CHAPITRE XU
l'énigme des noumènes
I. — Nous nous proposons dans ce chapitre d'expliquer le plus clairement possible une chose au plus haut point obscure. Il s'agit de ce qu'il y a de plus ténébreux dans le système de Kant, de celte contradiction centrale qui va se déroulant tout le long du Kantisme. Il s'agit de ces célèbres noumènes, de ces êtres de raison, ainsi appelés par opposition aux phénomènes qui tombent sous l'intuition sensible. La théorie des noumènes est dénuée de toute valeur, voilà ce que nous voulons démontrer: ^^^ '
Les nouménes, ou intelligibles, sont les choses en soi, l'élément transcendant, en un mot, tout ce que nous concevons par l'entendement pur, donc non comme objet des sens mais comme chose en soi. En effet, l'entendement, dépassant l'expérience sensible, doit concevoir encore des objets : ce qui est ainsi conçu, ce sont les nouménes (1) . La sensibilité et son domaine, à savoir le champ des
(1) Les deux idées de nouménes et de choses en soi, étroitement unies, ne coïncident pas néanmoins entièrement. Une chose en soi est noumène, en tant qu'elle ne peut être sensiblement représentée, mais seulement être conçue. La chose en soi est le principe du phénomène ; le noumène est Tobjet d'une intuition qui n'est que problématiquement concevable. Le noumène est un attribut plus précis de la chose en soi, que Kant n'a ajouté à ridée de chose en soi que pour des motifs pratiques. U voulait montrer comment la raison humaine peut erret- dans l'appréhension des choses non sensibles. Aussi, ditil qu'il est de la nature de notre raison de pouvoir représenter les choses non sensibles par la réflexion d'une manière quelconque. Ainsi s'expliquerait la prétendue science du suprasensible. Les nouménes ne sont donc que des idées auxiliaires: l'homme se trouve dans la nécessité de les penser. Dans la philosophie pratique, Kant fait de la représentation de ce miwi le ainsi conçu une application positive, en le donnant pour fondement à la morale. La philosophie de Kant relègue les fins de la vie morale dans ce suprasensible imaginaire.
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phénomènes, sont eux-mêmes limités par l'entendement. Ils n'atteignent pas la chose en soi ; ils ne s'occupent que de la manière dont les choses grâce à notre nature subjective nous apparaissent. De l'idée de phénomène il suit que quelque chose doit y correspondre qui en soi ne soit pas phénomène, — quelque chose c'est-à-dire un objet indépendant de la sensibilité. D'où résulte le concept de noumène, qui n'est pas positif et n'indique pas la connaissance déterminée d'un objet, mais seulement la conception de quelque chose en général, en quoi je fais abstraction de toutes les formes de Tintuition sensible ( Critique de la R. pure, 208). Dans son analyse, Kant montre que les nouménes ne sont pas pour cela de vains concepts, car on a un motif d'admettre un mode suprasensible d'intuition, par lequel ils sont réellement saisis (Ibid. 209). <3cLeconcept « de noumène n'est pas contradictoire, car on ne « peut soutenir que la sensibilité soit le seul <( mode possible d'intuition. De plus, ce concept <( est nécessaire pour limiter la valeur objective
(( de la connaissance sensible (en eflet, le reste (( que cette connaissance n'atteint pas, s'appelle a: pour cela même noumènes, en sorte qu'on veut « montrer par là que la connaissance sensible (( ne peut étendre son domaine au-dessus de « toutceque conçoit l'entendement (p. 210).»
Kantveut que nous parlions des noumènes comme d'êtres qui existent réellement hors de nous et indépendamment de notre expérience. Mais qu'a-t-il entendu par là? Voilà la question sur laquelle disputent depuis cent ans plus que sur toute autre les penseurs allemands ; en réalité^ c'est le cœur même du Kantisme. En vertu de ses principes, disent les idéalistes, Kant ne pouvait rien entendre par noumènes. Pardon, disent lesréalistes, il devait entendre quelque chose. Nous verrons que les uns et les autres ont raison. Nous comprenons déjà que les noumènes pouvaient être le point de départ des systèmes les plus contradictoires.
Kant enseiijnait sur les noumènes trois choses; lo ils ne sont absolument vien;'^^ ils sont
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absolument quelque chose-, S" ils ne sont qu'une idée limitative {i).
2e Les noumènes, séparés de notre subjectivité, ne sont absolument rien, telle est proprement le fond du criticisme. Dans ces derniers temps Hartmann a montré dans son livre souvent cité Exposition critique du réalisme transcendnntal combien cette doctrine est dénuée de fondement. Nous tâcherons d'appeler le plus souvent possible en témoignage cet écrivain, car rien n'est plus intéressant que de
(1) Nombre d'écrivains de tendance idéaliste soutiennent que la pure et vraie doctrine de Kant se trouve dans la 1" édition de la Critique de la Raison pure. Schopenhauer dit que la t!« édition est un t^xte « abîmé, mutilé, interpolé. » Que le grand penseur ait changé d'opinion entre la l"et2e éd.t.on, cela ne serait rien moins qu'invraisemblable. Kant lu.-meme (lettre à Lambert. 1765) dit que «ce n'est qu'après bien des culbutes qu'il est arrivé à la méthode, à laquelle il se tient présentement. >, Rien n'est plus contraire aux faits que de se représenter Tauteur de la critique se développant, a la façon hégélienne, et devenant sans interruption, à travers des pomts de vue différents. Néanmoins, nous sommes forces d admettre encore, après la 1" édition, une culbute du philosophe. Les changements de la 2^ édition concernent la forme et la méthode ; le contenu reste intact. Cf. Ueberweg, de mon et poste- •riori forma Kantianœ critices Rationis purm, Berlin HbJ.
constater que Hartmann, même quand il combat les erreurs modernes, ne peut s'empêcher de revenir aux grandes conceptions de la scolastique.
Après tout ce qui a été dit, est-il bien nécessaire de montrer en détail que, selon les principes de la critique, nous ne pouvons rien savoir des noumènes comme choses ? Comment, en effet, connaître qu'ils sont qmlqxie chose ? Sera-ce a posteriori ! Mais ils sont en dehors de l'expérience sensible. A priori ? Mais aucune réalité n'est connue a priori. Les catégories n'ont qu'une valeur logique abstraite, elles attendent l'intuition empirique pour s'y appliquer. La conception par les catégories a au plus haut point ia valeur d'un exercice utile, d'une revue ; elle est absolument vide et ne dit rien. Même dans leur union avec l'intuition les catégories ne peuvent donner au nouméne le caractère de qttelque chose de réel. Car quel efîet produit l'application des catégories à l'intuition sensible ? Le noumène, comme le remarque Hartmann, ne peut être conçu ni comme
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grandeur, ni comme réalité, ni comme substance, ni comme cause, ni comme existant, ni comme possible, et ce sont là toutes les catégories de Kant. Or, il est clair que quelque chose d'ainsi inconnu, dont je rie puis rien dire de positif, n'est qu'un sujet grammatical « sans pré- « dicat, que la nécessité de concevoir un coud cept sans aucun contenu. Une telle conception (( est dépourvue de sens, c'est une chimère sans « valeur. Il est contradictoire de vouloir penser (( quelque chose qui par sa nature échappe à tou- <( tes les formes de notre pensée. 11 est même « impossible de concevoir qu'une telle chose e^r- (( isle. En effet, aussi bien le sujet grammatical « que le prédicat de l'existence qu'on lui attri- « bue nécessairement, ne sont que mes repré- (c sentations ; ce sont donc deux manières d'être (( concevables par ma pensée, et dont l'applica- (( lion à quelque chose en dehors de la pensée (( est expressément interdite par Kant.» — Du concept de noumène Kant dit qu'il est la représentation d'une chose, (( dont nous ne pouce vous dire ni qu'elle est possible, ni qu'elle
« est impossible^ ne connaissant d'autre mode « d'intuition que notre intuition sensible, d'auc( tre sorte de concepts que les catégories : or, ni « notre intuition ni nos catégories ne sont en (( rapport avec un objet suprasensible. (Raison « pure^ 233). » Aussi reproche- t-il souvent à l'ancienne métaphysique d avoir en dépassant l'expérience des phénomènes appliqué les concepts aux choses en soi. 11 ne veut pas (p. 211) qu'on divise les objets en phénomènes et en noumènes, le monde en sensible et en intelligible, (c car on ne peut attribuera ce dernier (( aucun objet et par suite en faire un monde « objectivement réel. Le noumène n'est pas « un objet intelligible spécial de notre entente dément : mais un entendement auquel appara tiendrait cet objet, est lui-même un problème « car c'est un entendement de la possibilité duce quel nous ne pouvons nous faire la moindre « idée (p. 2 H). »
8. — En second lieu, comment Kant peutil attribuer expressément aux noumènes une réalité externe ?
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Toute la Critique, nous l'avons vu, est, malgré son caractère radicalement idéaliste et subjectif, pénétrée de velléités réalistes. L'uniformité idéaliste mettait Kant mal à l'aise, et c'est un spectacle tragicomique que celui des efforts qu'il fait pour rattraper une réalité externe quelconque. Hartmann trouve Kant grand justement parce que, tout imprégné qu'il est des théories de son idéalisme critique, il aspire sans cesse à en sortir et ne peut s'empêcher de sentir que la véritable et propre réalité ne saurait se trouver qu'en dehors de la sphère subjective (1).
(1) Dans le livre plus haut cilé, le philosophe de Flnconscient décrit les efforts multiples, mais inutiles, de Kant pour retrouver quelque réalité externe. Il montre (chap. I«0 q"e Kant ne réussit jamais à briser le cercle de idéalisme; qu'il espère en vain se reposer sur la connaissance naturelle instinctive de l'existence des choses externes; que le seul recours aune différence entre la perception, qui représente les choses externes, et les prétendues représentations de l'imagination ne sert de rien; que le sentiment de la nécessité avec laquelle les phénomènes se suivent régulièrement, pris seul, ne sert pas davantage; que la perception de quelque chose de permanent (substance), en qui se passent les changements, ne peut pas davantage fonder solidement l'existence d'une substance
Que Kant favorise le réalisme par tendresse ou malgré lui, peu importe en fm de compte; il suffit qu'il le favorise et que, nofamment par la théorie des « états affectifs » et des « causes affectantes, » il se sente contraint d'énoncer des thèses réalistes.
Déjà dans le discours d'ouverture de son cours, il remarque contre l'idéalisme que nos représentations sensibles attestent la présence des objets, qui les suscitent ( § 4, H ). Deux ans après Tapparition delà Critique delà Raison pure, il part en guerre contre Descartes et Berkeley et soutient qu^l ne lui est jamais venu à l'esprit de mettre en doute l'existence des choses. Quand dans la suite Fichte essaya
externe puisque, d'après Kant, la substantialité est une forme mentale toute subjective, qui ne passe pas dans la réalité externe. Dans leschap. 2-3, Hartmann discute les eiforts redoublés, mais malheuteux, de Kant pour trouver en partant de l'objet ou du sujet transcendantal une réalité externe quelconque. •DajM le 4s il reconnaît dans la Causalité «Tunique passage « possible, biea que seulement indiqué par Kant, contradic- « toirement avec son propre système, entre l'immanent et le « transcendant, les deux mondes de la connaissance. Kant eut « le malheur de la méconnaître et de la négliger. » Telle est l'opinion de Hartmann.
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de supprimer entièrement la chose en soi, afin d'assurer l'entière unité de son système, Kant (1799) déclara que la Critique doit s'entendre non dans le sens de Beck ou de Fichte, mais à la lettre.
On soutient que les noumènes, considérés comme une réalité, sont encore étrangers à la leie édition de la Critique. Or il n'en est pas ainsi. Kant parle d'une chose en soi comme « du corrélatif vrai » de nos intuitions ( p. 40 ) ; d'une « connaissance de Tobjet en soi-même, (( par opposition à la sensibilité ( p. 50 ) ; il dit que ce sont les choses qui nous affectent par leurs représentations ; il parle de ce quelque chose d'inconnu, qui est au fond des phénomènes externes et internes, etc. ( p. 162, p. 390, etc. ). « Déjà dans la l^re édition, remarque Hartmann, Kant avait nettement dit que ce « sont les choses en soi qui nous affectent c< par des représentations et, par là même, énon- « ce avec une clarté qui ne laisse aucune place (( au doute la théorie de la causalité transcen- (( dante. C'est donc une grande erreur que de
« prétendre que Kant avait accentué davantage <( le point de vue réaliste dans la 2^ édition : <( au contraire, il a dans la 2^ édition amorti <( les passages capitaux (p. 311-313 et 391 ) (( sur la cause transcendante, évidemment pour <( ne pas laisser éclater trop clairement la con- <( tradiction avec l'Analytique transcendantale. « Dans l'ensemble la 2^ édition me semble d'une « couleur plus idéaliste que la première. Ce « n'est que trois ans après la 2^ édition que (( Kant, en présence de la critique d'Eberhard, « qui blâmait l'idéalisme, est amené à une dé- « claration où il ne fait à vrai dire que répéter, « mais plus clairement, la 1^^ édition. » Voici le passage : (( Eberhard, dit que, quelque « parti que nous choisissions, nous arrivons à « des choses en soi. Or c'est là ce qu'affirme (( constamment la Critique^ avec cette diffé- (( rence qu'elle fait consister le fonds de la « matière des représentations sensibles non « dans les choses, comme objet des sens, mais (( dans quelque chose de suprasensible, qui <( en est le fonds, et dont nous n'avons aucune
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