‹ Le Kantisme et ses erreurs [microform]Chapitre 20 sur 25 · GH, XII. — L'ÉNIGME DES NOUMÈNES · texte numérisé non relu

GH, XII. — L'ÉNIGME DES NOUMÈNES

« connaissance. Elle dit : Les objets comme « chose en soi fournissent la matière des ins- « tuitions empiriques, mais ils n'en sont pas « la matière ( loc. cit. p. 50-60). i>

4. — Troisièmement, enfin, Kant définit le noumène une idée purement limitative : il ne peut donc dire qu'ils ne sont rien ni qu'ils sont quelque chose « L'idée de noumènes (( n'est qu'une idée limitative, destinée à res- « treindre les empiétements de la sensibilité et « qui, par suite, n'a qu'un usage négatif. Néan- « moins ce n'est pas une invention arbitraire, c( mais elle dépend étroitement de la limitation « de la sensibilité, sans néanmoins pouvoir « rien poser de positif hors du domaine dece celle-ci ( p. 211 ). Et ailleurs, ce Ainsi l'entencc dément limite la sensibilité, sans pour cela (( étendre son propre domaine, et, en, Faver- (( tissant de ne pas prétendre aux choses en soi, « mais seulement aux phénomènes, il se fait (( à lui-même un objet en soi, mais seulement « comme objet transcendantal, cause du phéc( nomène, et qui ne peut être conçu ni comme

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« grandeur, ni comme réalité, ni comme subs- (( tance, — duquel par conséquent nous igno- « rons entièrement si nous pouvons l'atteindre « en nous ou même hors de nous, s'il dispa- « raîtrait avec la sensibilité ou si, quand nous (( faisons abstraction de celle-ci, il subsisterait « encore. Si nous voulons appeler cet objet « noumène parce que sa représentation n'est « pas sensible, nous sommes libres. Mais com- « me nous ne pouvons y appliquer aucun des (( concepts de notre entendement, cette re- « présentation est pour nous vide, et ne ce sert qu'à désigner les limites de notre con-, (( naissance sensible et à laisser un espace (( que nous ne pouvons remplir ni par Texd périence possible ni par l'entendement pur. (( La critique de l'entendement pur ne permet « donc pas de créer un nouveau monde d'objets, (( en dehors de ceux qui peuvent lui apparaî- (( tre comme phénomènes, et de se risquer « dans le monde intelligible ( Critique, p. 234- (( 235). J> Le philosophe critique déclare donc que le noumène est « une pure forme logique

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€ sans contenu, mais cependant nous semble (( être une manière dont l'objet existe en luic( même. y>

Nous avons cru devoir citer ces passages in extenso. En effet, il n'y a pas mal de néokantiens, qui croient porter la lumière dans les ténèbres du Kantisme en se cramponnant à ces passages sur (( l'idée limitative. )> — Le noumène est une limite. — C'est en s'embarquant sur ce frêle esquif qu'ils espèrent échapper à Scylla et à Charybde (le noumène n'est rien ; le noumène est quelque chose. ) C'est surtout le livre du D^ Cohen, « Théorie de Kant sur l'expérience, » qui a mis en vogue cette manière de voir. Lange l'expose sous une forme vive et imagée : « Le poisson de l'étang ne peut nager que dans « l'eau etnon sur terre ; cependant il peut heur- « ter delà tête le fond et les parois. Pareillement « nous pourrions mesurer avec l'idée de cause (( tout le champ de l'expérience et trouver que, c( en dehors de lui, il y a une sphère absolument « fermée à notre connaissance (His. du matérial. (( II. 49). )) C'est dommage seulement que la

comparaison pèche juste par le point important. En effet, dans la théorie idéaliste, nous ne rencontrons jamais de chose réelle en nageant dans le monde des phénomènes, et, si nous la rencontrons, c'est que la chose réelle nous serait empiriquement perceptible, comme le fond de l'étang au poisson. La chose en soi nous apparaîtrait comme active, donc comme réellement existante. Si nous devons rester enfermés dans la sphère de la subjectivité et ne jamais savoir s'il y a quelque chose au-delà, on ne peut nous faire connaître de limite qui nous atteste l'existence de cet au-delà transcendantal. Si Lange veut comparer l'homme à un poisson, il faut qu'il le mette dans un étang sans fond et sans parois, de façon qu'il ne soit jamais en danger de soumettre à l'expérience la chose en soi. n On n'a besoin de limites, remarque Hartmann, que quand il s'agit de séparer deux domaines. » Or ici, d'après Kant, nous ne connaissons absolument qu'un domaine, celui de la conscience avec son contenu immanent, — domaine qui, par

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sa nature propre se limite lui-même immédiatement, sans avoir besoin qu'une barrière s'ouvre et nous laisse aller au dehors, d'autant plus qu'aucun au dehors ne peut exister pour

la conscience.

Uidée limitative n'est donc qu'un trompel'œil : celui qui réfléchit conclura de la simple lecture des passages ci-dessus de Kant que las noumènes constituent absolument grâce à lui

la réalité externe.

5.— Ici sedresseune contradiction insoluble. Dans son Enésidème, Schulze l'avait déjà expressément remarquée : depuis lors elle est restée le talon d'Achille du Kantisme. Uerbart s'exprime ainsi (i) : « On a bien souvent répé- « té que la matière de ce qui est donné doit ve- « nir de quelque chose d'extérieur. L'extérieur « n'estnullement donné, \\Q?,Xconçupar addition « de la môme manière qu'au phénomène nous « joignons en le pensant l'idée de sa cause. C'est « donc un des modes même de représentation,

(1) Edit. Hartenstein, I, 191.

(( que nous formons d'après îes lois de notre es- (( prit et qui n 'ont pas de réalité indépendante (( denous. » Schopenhauer dit pareillement (1): (( Kant fonde l'existence de la chose en soi, bien (( qu'àtravers mille finasseries, sur un raisonce nement, dont la base est le principe de « causalité : c'est que l'impression ressentie (( dans nos organes doit avoir une cause exter- « ne. Or, d'après sa propre découverte, le (( principe de causalité nous est connu a priori, «c'est donc une fonction de notre intellect; « par suite^ il a une origine subjective ; bien (( plus, l'impression sensible elle-même, à la- « quelle nous appliquons le principe de causa- (( lité est indubitablement subjective, et enfin (( l'espace même dans lequel grâce à cette « application nous situons, comme objets, les « causes de ladite impression, est une forme (( mentale donnée a priori, partant subjective. (( Donc toute l'intuition empirique demeure (( entièrement dans le monde subjectif ; ce

(I) Le monde en tant que volonté, I, 490.

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« n'est qu'un changement d'état en nous, et (( on n'y peut faire entrer comme chose en soi « rien qui en diffère complètement et en soit d indépendant. »

Le congé signifié à la chose en soi, sous forme d'idéalisme, se justifie dans la doctrine de Kant par ce fait que Kant ne reconnaît qu'occasionnellement et à la dernière extrémité de réalité indépendante delà chose en soi, alors que les principes qui excluent cette réalité sont les bases de son système.

Au début le grand penseur ne semble pas avoir remarqué cette contradiction vivante. Mais lorsqu'il écrivit la Critique de la Raison pratique, elle lui avait déjà été opposée, et l'existence réelle de choses en soi externes lui paraissait si inévitable à admettre qu'en leur faveur il fit un trou dans son Analytique trarscendantale. En effet, il y distingue des catégories mathématiques (grandeur et qualité) et des catégories dynamiques (causahté et nécessité ) ; il entend que ces dernières soient applicables à une réalité transcendantale (Œuv.

complètes vm, ^SQ ), et surtout la catégorie de causalité, puis, grâce à cette dernière, celle de nécessité. Comment est-il arrivé à cette distinction, c'est ce qu'on ne trouve pas, et Hartmann a raison de le remarquer: « Nous a devons donc admettre que sous le rapport « de toutes les catégories la contradiction entre « rinterdiction de l'usage transcendantal et c( l'application a fléchi grâce à Kant en faveur « de la causalité et de la nécessité, et même c( a fini par disparaître réellement ( Expos. (( critique, p. 72). »

Lorsqu'on songe que Kant, devenu attentif à cette contradiction, s'attache opiniâtrement et à tout prixà laisser intacte Texistence réelle des noumènes, on est porté à croire que les réalistes néokantiens sont ceux qui représentent le mieux le point de vue propre du maître. Mais le prince des penseurs allemands n'est pas pour cela tiré d'affaire. Si le noumène est quelque chose, comment peut-il en même temps n'être rien ? s'il est connu comme quelque chose, comment peut-il en même temps

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être connu comme rien ? Il n'y a pas d'échappatoire possible. Celui qui déclare absolument inconnaissables « toutes les qualités qui forment l'intuition d'un corps, » et admet cependant V existence de la chose (Kant dit plusieurs fois dans les Prolégomènes : « L'existence de la « chose qui apparaît n'est point par là suppri- « mée cotnme dans l'idéalisme proprement « dit »), celui-là se contredit évidemment. Car enfin comment puis-je affirmer d'une chose qu'elle est, si je ne sais rien de la manière dont elle se révèle à moi comme existante ?

Or il est clair que, tant qu'on s'en tient au point de départ de Kant, il ne peut être question de supprimer cette contradiction gigantesque.

6, Ne peut-on donc pas donner un contenu vrai à l'idée de noumène ? C'est difficile car cette idée est trop malencontreuse. Elle éveille cependant une conception vraie, dont elle est la caricature et ce n'est qu'à ce titre qu'elle vaut quelque chose. Cette conception, nous la retrouvons énoncée sous mille formes

dans la scolastîque que Kant ignorait. Elle n'a été par personne mieux exprimée entre les modernes que par Hartmann. « Il a dit froidece ment le grand mot : a Les noumènes doivent <( être des Idées, mais non mes idées. » Il doit y <( avoir quelque chose à penser, mais qui ne (k soit pas ma pensée. « Voilà recueil où, selon (( lui, ont heurté tous les penseurs, voilà le « point où ils ont échoué dans leurs ambitieuses « entreprises. Et la réponse, la voici : Il doit y « avoir une yensée, mais qui ne soit pas ma « pensée, qui ne soit pas immanente ; il doit y « avoir un idéal, et qui ne soit pas un idéal <( dans ma pensée ; il doit être, par son conte- « nn, identique avec ma pensée, sans être ma « pensée elle-même. L'identité de contenu avec « ma pensée garantit à celle-ci la possibilité <( de penser de mon côté ; la distinction force melle entre l'idéal et ma pensée garantit à <( mes yeux la transcendance de cet idé^l. La « connaissance reproduit par \di pensée seconde « une pensée première. » Si tristement que Hartmann ait erré dans sa Philosophie de

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