‹ Le Kantisme et ses erreurs [microform]Chapitre 18 sur 25 · PHILOSOPHIE DE KANT · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE KANT

I. — De même que la nature du grain se connaît mieux par son développement ultérieur que par lui-même, ainsi les plus graves erreurs se connaissent peut-être plus complètement quand on voit où elles conduisent.

Où donc nous conduit Kant? Cette question nous jette dans l'embarras. Par son système et ses principes c'est un idéalisme purement subjectif : néanmoins il est assez inconséquent pour laisser entrer dans son système, sous le nom de noumènes, de clioses en soi, des lam-

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beaux de réalisme. Pour le moment faisons abstraction des éléments réalistes pour ne considérer que le système en lui-môme, que Vidéalisme subjectif.

D'une manière générale le Kantisme peut être comparé à un embarcadère. Celui qui y est arrivé en partant de la foi chrétienne se trouve avoir la facilité de continuer sa route dans des directions différentes. Kant délivre des billets^ pour le matérialisme comme pour le panthéisme, pour le déisme comme pour le positivisme. En partant de Kant, on peut, en tournant un peu^ faire tout aboutir à la conscience ou à l'inconscience; on peut résoudre, avec l'un, tout en espace en înoiivement, avec l'autre en temps^ sensible. Tout cela, et mieux encore, nous l'avons vu se produire en Allemagne. Mais celui qui s'attache étroitement à suivre la voie propre de Kant, arrive après quelques stations, à un nihilisme complet. C'est ce que nous allons montrer.

II. — Première station : — Tout hors der moi n'est qu'apparence. Que Kant ait radicale-

ment purgé le monde connaissable situé hors de moi de tout contenu suprasensible ( métaphysique ), on l'a suffisamment fait voir. Mais par une conséquence inéluctable de ses principes, l'univers se résout en vaines apparences, en pur néant.

Que le lecteur nous permette ici de présenter dans leur enchaînement les théorèmes de Kant, car nous touchons ici au comble de Taberration, où s'est élevé le héros des temps modernes.

(( Les objets extérieurs, les corps, ne sont (( que des phénomènes, par suite qu'un mode (( de nos représentations, dont les objets « n'existent que grâce à ces représentations (( mêmes, et, pris à part, ne sont rien ( Crit. « de la Raison pure, p. 297 ). » Kant s'appelle lui-même un réaliste empiriste, parce qu'il accorde une réalité à la matière en tant que phénomène subjectif. (( Les choses externes, (( j'entends la matière, avec toutes leurs force mes et leurs changements, ne sont que des « phénomènes, c'est-à-dire des représentations

« en nous ( Ibid. ) » « La matière et les cho- « ses corporelles sont purement des phénoc< mènes, c'est-à-dire de simples modes ou redc présentations qui ne se trouvent jamais qu'en « nous ( Ibid. 298 ). » « L'objet empirique (( ( c'est-à-dire l'objet intérieur, qui selon (L Kant forme exclusivement l'objet de notre « expérience ) s'appelle externe, quand il est « dans l'espace, et interne, quand il n'est re- (L présenté que sous le rapport de temps : or, c< le temps et l'espace ne peuvent se trouver « qu'm nous ( Ibid. 300 )... Toute perception € externe atteste immédiatement quelque chose « de réel dans l'espace, ou plutôt est elle- (( même le réel (p. 300). La réalité de phénoc( mènes externes n'existe que dans la percep- « tion et ne peut exister d'aucune autre ma- « nière. — Si j'écarte l'objet pensant, l'univers « entier s'abîme, comme n'étant qu'un état de ce la sensibilité du sujet, un mode de ses recc présentations — (p. 306). La matière ne « désigne pas une espèce de substances hétérooc gènes et entièrement différentes de Tobjet du

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« sens interne ( de l'âme ), mais seulement (( l'hétérogénéité des phénomènes, différents « des objets ( lesquels en soi nous sont incon- (( nus ), et dont nous appelons les représenta- (( tions externes, par comparaison avec celles (( que nous attribuons au sens interne, quoî- (( que ces dernières appartiennent aussi bien (( que toutes les autres au sujet pensant, (( avec cette seule différence qu'elles portent a en elles cette illusion que, représentant (( des objets dans l'espace, elles ont l'air (( de se détacher de l'àme et de flotter en « dehors d'elle, alors que l'espace même, « dans lequel nous en avons l'intuition, n'est (( qu'une représentation, dont la copie sous le (( même aspect ne peut se trouver hors de (( l'àme (p. 307-308). — Tous les objets d'ex- « périence possible pour nous ne sont que des (( phénomènes, c'est-à-dire de pures représen- (( talions, qui ( sinon en tant que représentant « des êtres étendus ou des séries de changece ments ) n'ont hors de notre pensée aucune (( existence en soi (p. 388). » — Puis Kant ex-

plîque comment les objets d'expérience externe ^t le changement sont réellement dans le temps et dans l'espace : ce Cet espace même avec ce (c temps, et avec l'un et l'autre tous les phé- « nomènes, ne sont point des choses en soi, « mais seulement des représentations et ne « peuvent exister hors de notre pensée (( ( p. 389 ). » En soi les phénomènes ne sont réellement que « comme de pures représenta- <( tions grâce à la perception, laquelle n'est en « fait que la réalité d'une représentation « empirique, c'est-à-dire d'un phénomène « ( p. 390 ). »

Pour éviter toute méprise rappelons-nous quel est pour Kant le fonds de tout, a Si, dit- <( il, nous accordons à des objets externes la « valeur de choses en soi, il est absolument « impossible de comprendre comment nous (( pourrions arriver à la connaissance de leur « réalité, hors de nous, en ne nous appuyant (( que sur la représentation qui est en mus. En <( effet, on ne peut sortir hors de soi, mais <( seulement en soi-même,, et la conscience ne

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<( nous atteste que nos propres états (p. 302) ». j^ous avons déjà percé à jour ce sophisme ; nous avons vu que la représentation sur laquelle nous nous appuyons dans la connaissance des choses externes, est bien en nous, mais ne vient pas seulement de nous: elle vient, quant à sa forme, des choses externes ; par suite, il est faux que la conscience ne nous fasse connaître que nos propres états.

. Selon Kant, lunivers n est ni plus ni moins qu'un rêve sans consistance. Lange trouve en conséquence topique cette remarque d'Ueberweg : (( Le soleil, la lune, les étoiles, avec leur <( mouvement régulier et lunivers tout entier, (( ne sont que des éléments et en quelque « sorte des parties du sujet intérieur que nous

€ sommes (1). »

Je suis donc ainsi- seul et abandonné dans une cellule obscure, sorte de panorama ; je crois percevoir hors de moi un monde réel, mais ce c'est qu'une aberration mentale inévi-

(l) Hist. du matériau, II, 429.

table ; ce que je perçois, ce ne sont que des images que je tire de moi et projette par une sorte de magie sur la paroi intérieure de moimême ; l'histoire universelle n'est que le mécanisme d'une montre qui bat dans ma tête ; la nébuleuse de Laplace, lage de bronze, lesbatailles de 1870-71, rêves ! Bismarck, Garibaldi, personnages de lanterne magique ! le soleil, la lune, les étoiles, sont des taches sur mon moi ! Mais je ne puis m assurer de leur existence; s'ils sont, ils sont certes de lautre côté de ma conscience ; pour moi ils n'existent pas.

Dans cette première station, nous avons du moins encore quelque chose, le moi réel. Quand même il n'y aurait autour de moi qu'un jeu d'apparences, fantastiques, j'ai du moins encore la joie de pouvoir être quelque chose de corporel. Mais hélas ! combien de temps encore !

3. — Dans la 2^ station^ le moi, lui-même, le point central devient une chimère. Pleinement d'accord avec l'antique philosophie tra-

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ditionnelle , nous avions cru jusqu'ici que non seulement nous avons conscience qu'il y a en nous des pensées, apparaissant et disparaissant, mais encore que c'est nous qui les produisons, et qui, en partie librement, les faisons apparaître et disparaître. Moi, j'étais convaincu que je saisissais en moi non seulement l'activité de la pensée, mais encore son principe actif. Je soutenais en conséquence que moi, j'existe réellement, comme principe réel de la pensée réelle ; je sentais en moi la conviction que, d'après la nature de cette activité multiple, je pouvais arriver à maintes conclusions correspondant à la réalité sur la nature du principe actif.

PourKant, tout cela n'est qu'illusion. «Dans « ce que nous appelons l'àme, dit-il, tout « est dans un flux continuel, rien n'est stable. « Par suite, le moi, dont je puis avoir cons- « cience, n'est pas un objet, c'est seulement « une forme de tous les objets empiriques, la « forme de l'unité de la conscience. Ce moi « phénoménal n'est pas un moi réel. Si je puis

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« espérer ( mais pour d'autres raisons que « des raisons spéculatives ) une existence (( stable, et, à travers tous les changements, « persistant en soi, pour ma nature pen- <( santé, » je me console, en attendant, par la pensée que les adversaires, quels qu'ils soient, de mon espérance, n'en savent pas plus que moi sur la nature du sujet que je suis (Crit. de la Rais, pure, p. 306). « L'in- « tuition interne et sensible de notre nature « n'est pas le moi proprement dit, tel qu'il « existe en soi, mais seulement un phéno- « mène qui est donné à la sensibilité de cet « être, à nous inconnu. L'existence de ce (( phénomène interne, comme d'une chose <( existant en soi, ne peut être admise, parce « qu'il a pour condition le temps, qui ne (( peut être l'attribut d'aucune chose en soi <c ( Ibid. p. 389 ; cfr. p. 750 et Proleg. € p. 406. ) » Ce n'est que dans l'intérêt systématique que le concept mental, l'idée du moi^ se forme, ainsi que Kant l'enseigne ailleurs, ce De cette idée psychologique ne

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« peut résulter qu'un avantage, à condition (( de ne pas la prendre pour une pure idée « (Crit. p. 529). C'est méconnaître la valeur « de cette idée que d'en faire l'affirmation ou « même seulement la supposition de l'exis- « tence d'une chose réelle (p. 528). » Hartmann là-dessus remarque avec raison « que « nous pouvons sans crainte ne prêter aucune « attention à une idée, à propos de laquelle « on peut se représenter soi-même qxCon se (( trompe en la pensant. »

- Avec une telle manière de voir, le grand critique finit par penser avec raison qu'on ne peut rien savoir d'une science de Vâme, au sens traditionnel. « A la base de cette « science, nous ne pouvons mettre que la « représentation, simple et en soi vide de tout « contenu, du moi, — de laquelle on ne* « peut même pas dire qu'elle soit un con- « cept, car elle n'est que la conscience qui « accompagne tous les concepts. Grâce à ce «c moi, la chose pensante n'est représentée « que comme le sujet transcendantal des pen-

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« sées, c'est-à-dire un X, etc. (Crit. p. 278). » Le moi n'est pour nous, comme tout autre chose, qu'une fata morgana ( une fée morgane), une série d actes représentatifs, qui s'évanouissent dans l'air ou plutôt dans le néant. Lorsque, dit Kant, on prétend pouvoir savoir de notre moi, comme être pensant, qu'il est réel, substantiel, simple, on part d'une lourde erreur : car ce qui du moi apparaît dans le phénomène, n'est qu'une représentation sans contenu, qui repose sur une nécessité toute logique et doit toute son existence à l'acte môme de la représentation, ainsi que toute autre chose. Pour donner à cette grossière méprise l'apparence d une conclusion scientifique, il proscrit la conception courante d'un sujet propre du fait de conscience et, d'un mot terrible, il l'appelle ce une « subreption de la conscience personnifiée « (aperceptionis substantiatae). » Aussi a-t-il raison de dire qu'il nie l'existence d'un moi réel. Pourquoi auraît-il traité le moi en soi avec plus de respect que la chose en soi?

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Lange, le dernier panégyriste de Kant, identifiant le moi avec les organes matériels, dont le monde extérieur est une atîection, reste fidèle à son maître. « Nous avons le droit, « dit-il, de ne considérer non seulement le « monde externe phénoménal, mais encore « Us organes, avec lesquels nous le saisissons « que comme des images de ce qui vraiment « existe (?). L'œil, avec lequel nous croyons « voir, n'est lui-même qu'un produit de notre « représentation, et, quand nous trouvons « que nos images visuelles sont évoquées par « l'organisation de l'œil, nous ne devons pas « oublier que l'œil même, avec son organisa- « tion, le nerf optique avec le cerveau et toute « la structure que nous y pourrions découvrir « comme cause de la pensée, ne sont que « des représentations etc. (1). » Ainsi moi, je ne suis plus moi ; j'ai l'honneur de ne plus paraître que comme une tache dans l'étroite sphère de ma conscience, exactement comme

(1) Hist. du matérialisme, H, 429.

les étoiles, les arbres et les autres hommes. Au premier stade, tout objet de nos actes représentatifs a été nié ; nous les considérions encore comme être réel, comme principe et sujet des représentations. Ici nous ne gardons plus que des représentations sans principe et sans consistance, pure illusion ? Encore ici l'illusion est-elle une illusion réelle, et cette réalité dans l'illusion delà représentation profite encore au moi. Hartmann, qui, d'ailleurs, devait remarquer que, si Ton habite une mai-' son de verre, il n y faut pas jeter des pierres, pousse ce point de vue jusqu'au bout : a: La « critique du premier degré iransformait (( dit-il, la prétendue réalité objective du (( monde en un rêve dans un rêveur ; celle « du second degré transforme le rêve du (( rêveur en un rêve qui n'est le rêve de perii sonne, mais cependant est un rêve; qui (n partant, peut-on dire, se rêve lui-même et, (( entre autres fictions du rêve, rêve la fiction (( d'un prétendu rêveur. Or ce rêve sans rê- (( veur est encore réel comme rêve ; la fonc-

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(( tion du rêveur comme telle n'est pas encore « à ce degré atteinte par la critique ; par (( suite, il subsiste encore effectivement une (c certaine, quoique bien pale, réalité (1). » A. — Mais la critique est impitoyable. A la troisième et dernière station, par une conséquence inéluctable de ces principes, disparaissent les derniers restes de la réalité. En effet, la critique y soutient que même la fonction de la représentation, étant soumise à la forme du temps, ne doit pas être considérée comme réelle, mais, elle aussi, comme un phénomène, ou, pour mieux dire, une illusion. Or tout n'est pas illusion réelle, mais illusion de Tillusion. « Le rêve n'existe même pas comme « acte de rêve ; c'est un rêve même que de (( rêver qu'il y a un rêve. Nous voyons bien (( alors qu'il y a illusion à penser qu'une illu- (( sion existe, puisque ce n'est que l'illusion « de l'illusion : nous atteignons V illusion abso- (( lue, qui ne laisse subsister pas même la

(\) Expos, critiq. du réalisme Iranscendantal, p. 43.

« réalité de Tillusion : rillusion d'un néant (( qui paraît un monde éclatQ à nos regards, a etc. » Hartmann appelle le premier stade subjectivisme ou solipsisme ; le second, idéalisme pur de conscience ; le troisième, illusionisme absolu.

Voilà donc où conduit la théorie du phénomène sans être réel, voilà où conduit le doute, point de départ de la philosophie critique, sur cette question : sommes-nous certains que les choses correspondent à nos idées et les lois de l'être aux lois de notre pensée.

Inutile de montrer en particulier ce que vaut au point de vue de la pensée saine la philosophie de Kant. Schopenhauer lui-même est d'avis que celui qui tient Tunivers pour un état de son organisme doit être plutôt mis dans une maison de santé que traité en philosophie. En croyant devoir transformer l'axiome eartésien : ce Cogito, ergo sum, » en celui-ci : (L Cogito, ergo est, » il a mis le doigt sur Terreur fondamentale de Kant

Si Ton suit sans broncher la voie ouverte

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par Kant, on arrive nécessairement sans espoir de salut à ce stade final.

En ce qui touche proprement le grand penseur, ses admirateurs le trouveront couvert par son invention réaliste des noumènes. Nous croyons bien qu'en imaginant ses noumènes, Kant s'est souvenu d'une vérité qui, s'il s'y était attaché, aurait pu le sauver des conséquences de son propre système.

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