LE SALAIRE DANS L'ÉCONOMIE LIBÉRALE
Nous venons d'examiner et de préciser quelques unes des théories qui tendent à expliquer comment se forment les salaires et à déterminer ce que devrait être un juste salaire. Avant de rechercher quels moyens ont été mis en œuvre pour arriver à une telle fin, il importe d'observer la réalité et de voir quelles lois ont présidé et président encore à la formation du taux des salaires en économie libérale, c’est-à-dire au sein d’un régime qui a dominé depuis des siècles les mécanismes de la répartition et qui les domine même à notre époque, dans une mesure toujours notable.
Indiquons, dès l’abord, qu’il est difficile de ne pas admettre, à la base de la formation du taux des salaires dans le cadre d’un tel régime, la loi qui gouverne la formation des prix de toutes les marchandises ; nous voulons parler de celle qui met en œuvre les relations de l'offre et de la demande. Seulement de telles corrections doivent être apportées en la matière, des facteurs si complexes doivent être ici dégagés qu’il nous serait impossible de nous en tenir là et que nous allons avoir à pré-
ciser la question en des termes suffisamment nets pour que ne subsiste aucune espèce de confusion.
A cette fin, il va falloir, tout d’abord, rechercher dans quelle mesure la formation du taux des salaires obéit à la loi de l'offre et de la demande, puis, d’une manière plus succincte, vérifier la portée de nos assertions en les confrontant à quelques faits.
$ 1er. — Le jeu de la loi de l'offre et de la demande dans la formation du prix du travail
Commençons par préciser ce qu’il faut entendre par demande de travail et par offre de travail.
La demande de travail peut se définir comme étant la quantité d’efforts humains d’une espèce déterminée dont les entrepreneurs sont disposés à faire l’achat. Mais, comme les efforts des travailleurs sont inséparables de leur personne, la demande d’efforts se traduit par la demande du nombre de travailleurs susceptibles de les accomplir.
L'offre de travail est, dans le même ordre d’idées, l’offre d’une certaine quantité d'efforts, mais pour la même raison que ci-dessus, elle peut se définir par le nombre des individus susceptibles d'accomplir ces efforts. Seulement, si la demande de travail ne justifie pas d'observations particulières, il n’en est pas de même de l'offre de travail, qui diffère dans une mesure notable de l’offre des autres marchandises. L'offre de travail ne peut, en effet, être abstraite du caractère humain de son objet et présente, à ce titre, d'importantes particularités.
En premier lieu, l’ouvrier vend son travail, mais sa-personne n’a pas de prix. De plus, il est inséparable-de son travail et ces deux considérations expliquent que l’élasticité de l'offre: est bien inférieure ici à ce qu’elle est pour d’autres marchan-
dises : les réactions de l'offre aux variations des prix ne sont pas du tout les mêmes. Ensuite, le travail humain est une marchandise éminemment périssable, qui ne se met pas en réserve, qui ne se stocke pas; aussi son offre est-elle le plus souvent forcée. Enfin, le temps requis pour présenter sur le marché des offres additionnelles est infiniment plus long que celui nécessité par le processus de production de tel ou tel objet.
Partant de ces considérations, nous pourrions tenter de mettre en lumière toutes les particularités que présentent les interactions de la demande et de l'offre de travail, d’une part, du taux des salaires, de l’autre, mais ce serait nous étendre trop sur ce sujet et il paraît plus opportun de passer, tout de suite, au mécanisme de la formation du taux des salaires.
Il importe ici, comme ailleurs, d'établir une discrimination logique entre la formation des prix momentanés et celle qui s'établit dans une période de longue durée.
A.— Formation des prix momentanés.
Elle serait analogue en principe à celle de tout autre prix si le marché du travail et les parties en présence ne se trouvaient placées dans des conditions très spéciales.
Tout d’abord, le marché du travail est fort différent de celui des autres marchandises. L’insuffisance du contact établi entre l’offre et la demande d’une part, le manque de mobilité de la marchandise travail, d’autre part, contrarient singulièrement la tendance à l'unité des prix.
Ensuite et surtout — et nous nous proposons d’y revenir plus longuement par ailleurs — les parties en présence sont loin de se trouver dans des conditions-identiques, ou du moins il en a été très longtemps de la sorte. En principe, la situation économique de l'entrepreneur est infiniment plus favorable
que celle de l’ouvrier isolé. L'entrepreneur peut en effet se permettre aisément d'attendre que les prétentions adverses se soient atténuées, tandis que l’ouvrier, qui vit généralement au jour le jour, est très rapidement acculé à la pénurie et doit bientôt se soumettre. C’est précisément en vue de remédier à cet état de choses que se sont formés et que se sont étendus les syndicats professionnels, dès qu’on leur a donné Je loisir de | le faire. De là aussi l’institution des conventions collectives, que du reste nous retrouverons plus loin.
B. — Formation du prix du travail pendant une période as-
| sez longue.
Nous allons envisager ici les effets d’une hausse du taux des salaires, ou de l'accroissement de la demande du travail (ce sont théoriquement les deux aspects d’un même phénomène) sur l'offre de travail au cours d’une période plus longue que la précédente.
En ce qui concerne son effet dans le présent, il est très limité. Dans la catégorie où l'effectif des travailleurs se révèle insuffisant, celui-ci ne peut se trouver renforcé que de trois façons : soit par l'immigration d'ouvriers de la même catégorie, soit par l’utilisation d’apprentis plus ou moins inexpérimentés, soit par des Changements de métier ou de profession. Cette dernière solution serait évidemment la plus opportune, mais que d'obstacles ne rencontre-t-elle pas ! Dans le cas d’un métier qualifié — et c’est Jà que le problème est sans doute le plus urgent — on conçoit mal qu’un nombre important de travaitieurs depuis longtemps spécialisés, depuis longtemps habitués à des tâches très particulières, puissent être rapidement orientés vers d’autres fonctions.
En réalité, la seule solution logique, que paraisse comporter l’apparition de tels vides, consiste dans l’afflux de Jeu-
nes travailleurs, c’est-à-dire que l’on doit attendre la venue de la ou des générations qui vont suivre. Il semble évident que les parents dirigent leurs enfants vers les métiers ou les p'ofessions les plus rémunérateurs et qu’un tel facteur influe énergiquement sur l'orientation professionnelle des nouvelles générations. Mais, indépendamment du fait que le relèvement du taux des salaires dans une branche de production déterminée ne produit son effet qu'avec un long retard, il importe de rappeler que ce n’est pas là la seule considération qui intervienne dans le choix d’une activité professionnelle. Nombre d’autres éléments d'appréciation jouent leur rôle en la matière, inhérents au fait depuis longtemps mis en lumière, que l’homme n'est pas uniquement sollicité par des arguments d’ordre matériel.
Tels sont les principes fondamentaux qui gouvernent la formation des prix du travail. Il ne nous reste plus qu’à préciser dans quelle mesure la concurrence tend ici à égaliser les salaires.
On doit noter, en effet, que la concurrence ne saurait jouer un tel rôle, si l’on ne tenait compte de la productivité personnelle des salariés. Car son action ne tend qu’à proportionner les salaires à la productivité personnelle des ouvriers dans une même région et pour des travaux d’égale difficulté.
À vrai dire, le calcul de cette productivité pose des problèmes difficiles et auxquels il est à peu près impossible d’apporter des réponses pleinement satisfaisantes. I] ne peut s’agir, en effet, d’égaliser les rémunérations sur la base du temps passé à travailler ; on ne saurait non plus tenir compte du seul résultat matériel du travail. En réalité, on ne peut dire que la productivité d’un ouvrier est égale à celle d’un autre que si, dans un temps donné, chacun d’eux a fourni la même somme
d'efforts musculaires et intellectuels. On conçoit la difficulté que présente l'établissement d’un tel calcul et la quasi-impossibilité où se trouvent les entrepreneurs de verser à leurs ouvriers des salaires rigoureusement proportionnés les uns aux autres.
D'un point de vue théorique, il est très exact de poser le principe : « à effort égal, salaire égal; à effort inégal, salaire inégal ». Seulement l’application de ce principe est extrêmement délicate et il est sans doute exact de dire qu’elle n’a vraiment été réalisée de façon satisfaisante que de nos jours, grâce aux stipulations de plus en plus précises contenues dans le contrat de travail.
Partant de telles données, il va maintenant nous être possible de poser quelques formules d’une théorie générale des salaires en économie libérale.
Le salaire définitivement fixé par le contrat de travail indique le prix que l’ouvrier n’a pu dépasser vers le haut dans ses revendications et au-dessous duquel l’entrepreneur n'a pas pu abaisser la rémunération du travail, vu l’état particuliér du marché et la collaboration de tous les facteurs spéciaux intervenant dans chaque cas déterminé.
La loi du moindre effort joue ici un rôle absolument essentiel : l'entrepreneur essaie d'obtenir la plus grande valeur d'usage de travail contre la moindre dépense possible en argent. Réciproquement, l’ouvrier tâche d’atteindre le salaire le plus élevé contre le moindre travail possible exigé en échange. %
Le patron et l’ouvrier agiront donc finalement selon les normes suivantes :
Le patron essaiera :
a) d'une manière générale, de s'approcher le plus près
possible, quant aux salaires qu’il paie, d’une limite minima au-dessous de laquelle il pourra peut-être encore descendre, dans certaines industries, par l'introduction de la main-d’œuvre féminine et enfantine ou l’organisation de son entreprise en industrie à domicile.
b) de ne pas dépenser plus, en salaires, que ses concurrents pour un travail identique.
c) au cas où ses ouvriers seront dans une situation économique aussi favorable que la sienne, de se réserver la plus grande part possibie de l'excédent du prix du marché des produits sur leur prix de revient.
Quant à l’ouvrier, il tâchera :
a) de s'approcher le plus près possible d’une limite maxima qu’il pourra même parfois dépasser dans le cas des salaires dits occasionnels ;
b) de ne pas toucher moins que d’autres ouvriers de méme capacité, exécutant des travaux identiques aux siens dans des conditions similaires ;
c) et, de même que précédemment, dans le cas où les deux parties en présence seront dans une situation économique identique, de se réserver la plus grande part possible de l'excédent du prix du marché des produits sur leur prix de revient.
Ainsi viennent d'être proposées quelques formules selon lesquelles tendrait à se former un taux général des salaires en économie libérale. On pourra sans doute se rendre compte qu'elles laissent une moindre place à la théorie abstraite que ne le faisaient les considérations précédentes. Aussi bien estce un peu là notre dessein que de montrer que le marché du travail se différencie de celui des autres marchandises et que la formation du prix des services des travailleurs obéit sans
er
doute à la loi de l’offre et de la demande, mais dans une mesure tout de même moins automatique et moins implacable qu'en ce qui concerne les biens économiques.
En fait, il est logique de commencer par rattacher de telles recherches à l'offre et à la demande, mais il serait à la fois extrêmement infécond et absurde de s’en tenir là et de négliger ici l'importance des facteurs qui se rattachent à l'aspect éminemment humain et social de ces questions.
Schmoller fait ressortir que la question ouvrière n’est « ni une simple lutte de classes, ni un simple phénomène du marché ». Îl ajoute « que pour le salaire, comme pour toute autre formation de valeur, les rapports numériques de l’offre et de la demande jouent un rôle déterminant, que l’utilité et la quantité de bras sont des causes de formation de valeur : mais qu'ici, encore plus que sur le marché des marchandises, il y a des groupes d'hommes avec leurs sentiments, leurs coutumes et leurs relations, que leur position et leur organisation Sociale, leur force et leur faiblesse, toutes les institutions sociales et tous les règlements juridiques qui déterminent leurs manières d’agir, ont aussi de l'influence sur le salaire et sa variation et vont souvent jusqu’à le dominer ». (1)
On ne saurait prétendre qu'un tel point de vue est une simple résultante des conceptions doctrinales de la nouvelle école historique et qu'il serait excessif ou inopportun d’en tenir compte. S’appliquant aux questions ouvrières et plus spécialement à celle de la formation du prix du travail, les idées directrices qui viennent d’être définies ne peuvent, à notre avis, être contestées. Aussi bien, est-ce en tenant compte de ces remarques que nous avons introduit dans les formules précé-
(1) Schmoller, Principe d'économie. tome IV, page 107.
demment proposées l'éventualité d’une situation économique identique chez les deux parties en présence, éventualité que nous avions supposée irréelle au début de ce bref examen.
C’est qu’en réalité, toujours d’après Schmoller, « le taux du salairé montre la puissance des classes sociales ». « Même la théorie que nous venons d'étudier, suivant laquelle le salaire s'explique uniquement par les grandeurs présentes sur le marché, est obligée de tenir compte au premier chef des conditions d'existence et de la possibilité de leur modification ei reconnaît ainsi l'influence des causes dépendant de l’histoire des mœurs, de la morale et des institutions ». (1)
L'offre de travail à un prix déterminé résulte d’une foule de facteurs qui peuvent être parfois fort indépendants de la seule importance numérique des travailleurs en quête d’un emploi et est souvent influencée par de nombreux éléments de nature Spécifiquement sociale, teis les niveaux de vie, la quantité et la qualité des besoins, l'éducation scolaire et technique, la mode et la mentalité collective dans le sens le plus large du terme.
Quant à la demande, elle est déterminée dans ses variations par des causes plus spécifiquement économiques, mais qui impliquent, derrière la productivité du pays, une abondance et une complexité d'activités sociales essentielles.
Mais c’est surtout dans le mécanisme même de la formation du taux des salaires qu'il convient de rechercher des éléments et des forces d’une telle nature. Deux espèces de considérations peuvent nous donner la mesure du rôle que nous leur attribuons. .
En premier lieu, un des faits les plus frappants qui il-
{1} Schmoller, op. cil.. page 107.
rare
lustrent l’histoire des salaires en économie libérale est la difficulté qu’ils éprouvent à baisser, même en période de dépression et de baisse des prix. On peut aller jusqu’à prétendre que les cas d’un affaissement des salaires, si amorti soit-il, constituent une exception à une règle considérée cornme normale. Cette constatation a été fructueusement mise en relief par F. Simiand, à qui elle a, pour ainsi dire, servi de base dans l'élaboration de sa théorie des crises.
En période de prospérité, la classe ouvrière obtient sans uifficulté des relèvements de salaire que les entrepreneurs lui consentent avec assez de bonne grâce. Mais dès que s’amorce la baisse des prix, elle s'emploie à défendre les avantages récemment acquis avec une grande énergie et parvient presque toujours à ne pas céder de terrain.
Quoi de plus anormal si l’on admet, à la base de la formation du taux des salaires, le jeu exclusif de la loi de l’offre et de la demande et, par ailleurs, la solidarité des prix du travail et de ceux des autres marchandises ? Le mécanisme ordinaire du marché est ici fortement tempéré, faussé même si l’on veut, par l'intervention d'éléments tout à fait étrangers à la détermination des lois spécifiquement économiques. On saisira mieux la portée d’une telle remarque lorsqu'il aura été rappelé qu'en période de crise, le taux des salaires reste à peu près le même que dans le stade précédent, alors que le marché du travail est encombré d’une masse extraordinaire de chômeurs et que, par conséquent, l'offre y est infiniment supérieure à la demande. Il serait absolument impossible d’interpréter un tel phénomène si l’on ne tenait compte d’une action humaine et sociale de plus en plus importante.
En second lieu, nous avons noté par ailleurs que lors de l'établissement du contrat de travail, l'entrepreneur se trouvait
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placé, du moins en principe, dans une situation économique beaucoup plus favorable que celle de l’ouvrier et nous avons Exposé les arguments qui justifient une telle assertion. Mais cette supériorité du capital sur le travail dans le régime de l’entreprise perd du terrain de jour en jour et se voit de plus en plus limitée par l'efficacité de l’action ouvrière. En réunissant un nombre toujours croissant d'ouvriers, le syndicat acquiert une importance et une force telles qu’elles lui permettent de discuter maintenant sur un véritable pied d'égalité avec l’entrepreneur. De plus il est à même de se constituer des ressources qui, le cas échéant, lui permettront d'alimenter durant de longs jours les fonds de grève nécessaires; de la sorte, les ouvriers pourront attendre sans trop d’impatience des conditions meilleures et opposer leur bon vouloir à celui du patron.
Enfin, par l’action de plus en plus considérable qu’elle joue dans le domaine politique, la classe dite des travailleurs parvient à obtenir de l’autorité parlementaire ou exécutive des avantages appréciables, telles l'institution des conventions collectives de travail et des procédures de conciliation et d’arbitrage, avantages qui lui permettent de lutter à armes égales avec le capital.
$ 2 — De quelques faits propres à illustrer les observations précédentes
Partis d’une détermination de la formation du taux des salaires fondée sur le jeu de la loi de l'offre et de la demande, nous avons ensuite introduit dans nos développements des données de plus en plus étrangères à la théorie économique pour aboutir finalement à une conception de la question ouvrière qui la situe, avons-nous dit, à mi-chemin de la lutte de classes et du phénomène de marché.
Nous avons en effet noté que les problèmes qui se rattachent à cette question, et plus spécialement celui qui nous intéresse, impliquent de nos jours l'intervention de facteurs sociaux essentiels qu’il est impossible de ne pas envisager.
Aussi allons-nous, à l’aide de quelques faits, essayer de confirmer rapidement notre position.
Comme il serait trop long de passer en revue toutes les étapes d’une histoire des salaires dont l’origine remonte à celles mêmes de la vie économique, nous allons limiter notre recherche à trois de ces étapes et nous demander ainsi pourquoi les salaires ont baissé de 1500 à 1650, puis de 1750 à 1850 et monté de 1850 à 1900. Ces exemples vont se révéler d’autant plus intéressants que nous allons pouvoir, en envisageant deux baisses importantes, mettre en lumière les raisons qui de nos jours permettent au salaire de ne plus en connaître d'analogues et renforcer ainsi le point de vue précédemment énoncé.
De 1400 à 1600, l’Europe occidentale voit croître sa popurlation dans des proportions importantes. la situation des paysans empire, les institutions et les cadres médiévaux deviennent insuffisants. Le régime du numéraire s'étend, la possession du capital et le commerce commencent à occuper une place prépondérante. Une classe d'ouvriers salariés, véritables prolétaires, exclusivement payés en argent, se forme lentement puis se développe peu à peu. Sa situation devient plus pénible que celle des paysans, que celle des patrons et des compagnons des corporations parce que, sans point d'appui dans les associations, elle ne sait pas immédiatement s’accommoder au régime nouveau du numéraire. Aussi voit-on les salaires réels en Angleterre passer de l'indice 100 Pour la période 1451
à 1500 à l'indice 51 pour la période 1571-1602 et à l'indice 40 pour la période 1653-1702 (1).
Puis ces nouveaux salariés commencent à prendre conscience de leur sort et de leurs possibilités, s’adaptent peu à peu au régime nouveau ; un véritable mouvement ouvrier prend naissance et les salaires s'élèvent progressivement. Mais ce n'est pas pour longtemps.
De 1750 à 1850 en effet, la situation devient encore pire qu’au xvi° siècle. La population, à cette époque, augmente plus que jamais en Angleterre, en France, en Allemagne. Les nouvelles formes de la technique de la circulation et de l’exploitation l’emportent, l’économie du numéraire et du crédit triomphe définitivement. La concurrence devient sans égale. De nouveaux ouvriers apparaissent, arrachés à leurs campagnes et à leur milieu, privés de leurs anciens soutiens, le Salaire en nature et la réglementation de l’industrie domestique, isolés, abandonnés à eux-mêmes, négligés par les pouvoirs publics et les patrons qui, envisageant les choses de façon : optimiste, espèrent que la misère disparaîtra toute seule par le jeu de la complète liberté économique.
Ainsi l'indice du pouvoir d’achat des salaires (base 100 en 1900) passe-t-il de 55,4 en 1810 à 53,8 en 1830; si la statistique publiée en 1911 par l'Office du travail, « Salaires et coûts de l’existence à diverses époques, jusqu’en 1910 » nous donnait les chiffres antérieurs à 1810, nous nous trouverions en présence d’une chute beaucoup plus accentuée.
De là les premières manifestations importantes d’une lutte de classes ; de là les réactions de Sismondi ; de là surtout l'épanouissement de la doctrine socialiste.
(1) Ces chiffres sont extraits d’un article de Schmoller dans la Revue internationale de socioolgie année 1904, page 5.
Cependant, dans la seconde moitié du xix° siècle, le salaire s'élève à nouveau de façon sensible; l’indice précédent passe de 53,8 en 1830 à 100 en 1900. Durant cette période, en effet, l'Etat entreprend de combattre les pires abus de la nouvelle constitution du travail et surtout l’ouvrier commence à prendre conscience de sa situation, à entrevoir toute la puissance qui caractériserait une classe ouvrière unie-et à s’organiser. L’équilibration des situations économiques des deux parties en présence a pour résultat une amélioration extrêmement sensible du taux des salaires, amélioration qui n’a cessé de se poursuivre jusqu’à nos jours.
Nous aurions peut-être dû montrer, à chacune de ces trois époques, la part que peut revendiquer le jeu de la loi de l’offre et de la demande dans l'établissement du prix du travail. Mais cela, qui par ailleurs nous eût sans doute amené trop loin, aurait été certainement superflu, puisque dès l’abord nous avons admis un tel lien de causalité et que nous en avons fait la règle. Seulement, ayant introduit dans ce schéma des éléments et des facteurs qui, à première vue, n'avaient rien à y faire, nous avons eu le souci de légitimer autant que ce pouvait être fait, notre interprétation.
De la sorte, nous nous sommes peut-être un peu “éloignés du véritable sujet de notre étude, mais nous avons le sentiment que cette digression s’imposait. Ayant brièvement analysé le mécanisme de la formation du prix du travail en régime d’économie libérale, nous pouvons en conclure que la préoccupation d'un juste salaire entre pour assez peu dans une détermination aussi empirique. Sans doute avons-nous noté, depuis 1850, une tendance extrêmement accentuée à la hausse, mais cette tendance, loin d’être le fruit d’un souci d'équité scrupuleusement entendu, résulte simplement du plus grand équilibre des
forces qui se trouvent en présence dans la lutte du capital et : du travail.
ÿ En passant en revue maintenant les institutions qui ont été F Spécialement mises au point dans le but de réaliser un juste salaire, nous allons voir dans quelle mesure il convient d’accepter ou de repousser cette conception.