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CHAPITRE IX

DESTRUCTION WJ PRINCIPE DE CAUSALITE

1 , Parmi les différentes formes mentales ou concepts intellectuels vides, qu'a fabriqués Kant, nous devons soumettre à un examen spécial, à cause de son importance extraordinaire, le principe dit de causalité. Ce principe, d'un usage si fréquent, s'énonce dans le jugement suivant : Tout effet ou tout changement doit avoir une cause correspondante : jugement universel, auquel se voit contraint, comme on le sait, tout homme pensant. C'est autour de ce principe entre tous que se déroule la lutte des esprits. Kant considère l'étude de ce principe

comme révénement capital dans l'histoire de ^a philosophie.

Commençons par bien nous rendre compte de la situation à expliquer.

D'abord l'homme, ainsi que l'animal, sous l'impulsion d'un instinct subjectif ou à la suite d'expériences accumulées, connaît dans des cas isolés que tout événement est l'effet d'une action. De plus, il se développe dans l'homme une conception rationnelle de la causalité, et c'est cette conception que nous devons maintenant étudier.

11 y a souvent des cas où l'homme saisit nécessairement les événements ou les choses comme causes d'autres phénomènes. En nous représentant alors non plus telle ou telle chose, mais l'être en général, nous jugeons avec la même nécessité que tout ce qui est, doit être ou par soi ou par autre chose, et par suite avoir une cause. Tout homme raisonnable soutiendra qu'il fait cela grâce aux idées d'être et de cause : il voit en même temps que tous les autres hommes, en état de concevoir ces idées,

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doivent aussi savoir cela. C'est de cette manière que l'humanité tout entière croit posséder dans le jugement de causalité un principe universel et nécessaire.

2. — Le principe de causalité, dans son absolue universalité, étant aussi indispensable pour l'étude de la nature, on peut dire qu'il a toujours singuUèrement gêné le matérialisme et le sensualisme. Hume est le premier qui essaya de s'en défaire avec un grand appareil d'érudition. Fidèle à Tesprit de Tempirisme, il dériva de l'expérience sensible notre conception tout entière delà causalité. Par suite, il dénia au principe de causalité, le caractère d'une universalité qui ne peut s'expliquer par cette expérience. 11 fut d'avis que, bien que nous soyons contraints par une illusion invincible de penser que toute chose, tout événement, doit nécessairement avoir une cause, il peutbien cependant dans l'ordre réel des choses exister et arriver beaucoup de choses sans cause. Que nous donne l'expérience ? demande Hume. Des faits isolés, des impressions et leur succès-

sion dans le temps ; c'est tout ; jamais l'expérience ne nous donne d'enchaînement causal. Tu perçois qu'une bille sur un billard en choque une autre^ laquelle change de place; mais comment elle quitte sa place parce qu'elle a été choquée par la première, c'est ce comment que tu ne sais pas. Tu perçois le coup qu'on te donne ; tu sens la douleur, mais tu ne saisis pas dans le coup la cause de la douleur ; tu y ajoutes l'idée de cause ; cette idée ne vient pas de Texpérience. Comment se fait-il donc que la succession se transforme en causation? Comment le post hoc devient-il propter hoc ? Hume répond : quand les faits se suivent tou-jours, quand la succession se renouvelle souvent, notre imagination s'habitue peu à peu à unir les deux idées, de sorte que, sous l'impression du premier fait, elle voit déjà que le second ne peut manquer de se produire. Ce que les anciens scolastiques ont enseigné de Vexpectatio casimm similium chez l'animal, Hume le transporte chez l'homme. L'union entre les idées étant continue, prend Yapparencede

la nécessité : c'est l'habitude qui produit cette apparence. Le lien causal est donc objet non de science, mais de croyance. Le scepticisme de Hume consiste précisément à soutenir que nous ne pouvons faire usage du principe de causalité que dans le monde des phénomènes d'expérience, et encore, en aucun cas sous la forme de la science, mais toujours seulement sous la forme de la croyance engendrée par l'habitude.

On ne peut nier que cette manière de voir présente au premier coup d'œil quelque chose de séduisant, et il ne faut pas s'étonner qu'elle ait fait fortune jusqu'ici chez les savants matérialistes ou empiristes. Aug. Comte insiste sur ce point qu'il faut absolument bannir l'idée de cause et ne parler que de la concomitance constante de faits déterminés. Stuart Mill tient pareillement le principe de causalité pour une pure conséquence d'une induction involontaire ; en soi et pour soi, il serait bien possible que quelque chose existât ou commençât d'être sans cause .

Les matérialistes modernes qui se targuent fort, on le sait, de n'admettre que l'immutabilité et l'universalité des lois de la nature, et avant tout du principe de causalité, fondement indestructible de toutes ces lois, — et qui, pour le maintenir intact, en viennent à nier la liberté humaine,— se trouvent fort embarrassés, quand nous leur demandons d'expliquer le caractère universel et absolu de ce principe. La plupart du temps ils esquivent cette question, comme l'autruche fuit ceux qui la poursuivent, et il serait long de rapporter tous les subterfuges auxquels ils recourent.

3. — Que dire de la solution matérialiste et sceptique de Hume? Il n'est pas douteux qu'elle doive être la ruine de la science. Celui qui ne veut pas renoncer au savoir proprement dit, doit admettre sans condition le principe de causalité avec son universalité objective, ainsi que nous y contraint notre pensée subjective. Que tenter en matière de science avec ce principe, si nous le concevons comme universel pour nous, sans qu'il le soit dans l'ordre

objectif des choses? si, dans le monde externe, il peut exister ou se produire beaucoup de choses sans cause ? s'il en est ainsi, adieu la

science !

On ne peut méconnaître que dans ces différentes expressions, — habitude, instinct, prescription, et autres semblables, — que nous trouvons dans la première catégorie des empiristes et des matérialistes, il n'y ait une parcelle de vérité. Et c'est ce que n'avait point entièrement ignoré l'ancienne philosophie. U instinct causal (et non le concept causal, ainsi que l'appelle Lange) dominant dans l'animal, cet instinct qui, par exemple, pousse le singe à passer la main derrière le miroir pour attraper son Sosie, joue aussi dans la vie humaine un rôle important ; c'est lui qui fait que le nourrisson, par exemple, crie à la vue de sa mère et acquiert ainsi par l'union de ces deux termes ( cri-mère ) une certaine expérience. Il est encore vrai qu'en ' beaucoup de cas nous sommes amenés par l'habitude à supposer un lien de causalité entre des phénomènes constamment réunis, même sans

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connaître ce lien lui-même ; il est vrai aussi que nous nous sentons naturellement contraints de chercher une cause à tout ce qui arrive. Or, qui ne voit que si, dans ces cas, ce n'est pas le pur instinct, mais le concept réel de cause qui apparaît, ce concept est au fond de l'habitude ou nécessité naturelle et, par suite, n'en est pas le produit ? Lorsque, par exemple, le sauvage voit dans l'éclair la cause du tonnerre, parce que ces deux phénomènes sont toujours unis, lorsqu'il se figure que dans l'éclipsé un dragon dévore le soleil, c'est qu'il conçoit au préalable, que tout, partant l'éclipsé même et la concomitance constante de l'éclair et du tonnerre, doit avoir une cause.

On voit clairement par là que Hume el les matérialistes n'ont pas même abordé dans leurs explications le problème à résoudre.

4. — A la lumière de l'antique philosophie chrétienne la solution eut été des plus simples. Nous tirons, disait-elle, l'idée de cause et toutes les idées semblables, de l'expérience.

surtout de l'expérience interne. Nous avons réellement la conscience immédiate de notre pensée et de notre volonté, comme de notre propre et vivante activité. Ne s'ensuit-il pas que nous avons par là même l'idée de principe, de production, d'action, etpartant aussi, d'effet et de cause ? Ces idées, empruntées sans doute à l'expérience sensible, ne sont pas des perceptions sensibles, restreintes à tel ou tel phénomène actuel, mais, bien des représentations mentales absolument universelles. Uentendement aperçoit dans l'objet quelque chose de plus élevé que ce que le sens saisit. C'est grâce à ces concepts que nous connaissons la vérité de cette proposition : tout ce qui commence d'être a une cause ; du concept, en effet, s'ensuit immédiatement que tout ce qui a commencé d'être, a commencé d'être grâce à quelque chose. Rien ne peut commencer d'être par soi-même. Il peut bien se faire qu'un être qui est, sans avoir commencé d'être (c'est ce que nous chrétiens savons et croyons de Dieu) porte en soi-même le principe de son existence, mais

tout ce qui a commencé d'être, a sa cause dans un autre être : voilà ce que le concept nous dit avec la contrainte de l'évidence. Dans sa valeur universelle la proposition que nous tirons du concept, signifie : Tout être a son principe ou en soi ou hors de soi, dans quelque autre être: tout ce qui commence d'être a son principe (sa cause) dans un autre être.

5. — Kant se sentait vivement attiré par le problème que Hume avait posé. Sa sagacité voyait bien le danger qu'il y avait à suivre la voie tracée par ce dernier. La pensée que le principe de causalité doit, dans l'intérêt de l'humanité et de la science, être maintenu comme universel, et nécessaire, était précisément celle sur laquelle il comptait le plus pour recommander sa philosophie.

Or, sa situation était critique. Sous l'influence du développement du protestantisme l'ancienne philosophie chrétienne s'était entièrement perdue. L'épais nuage de l'empirisme régnant ne laissait plus voir que l'expérience sensible.

Et de cette expérience la connaissance de la causalité pouvait aussi peu sortir que la connaissance des règles de l'art poétique ne peut venir à l'animal de la vue de l'Iliade imprimée. Mais le grand critique tâche de sortir de cette impasse. La causalité, dit-il, n'existe pas hors de nous, aussi nous ne la connaissons pas hors de nous ; nous la tirons de nous-mêmes et la répandons hors de nous mrles choses connues par expérience : la causalité est une

catégorie.

Kant, comme Hume, ne sait rien d'une intuition suprasensible de la vérité objective et universelle. Contre Hume il soutient que l'idée de cause ne peut venir de l'expérience, puisque l'on doit la posséder avanttoute expérience. Il n'en concluait pas, au sens de l'ancienne philosophie, que l'homme doit être naturellement disposé dès le berceau à concevoir le principe de causalité, mais il le considérait comme une pure nécessité subjective, à lafaçon d'un prototype ; nous pensons la causalité sans qu'elle existe.

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Comparant Tidée de causalité chez les modernes avec celle que donnait lancienne métaphysique, c'est à dire avec les communes conceptions de l'humanité jusqu'à nos jours, voici ce que nous trouvons.

a) Ancmim métaphysique. —L'idée de cause vient de l'expérience, dans laquelle l'entendement dépasse le sens en ayant l'intuition de la vérité objective et universelle (métaphysiquement réelle). En conséquence de son caractère suprasensible, cette idée est d'une application absolue et universelle (1).

b ) Hume. — L'idée de cause vient de l'expérience sensible. Les limites de son application sont indéterminées : en tout cas elle ne peut s'appliquer à rien qui dépasse l'expérience.

c ) liant. — L'idée de cause est une forme primordiale de la raison pure : sa valeur consiste en ce qu'elle détermine notre expérience sensible. Elle ne peut donc dans le monde des

(1) Cfr. Lange, Ilist. du matérial.y ii, 45.

phénomènes sensibles s'appliquer sans limites ; hors de ce monde, elle n'a pas de portée.

6. — Par là même nous avons exposé la doctrine de Kant. Trois reproches doivent être adressés à l'xltlas de la philosophie moderne : lo non seulement il laisse sans explication le' fait à expliquer, mais encore il le nie : 2» il fonde sa doctrine sur des raisons sans valeur ; ?j^ il se met en contradiction avec lui-même.

Commençons par le premier reproche. — Pour bien comprendre ce qu'a fait ( ou plutôt n'a pas fait ) Kant, représentons-nous bien ce de quoi il s'agit : faire du principe de causante une forme à priori que l'homme en pensant applique aux choses, et par là dénier aux choses extérieures toute causalité ! Quand^ par exemple, je vois réclair, ce n'est pas seulement, d'après Kant, la représentation (l'idée) que je me fais du tonnerre attendu, c'est encore le bruit réel du tonnerre externe ce visible », aussi bien que le lien de causalité entre l'éclair et le tonnerre, qui ont en moi leur cause ! Je soutiens que l'éclair est la cause de la foudre, non parce

PESCH. — KANTISME. — 14.

que je sais qu'il en est ainsi réellement hors de moi, et indépendamment de ma connaissance, mais encore parce que la causalité est une forme mentale dans laquelle je suis contraint de couler mes pensées. Est-ce là encore la causalité ?

On objectera peut-être que c'est faire tort à Kant que de prétendre qu'il nie toute causalité objective : c'est la causalité transcendante ( c'est à dire valable en dehors de Tacte cognitif), que le grand penseur rejette énergiquement, mais dans Vintérieiir de Tacte cognitif il admet une vraie causalité. Certes, il en est ainsi. Cette causaUté, dite <( immanentes, consisterait d'après Kant en ce que tout acte cognitif a sa cause entière dans l'acte précédent. S'ensuit-il que la difliculté soit supprimée? Au contraire. C'est précisément cette causalité immanente qui nous fait dresser les cheveux sur la tète. En effet, il faut observer que Kant ne parle pas de l'enchaînement psychologique des représentations internes, de ce qu'on appelle l'association des idées, mais fait sortir les

actes mêmes de la perception externe, avec leur contenu, les uns des autres. Si la théorie de la (( causalité interne 1> a un sens, je dois admettre qu'une perception sensible produit de soi, en vertu de la catégorie de causalité, le contenu de la perception suivante, comme étant Teffet de ce qui a été précédemment perçu. Assis à la fenêtre, je vois un enfant prendre à un autre son jouet. Je les entends se disputer vivement; entre temps, je déguste mon café et me brûle la langue ; j'entends frapper à la porte et parler le facteur ; de la lettre mon regard va et se donne carrière; je vois que les deux enfants se battent et se roulent à terre. Tout cela n'est-il que causalité immanente? Dois-je croire réellement que rien de tout cela, enfants, café bouillant, porte, facteur, bataille, n'existe hors de moi? qu'il n'y a là qu'une série de représentations, dont la suivante a toute sa cause dans la précédente ? que la perception des paroles échangées résulte de celle des enfants, la perception du café bouillant de celle des paroles échangées,

celle de la porte heurtée cle celle du café bouillant, celle de la lettre de celle de la porte heurtée, celle de la bataille de celle de la lettre, et ainsi de suite ? Ne serai-je pas plutôt convaincu par ma perception que je vois devant moi des enfants transcendants, c'est à dire réellement existants ; que l'enlèvement du joujou se produit sur le terrain transcendant, c'est à dire ^n dehors de mon acte cognitif, que le café transcendant était trop chaud et m'a brûlé la langue ? que le facteur est un phénomène non seulement immanent, mais encore transcendant ? enfin que la bataiUe a eu lieu d'une façon transcendante, c'est à dire hors de mon esprit? Qu'on ne se rejette donc pas sur la « causalité immanente » de Kant. C'est une chimère, et, s'il n'en était pas ainsi, ce serait le pire équivalent de cette causalité qui, fondement de la science, donne leur intérêt aux recherches philosophiques. Nous maintenons notre assertion : Kant, par sa théorie de la causalité, a détruit toute voie vers la réalité et, par suite, vers tout savoir objectivement valable.

7, De plus, pour nous mettre en état de juger la théorie kantienne de la causalité^ examinons les motifs sur lesquels s'appuie \ù grand penseur.

D'abord, il croyait ne pouvoir expUquer autrement le principe de causalité avec son caractère d'universalité. Mais était-ce une raison pour le ruiner ? S'il s'était seulement tenu à ce fait que tout homme pensant a V intuition de la réalité objective et universelle, telle qu'elle correspond au principe de causalité ; s'il était resté à bon droit convaincu, que l'expérience sensible ne peut fournir cette intuition de la réalité suprasensible, l'existence indéniable du principe universel de causalité l'aurait amené à cette vérité même, que l'homme possède une faculté de connaître le suprasensible,. c'est à dire une faculté spirituelle. C'est alors qu'il aurait réellement vaincu l'empirisme, le scepticisme, le matérialisme, comme il faisait montre de le vouloir ; c'est alors qu'en face des tristes errements de son siècle, il aurait revendiqué la vraie dignité de l'homme, point

cardinal de la saine philosophie et que, loin d'étendre et d'élargir le cours des eaux malsaines, il aurait pu devenir par ses éminentes qualités une bénédiction pour sa patrie.

Kant crut trouver un autre motif de subjectiver le principe de causalité en en faisant un jugement synthétique a priori. — A priori, ce principe l'est assurément, mais il est analytique et nullement synthétique. En effet, si je dis : Tout ce qui arrive doit avoir une cause : je trouve le prédicat ( l'effet nécessaire) en énonçant le sujet (tout ce qui arrive). Ce qui arrive, c'est à dire ce qui est appelé à être, renferme nécessairement dans son idée une (( détermination 3). Peut-on concevoir une détermination passive, — un déterminé, — sans concevoir aussi une détermination active correspondante, un déterminant ?

Le troisième motif de soutenir que toute expérience, pour être possible, suppose l'application de la causalité, résulte de ce que la causalité môme ne peut être produite par l'expérience, mais doit préexister dans Tesprit. Ce

en. IX. — DESTR. DU PRING. DE CAUSALITÉ 215

motif s'évanouit dès qu'on revient à la réalité. Assurément, dans tout acte d'expérience, le principe de causalité trouve son application. il y entre en exercice, pour ainsi dire : mais s'ensuit-il que je doive le connaître expressément, avant son application. Il suffit que je possède (( a priori » la faculté d'y reconnaître la causalité et que je m'en rende compte là où elle est appliquée. Cette faculté ne peut absolument pas être sensible ; elle doit être spirituelle c'est à dire suprasensible.

Et voilà le motif de notre second reproche. La grandeur de Kant a donc été de dénier au principe de causalité, pour des raisons sans valeur, l'importance que riiumanité tout entière, contrainte par la raison, lui attribue. Il a par d'autres procédés que Hume, — mais ils vont plus au fond des choses, — détruit le principe, sur lequel doivent se fonder toutes les sciences, et par là môme le principe qui devait être la base essentielle de son système.

8^ Troisièmement enfin l'absolue nullité

scientifique de l'assertion de Kant, résulte de ce qu'elle met en danger Tœuvre du grand penseur.

Rappelons brièvement à quelles questions en particulier doit répondre toute théorie de la connaissance.

La perception se distingue, on le sait, de la simple image, en ce qu'elle représente le transcendant (c'est à dire quelque chose qui existe réellement en dehors de l'acte cognitif j, ou^ ce qui revient au même, en ce qu'elle implique ' un rapport transcendantal, c'est à dire qui dépasse l'image. Si par Yimagination je puis me représenter une maison, l'objet de mon acte est immanent. Si au contraire je vois de mes yeux hors de moi une maison, mon acte se rapporte à la maison, comme à quelque chose qui existe réellement hors de moi : l'état intérieur qui produit ma perception n'est pas une pure illusion : on pourrait plutôt dire qu'il sert de passage entre le moi et les phénomènes.

Dans la philosophie de Kant, c'est une ques-

tion capitale que de savoir comment la perception renferme un rapport transcendantal : en d'autres termes, comment Texpérience en* arrive à devenir l'expérience de quelque chose. — Ici les formes mentales ou intuitives n'expliquent rien, car elle s'appliquent du dehors du sujet à la matière de l'intuition. La construction subjective de l'acte n'a pas plus d'effet. Ici surtout il n'y a que le contenu objectivement donné de la représentation, la sensation, qui puisse rendre l'explication possible. D'où vient donc la sensation? Ne serait-elle que l'effet de notre propre nature? Il faut dire alors avec Berkeley que tout hors de nous n'est « qu'esprit et idées chimériques », que tout ce que les sens nous enseignent n'est que ce pure illusion». C'est ce que Kant ne veut pas. Aussi prétend-il précisément qu'il y a des choses hors de nous et que ce n'est qu'en tant qu'elles affectent nos sens que nous pourrions savoir par l'expérience qu'il existe quelque chose, et que ce n'est qu'en tant que ces choses se manifestent que la connaissance et la

vérité sont possibles. Nos sens sont affectés d'impressions, et c'est la manière dont ils sont affectés qui détermine le contenu de la représentation. Par la manière dont nous sommes affectés on ne peut entendre qu'une action. Or qui exerce cette action ? Déjà, dans la première édition de la Critique de la Raison pure, Kant avait répondu que ce sont les choses en soi qui nous affectent par des représentations. L'action exercée sur nous implique causalité, cela est trop clair. Mais si la chose en soi constitue la catise de l'état dont nous sommes affectés, la causalité n'est plus seulement une forme à priori préexistant dans notre esprit, c'est une puissance déjà inhérente aux choses mêmes et je n'en puis prendre connaissance que par l'expérience. En conséquence, dans sa Métaphysique de la nature (Œuv. compl., V. 317), où il s'efforce de ramener le concept de matière à celui de forces purement actives, Kant dit : « Le caractère fondamen- « tal de quelque chose, qui doit être l'objet de « nos sens externes, doit être le mouvement, « car le mouvement seul peut affecter les sens » .

11 faut donc choisir. Ou bien on prend la causalité pour une forme mentale toute subjective, et on renonce à toute activité dans le domaine de la réalité extérieure ; et alors la sensation, telle qu'elle est en fait, demeure inexpliaible. Ou bien on admet, en vue d'expliquer la sensation, une activité émanant des choses externes, et alors le principe de causalité n'est plus seulement une forme mentale subjective; il a, du moins dans les cas en question, une réalité transcendante.

Nous revenons à cette contradiction sans issue, qui ruine le Kantisme par la base. Par suite du caractère radicalement idéaliste du système, le principe de causalité devient un jeu tout subjectif et illusoire de la pensée ; l'homme, « l'animal qui sans repos cherche les ctmses », est comme le petit chat qui tourne et joue avec sa queue.

La valeur des formes a priori de Kant a été suffisamment étudiée dans les chapitres précédents. Le philosophe critique croyait en avoir besoin pour expliquer « l'expérience »,

surtout pour trouver un critérium indestructible de la certitude. C'est de l utilité des formes a priori sous ce rapport qu'il nous reste maintenant à traiter en particulier.

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