DE LA VERITE
4. Ce que nous avons dit jusqu'ici del'apriorisme, ou appareil des formes Kantiennes, serait plus que suffisant pour appuyer une sentence sans appel de bannissement.
Beaucoup parmi nos lecteurs se soiiviemient qu'on est en droit d'attendre de toidQ théorie de la connaissance un critérium de la vérité, c'est-à-dire une énonciation claire de ce qui nous rend certains de la possession de la vérité. Aussitôt surgit cette question : l'apriorisme idéaliste subjectif, résumé de la théorie
Kantienne de la connaissance, peut-il répondre à cette exigence ? Quoique la réponse soit déjà faite dans les pages précédentes, nous croyons devoir ne pas laisser de côté cette question, qui ne peut manquer de se poser dans toute théorie complète de la connaissance. Mais nous considérerons l'apriorisme à un nouveau point de vue, d'où nous pourrons très clairement saisir son entière inutilité. ^
Plus que toute autre, la philosophie de Kant était une recherche du vrai critérium de la vérité.
La science ayant dans la période précédente banni complètement le suprasensible, le besoin se faisait sentir chez les savants engoués d'expérience de s'expliquer l'expérience elle-môme. On se demanda quelles sont les conditions d'une expérience de valeur universelle. C'est sous cette forme que Kant prit le problème : afin de donner à l'expérience une garantie, il s'efforça de montrer que les jugements expérimentaux nous fournissent une vérité dont la valeur est réellement universelle.
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Posons bien nettement la question.
' L'expérience de Kant, est un produit des sens et de Tentendement. Au fond de l'expérience se trouve \di perception, qui procède uniquement des sens. Or, l'expérience emploie aussi le jugement, qui n'appartient qu'à l'entendement. Kant distingue les jugements de perception, qui n'ont, dit-il, qu'une valeur subjective (exemple : le sucre est doux, la pierre éclairée par le soleil est chaude) ; dans ces jugements je n'attends pas que je trouve toujours la même chose ni qu'autrui la trouve comme moi (1). De là des jugements expérimentaux de valeur objective et universelle. Que la pierre s'échauffe sous les rayons du soleil, — c'est pour moi une perception passagère, de valeur toute subjective ; mais si je dis: le soleil échauffe la pierre, — il s'ajoute à la perception un concept mental, celui de cause, lequel renferme nécessciirement avec le concept des rayons solaires celui de chaleur, et le jugement
(I) Proleg. p. 57.
PESCH. — KANTISME.
synthétique devient nécessairement universel, par suite objectif, et la perception se transforme en expérience. Je m'attends nécessairement à ce que tous les hommes jugent comme moi que le soleil échauffe la pierre.
Alors se pose cette question : Quel est l'élément a priori, c'est-à-dire étranger à l'expérience, qui fait de la simple perception un jugement expérimental universel et donne ainsi aux sciences expérimentales leur vérité, c'est-à-dire leur valeur universelle? Nul assurément ne songera à trouver étrange une telle question : elle n'est que trop justifiée.
2. — Dans la philosophie chrétienne la réponse à cette question n'eût pas rencontré des difficultés insolubles.
Conformément à ce que nous avons déjà dit, c'est un faità maintenir que le rapport universel de causalité entre la chaleur solaire et l'échauffement de la pierre existe dans le monde réel, et que la loi, d'après laquelle toute cause agissante produit un effet correspondant, a hors de nous dans la nature une valeur entièrement
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indépendante de l'esprit humain. Les hommes se sont toujours accordés à penser qu'ils ont la faculté de découvrir et d'apercevoir par l'entendement l'universel dans l'objet de l'appréhension sensible, et ainsi l'intuition de la réalité objective, ou plutôt la lumière de cette réalité apparaissant à l'esprit, serait le critérium de la vérité.
Il en est tout autrement pour Kant. Ignorant la philosophie antérieure, il était tout à fait de l'époque où dominait le subjectivisme protestant. L'esprit répugnait alors à admettre des règles objectives, et en revanche, se plaisait à penser que c'est le sujet, qui se fait la peinture des choses ; partant que la vérité tire sa valeur, quelle qu'elle soit, du sujet. Quoi de plus simple pour le penseur de génie que de se fiibriquer une boite à couleurs avec les débris du dogmatisme de Leibnitz et de Wolf ? C'est ce qu'il fit. Ainsi il enrichit la philosophie de l'apriorismc, c'est-àdire de cet appareil d'éléments subjectifs, que nous avons examinés. Le système de Kant
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est essentiellement un idéalisme subjectif. Certes, il était permis à Kant, c'était même une entreprise rémunératrice et conforme à l'esprit du temps, de faire la critique des facultés de connaitre et de leurs lois, de soumettre à un examen approfondi les facteurs subjectifs de la connaissance, d'étudier les espèces de phénomènes subjectifs et objectifs, aràce auxquels se produit la connaissance. Le champ était largement ouvert à la science. Si Kant avait ainsi compris la tâche qui incombait à son époque, il aurait pu devenir le régénérateur de la philosophie, et, pour employer le mot terrible de Hugues de Mohls, se mettre sur la conscience la destruction d'un nouveau moyen âge. Car la faculté de connaître, par suite les puissances et leurs lois, voilà le véritable aprionsme, celui de la philosophie dans l'antiquité catholique.
L'apriorisme de Kant est une découverte
toute nouvelle. C'est un magasin de prototypes, de formes, de verres de lunettes de cou-
I Ciomm,- à
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leur, grâces auxquelles l'esprit Immain fait entrer le temps et l'espace, la causalité, la vérité, la réalité, dans ses propres modifications, produites on ne sait comment. Qu'on n'oublie pas que la réalité même reçoit ce badigeon. Beau travail, sans doute : mais c'est dommage que ce que l'homme pense ainsi, soit pure imagination, et non véritable
vue des choses.
3. Trois motifs doivent amener tout homme qui pense à rejeter l'apriorisme Kantier comme critérium de la vérité : 4» cet apriorisme est une hypothèse sans fondement, 2o eùt-il un fondement, qu'il serait absolument incapable de nous donner la certitude de la vérité réelle ; S» il tombe de lui-même.
Nous disons que l'apriorisme de Kant est une hypothèse sans fondement. Sans doute l'habile penseur a essayé de donner à son hypothèse un fondement grâce à mille tournures variées : mais quel fondement ? C'est la formule amphibologique, que nous avons déjà rappelée ailleurs. « La simple vérité, remar-
<( que avec raison Hartmann (1), que tout ce « que je peux me représenter, n'est autre chose c( que ma représentation, que tout ce que je « peux concevoir ne peut être autre chose que <c ma conception, — celte simple vérité est la <( source même de tout idéaUsme subjectif : (( tous ses fondements sont des balivernes, (( sauf en tant que cet argument s y retrouve (c plus ou moins caché, et c'est de lui qu'ils « tirent toute leur force ». On voit ici la lourde méprise où est tombé l'aiguilleur de Kœnigsberg en lançant la philosophie dans la voie de l'idéahsme subjectif.
Concepts et représentations restaient «miens», quand môme, au sens de l'ancienne philosophie, les pures puissances qui servent à les produire, fussent miennes, et que le caractère propre de ces puissances subjectives restât attaché à ces concepts et représentations. II n'était nullement nécessaire de mettre sous séquestre toute la réalité objective, en en
(1) Examen crit. du réalisme transcendantal, p. 27.
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faisant le produit de mon propre travail.
Nous savons déjà comment Kant a imaginé son prétendu fondement des jugements synthétiques a priori, afm de montrer que la nécessité et l'universalité de ces jugements ne résultent que du travail de l'esprit. Nous avons vu que ces jugements ne sont nullement synthétiques, que leur apriorisme se ramène parfaitement à une intuition analytique du sujet et de l'attribut (1).
/t. — L'apriorisme idéaliste subjectif ne fùt-il point vermoulu par la base, comme il l'est en effet, il serait encore (et c'est notre seconde assertion ) incapable de fournir un critérium de la vérité. L'apriorisme, tel que Kant se le figure, est-il en état de donner à
(1) On loue surtout ridéalisme Kantien de fournir une base aux mathématiques et à la physique. C'est ravis du D" M. Katzenberger. « Il était réservé à un philosophe allemand de «raffermir contre la plus sévère critique les fondements des «sciences expérimentales ébranlées par Locke et Hume... «Kant seul put faire cela, aussi grand comme philosophe que «comme mathématicien et très versé dans les sciences natu- « relies de son temps... L'abîme qui jusqu'alors séparait les « mathématiques et les sciences de la nature, était franchi,
nos jugements une base indestructible ? C'est impossible.
U abord, il saute aux yeux que l'universalité, que les perceptions doivent revêtir sous rinfluence de l'apriorisme ne peut avoir de vcdeur objective. Je sens que la pierre s'échauffe aux rayons du soleil ; je coule cette sensation dans la forme subjective de la causalité, ou, si l'on préfère une autre image, je la mets à la source de la la causalité subjective, et voilà le jugement expérimental universel. L'universalité serait ainsi tout au plus purement logique, subjective. C'est ce qu'on voit encore mieux en réfléchissant (avec Lange, Histoire du matérialisme) que l'appareil de l'apriorisme Kantien ne peut être au fond qu'une organisation déterminée du cerveau. Or, qu'y a-t-il de commun entre l'organisation matérielle de
«et le point trouvé entre la pensée et le monde extérieur (?!) «Dans les deux sortes de sciences on reconnut la valeur a «priori des jugements synthétiques, dont la critique delà « Raison purea montré la possibilité,etc...)) (L'élément a priori et idéal dans la science, Bamberg, 1874, page 20).
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la masse cérébrale et la connaissance de la
vérité objective ?
Secondement, il ne peut même pas être question d'universalité subjective. D'abord il est impossible à Kant de nous dire pourquoi toutes les perceptions ne peuvent devenir par l'application d'un concept de l'entendement des jugements universels, si même cela arrive jamais une seule fois. Pourquoi, à propos de cette perception de la pierre échaufl^ée par le soleil, puis-je appliquer le principe de causalité avec l'effet qu'on sait, et ne le puis-je à propos de cette autre perception : la chaleur du soleil endort l'homme ? La simple application d'un concept de l'entendement ne peut donc jamais donner d'universalité au jugement. En second lieu, tout individu devrait en tout cas restreindre à sa propre personne cette prétendue universalité. Comment en effet pourrai-je savoir que d'autres doivent juger comme moi ? Je sens par la langue que le sucre est doux et je dis: le sucre est doux, c'est-à-dire que j'ai une sensation de douceur :
al-je ici connaissance d'une qualité déterminée du sucre « transcendant ? » Voilà ce que le Kantisme ignore. 11 ne sait pas davantage si d'autres ont la même sensation du sucre que lui ; les autres hommes ne sont pas pour lui un objet sensible plus immédiat qu'un morceau de sucre : tout cela, ce sont des choses en soi. Ces difficultés n'arrêtent pas Kant: il écrit sans se gêner (Proleg. p. 58) : «Tous «nos jugements sont d'abord de purs juge- «ments de perception ; ils n'ont de valeur «que pour nous, c'est à dire pour le sujet; « et ce n'est que par un détour que nous leur «donnons une relation avec un objet etvou- « Ions qu'il vaille pour nous en tout temps et «pour tout homme ; car quand un jugement « est d'accord avec un objet, tous les jugements «sur le même objet doivent s'accorder en- « semble, et ainsi la valeur objective du juge- «ment expérimental ne signifie que son uni- «versalité nécessaire ». Le grand penseur ne remarque pas qu'en parlant ainsi il donne des armes contre lui-même. Dans son système
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il lui est impossible de savoir s'il y a dans le sucre une qualité déterminée qui produise sur sa langue la sensation de douceur.
Donc, pour s'exprimer comme il vient de le faire^ il devrait pouvoir savoir que tous les hommes en soi ont même organisation, même langue, bien plus, que le sucre en soi produit sur toutes les langues la même impression. Autrement, il n'y aurait pas de raison pour que les jugements d'autrui dussent nécessairement concorder avec le mien. Pour établir l'universalité subjective du jugement, il faut reconnaître non seulement Texistence de choses en soi, mais encore des qualités déterminées, c'est-à-dire en d'autres termes, nier radicalement toute la doctrine de Kant.
En troisième lien, enfin, d'après les propres principes de Kant, nous ne pouvons pas même savoir si l'apriorisme existe ou non. Conformément à sa théorie, il n'y a que ce qui tombe sous l'intuition empirique qui puisse être sûrement connu comme réel. Or selon cette théorie même, tous nos états de sensi-
bilité, d'entendement et de raison pure, dont le critique entreprend de démontrer la clarté et l'authenticité, ne tombent pas sous l'intuition empirique. Ils ne peuvent donc plus être sûrement connus comme réels ; ils sont au plus haut point de purs concepts, sans valeur objective.
La Critique de la Raison pure doit donc dores et déjà renoncer à toute valeur objective, parce que, ainsi qu'elle le dit elle-même, l'objectivité ne se produit que par l'application du concept à la sensibilité, toute « connais- ((sance par entendement pur et par raison ((pure n est qu'entière illusion, et il n'y a de «vérité que dans Texpérience (1); » néanmoins elle veut, cette Critique de la Raison pure, être considérée comme une science isolée, se suffisant à elle-même, (( indépendante de toute (( sensibilité. » Comprenne qui pourra.
Il ne pourrait donc y avoir de doute sur l'entière inutilité de l'apriorisme idéaliste :
(1) Proleg., p. 154.
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celui qui s'y laisse prendre, s'abandonne inévitablement au scepticisme.
Maintenant, encore un mot sur la conséquence fatale, où aboutit le développement de cette doctrine.
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