tous les travailleurs, ou certains d’entre eux, remplissant certaines conditions, ou se trouvant dans des situations déterminées, ne peuvent prétendre à obtenir une rémunération plus élevée que le salaire simplement vital.

En d’autres termes, le problème à résoudre est le suivant : un ouvrier de rendement élevé, ou accomplissant une tâche difficile exigeant une grande habileté, ou un long apprentissage, doit-il toucher une rémunération plus élevée qu’un simple manœuvre ? D'autre part, ce dernier est-il toujours condamné à se contenter d’un salaire vital ou au contraire peut-il prétendre à une amélioration de son sort.

Il résulte des principes exposés dans le chapitre précédent que le droit pour le travailleur à satisfaire ses besoins essentiels est primordial. Aucun supplément de salaire ne saurait donc être accordé à certains travailleurs, alors que tous n’ont pas obtenu le salaire vital. La valeur de la vie étant égale pour tous les humains, il serait contraire aux droits naturels des in-

(1) Nous nous sommes inspiré, dans les pages qui vont suivre, de l'ouvrage de M. Ryan. Distributive justice.

rie (Non

dividus d’accorder une rémunération supplémentaire à certains alors que d’autres manqueraient des objets strictement nécessaires.

Dans l’étude du salaire absolument juste, que nous sommes appelés à faire, nous supposons donc que tous les ouvriers Ont reçu un salaire vital. L'élément moral du travail recevant une équitable rémunération, nous allons rechercher quelle devra être la contre-prestation des éléments économiques ou matériels.

Cette partie du salaire doit être fixée en tenant compte d'abord de la règle dite de la productivité : « A chacun suivant son rendement » qui doit être corrigée par la règle des efforts nécessités par le travail. Enfin, la qualité du travail fourni doit également influer sur le taux de la rémunération.

D'après ia règle de la productivité et des efforts, le salaire doit être d’autant plus élevé que le produit du travail est considérable. La rémunération à ia tâche ou aux pièces, est basée uniquement sur lui. Mais ce mode de rémunération, bien que présentant une apparence de justice absolue, aboutit à des résultats opposés. Il ne pourrait, en effet, être juste que si les hommes étaient doués de forces ou d’aptitudes égales. Mais il existe des différences congénitales entre les travailleurs, certains sont susceptibles d'obtenir un rendement plus élevé en fournissant moins d’efforts que d’autres. Il apparaît donc immédiatement que ce principe doit être corrigé en faveur des ouvriers moins bien doués par la règle des efforts qui veut que le salaire soit basé non plus sur le rendement mais sur les efforts nécessités pour l'obtenir. On aboutirait ainsi à accorder deux salaires différents pour des résultats égaux, au cas où les travailleurs ne seraient pas pourvus d’un pouvoir productif

EN EEE

égal. Il faut donc corriger ce que chacune de ces règles a de trop absolu par une application judicieuse de l’autre.

Il est certain qu'un rendement particulièrement élevé, mérite une rémunération supplémentaire ; s’il n’en était pas ainsi, les meilleurs travailleurs seraient amenés à faire décroître leur rendement, afin de le rendre égal à celui de leurs compagnons. Le stimulant constitué par ce supplément de rémunération n’est pas moins justifié lorsqu'il s’agit de récompenser des efforts exceptionnels. Nous ajouterons que l'appréciation de cet élément, déjà difficile pour des travaux identiques, devient presque impossible à réaliser lorsqu'il s’agit de tâches entièrement ou même partiellement dissembiables.

Le travail ne doit pas être mesuré seulement au point de vue quantitatif, mais bien aussi suivant sa nature et sa qualité. La première distinction qui s'impose est celle des travaux manuels « artes serviles » et des travaux intellectuels « artes liberales ».

Toute l'antiquité a méprisé le travail manuel, considéré comme incompatible avec la dignité de l’homme libre. Bien que, depuis St-Thomas, le travail manuel et le travail intellectuel soient assimilés au point de vue moral, la rémunération de ce dernier doit être supérieure à celle des travaux exigeant une plus grande activité corporelle et une part d'intelligence d’autant plus réduite. De cette distinction découle toute une hiérarchie de travaux, basée non seulement sur leur nature mais encore sur les qualités congénitales des individus. En outre, il faut encore tenir compte des sacrifices qui ont dû être consentis pour acquérir soit la connaissance d’un métier qualifié par l'apprentissage, soit l'instruction nécessaire à l’accomplissement des travaux figurant au sommet de la hiérarchie. Il y a dans ces deux cas un capital méritant une rémunération qui

doit compenser le manque à gagner durant l’époque d’études pratiques ou théoriques. On peut même dire que le supplément accordé à des ouvriers se trouvant dans l’une de ces deux conditions ne constitue pas un complément de salaire mais simplement une rentrée dans des avances. Ce supplément de rémunération est obtenu, partiellement du moins, par le jeu de la loi de l’offre et de la demande, les salariés qualifiés étant proportionnellement moins nombreux que les autres par rapport aux fonctions à pourvoir. Enfin, d’un point de vue différent, mais se rattachant également à l'abondance plus ou moins grande des travailleurs, il faut signaler que certains travaux présentent un caractère dangereux ou désagréable et que peu d'ouvriers s’astreignent à accomplir. Ils donnent droit, pour ceux qui consentent à les faire, à un salaire supplémentaire.

En résumé, nous avons vu que suivant la première règle de fixation du salaire, règle purement morale, tous les ouvriers que l’on pourrait qualifier de moyens doivent recevoir un salaire vital.

L'étude des éléments économiques du travail montre que les ouvriers très productifs, accomplissant des efforts inusités ou encore ceux qui ne sont qu'en petit nombre à cause soit du caractère délicat de la tâche, soit de son caractère dangereux, ont droit en justice à un supplément de salaire.

Si la répartition du salaire vital a laissé subsister dans la somme destinée à payer les salaires, un reliquat disponible, celui-ci devra être réparti à titre de rémunération supplémentaire aux catégories de travailleurs indiquées ci-dessus. Cette super-rémunération ne sera pas égale pour fous, mais son taux sera calculé en raison de l'utilité économique spéciale à chaque individu, en observant les règles précédentes.

= dû

Si les profits sont suffisamment élevés pour, qu'après ces répartitions, il subsiste encore un excédent, celui-ci devra être distribué d’une façon égale entre tous les salariés et sans tenir compte des différences existant entre eux. Les avantages de ce mode de répartition sont tels qu’ils permettent d'accorder a l’ouvrier moyen non qualifié un supplément au salaire vital, tout en laissant subsister entre ce salaire et celui du travailleur mieux doué une différence pleinement justifiée. Cette manière de faire est entièrement conforme à la justice et de plus elle tend à augmenter la production en stimulant les ouvriers les mieux doués; elle répond ainsi aux besoins du bien-être humain. Cette augmentation de production, c’est-à-dire de richesses à distribuer, est le but vers lequel il faut tendre. Dans un système de bonne répartition, la masse des salaires augmentera parallèlement aux chiffres dés profits et des sommes destinées à rémunérer les capitalistes et les propriétaires fonciers.

La nature, le capital et le travail sont les trois facteurs de la production. Les richesses produites doivent donc être partagées entre les propriétaires, les entrepreneurs et les travailleurs. Plus la somme à répartir aux salariés est grande et plus élevé est le montant des salaires, il est donc intéressant d’examiner si la masse des salaires peut, de façon équitable, être augmentée au détriment du capitaliste et de l’entrepreneur. Nous rechercherons également si une élévation du prix des marchandises est légitime lorsqu'elle a pour but de permettre une augmentation des salaires.

Page 1