LA CHOSE EN SOT, X INCONNU
1. — De tout temps les hommes s'étaient accordés à penser qu'on pouvait savoir sinon peu de chose du moins quelque chose du monde extérieur avec toute certitude. D'une part, on savait avec Saint Paul que notre connaissance est faite de fragments et d'énigmes ( per spéculum et in aenigmate ), et que nous ne pouvons être instruits que par le côté des choses qui est accessible a notre connaissance., et encore d'une manière imparfaite :
Nous aimons par son nom à nommer chaque chose, Et les reconnaissons au nom qu'on leur impose ; Mais pour aller au fond nous devons avouer. Qu'en elles l'innommé persiste à nous jouer.
PE>CH. — KANIISME. — 19.
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D'autre part on a tenu et on tient fermement que nous pouvons réellement connaître beaucoup de choses avec certitude du monde objectif et extérieur à l'acte de notre connaissance. On croyait devoir estimer d'autant plus, si petit qu'il fût, le mince domaine dont nous pouvons faire notre propriété intellectuelle, et on trouvait dans l'étude du monde réel une occupation qui, si elle humiliait notre orgueil, du moins aussi nous relevait et nous consolait.
Sur ce terrain Kant est venu faire une révolution. Conséquent avec son point de départ mesquin, il a produit un tel imbroglio de théorèmes que jusqu'à cette heure nul ne peut dire précisément ce que Kant a proprement eu
dans la pensée' !
Le but de ce chapitre est de partir du fragment de vérité resté sous la forme de la chose en soi dans la doctrine de Kant, et de montrer que cette chose en soi n'est pas pour nous un X inconnu, mais que nous pouvons en savoir tout ce qu'en a enseigné l'ancienne philosophie chrétienne.
2. — Kant, on l'a vu, a subjective, par une série de conséquences inéluctables, l'édifice entier de la connaissance depuis le fondement jusqu'au toit. Mais il se sentait menacé, comme par un spectre, parce fait que nos représentations expérimentales sont l'expression involontaire de quelque chose, de choses qui existent hors de nous indépendamment de notre connaissance. De ce fait inéluctable dont l'atmosphère nous entoure, Kant croyait se débarrasser en soutenant que nous sommes contraints de rapporter l'objet expérimental de nos représentations à un X inconnu, à quelque chose qui n'est plus objet d'intuition ; à peu près comme l'halluciné se sent contraint par la nature de son organisme de supposer hors de lui-même comme réelles des choses qu'il ne perçoit nullement, ainsi nous nous trouvons dans la nécessité subjective de concevoir hors de nous quelque chose comme fondement du phénomène. De ce quelque chose, appelé chose en soi, nous ne savons, selon Kant, absolument rien ; il lui
dénie jusqu'à l'existence, (Raison pure, 388). Encore moins peut-on attribuer la substantialité, l'unité ou la pluralité, la réalité, la eau- ' salité etc., aux choses hors de l'esprit. Tout cela, ce sont des additions subjectives, qui découlent des formes de l'entendement. Les choses sont et restent égales à X, et un sophisme seul peut nous induire à croire à tort que nous savons d'elles quelque chose.
Par exemple, de l'idée de substance, Kant enseigne que c'est une idée que nous formons, il est vrai, nécessairement, afm de pouvoir concevoir le devenir des phénomènes, mais qui, en dehors de l'activité mentale, n'est d'aucune application aux choses en soi. De même que nous ne pourrions savoir si le cours mobile des phénomènes, abstraction faite de ce que nous les percevons, existe dans les choses en soi, de même nous ne pourrions savoir s'il y a dans les choses un élément permanent (substance), partant une différejice entre le fixe et le passager, la substance et l'accident. La permanence, fondement de l'idée
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de substance, n'est, dit Kant (comme le temps), que notre manière de nous représenter l'existence des choses (dans le phénomène), (p. 159- 160. ) La substance n'est donc absolument pour lui qu'un mode subjectif de représentation, (( le substratum propre de toute qualité dans le temps». Ce substrat est le temps môme, comme forme permanente de l'intuition interne. La permanence exprime le temps comme corrélatif constant de l'existence de tous les phénomènes, de toute mobilité et de toute succession (Raison pure, 157). C'est le temps qui, forme subjective de la sensibilité, a reçu de Kant en partage toutes les qualités de la substance ; c'est lui qui est l'élément stable, fixe, le support immuable des phénomènes changeants.
Il en est de tout comme de la substance ; tout a bien une réalité objective, mais purement empirique, c'est-à-dire inférieure à l'acte môme de la connaissance. « Les choses nous (( sont données comme objet existant hors de « nous, mais ce qu'elles sont en elles -mômes,
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« nous n'en savons rien ; nous ne connaissons € que les phénomènes, c'est-à-dire les repré- € sentations qu'elles opèrent en nous en affec- « tant nos sens ». Voilà la note fondamentale et dominante de toute la Critique de Kant.
3. — Prenons donc cette dernière assertion pour point de départ. Bon gré malgré, il ne peut s'empêcher d'avouer que « les choses en <îc soi nous affectent, qu'elles produisent nos re- € présentations, donnent le branle à notre acti- « vite mentale. » Et c'est naturel : il faut bien que les sensations viennent de quelque part. Or elles viennent du sujet ou de l'action des choses extérieures : dans les deux cas, elles sont le résultat de l'action dhme chose en soi. Le moi individuel même est, d'après Kant, aussi bien que tout objet externe, une chose en soi. Si donc on parle d'un état dont la sensibilité est affectée, on jette dans l'état affectif un pont, qui conduit du monde expérimental dans le monde de la réalité indépendante. Avec un sujet affecté se pose nécessairement, en vertu du principe de causalité, un objet affectant.
Et ainsi nous tenons une cause transcendante c'est-à-dire située en dehors du monde des phénomènes. Ce serait donc le principe de causalité qui, en conséquence de l'état dont nous sommes affectés du dehors, nous fait franchir les limites du sujet immanent et entrer dans la sphère de la transcendance, et qui donne à cette croyance instinctive à l'existence d'un monde extérieur, telle qu'elle est impliquée dans la vie pratique de l'humanité, la base cachée qui n'est dévoilée que par la réflexion scientifique.
Kant croyait encore que je dois admettre « une chose en soi » en dehors de mon acte cognitif pour pouvoir prendre connaissance des autres êtres conscients qui existent comme moi et entrer en rapports avec eux. Car, s'il n'y avait rien en dehors de mon acte représentatif, comment les individus seraient-ils en état d'agir sur un être tout déterminé en soi (ce qui arrive dans les ateliers et les fabriques chaque jour ), de manière qu'un autre individu se sente affecté d'une manière changeante par une chose en soi actuel-
lement changeante ? Kant croyait avoir besoirt de la chose en soi pour trouver un fondement qui explique l'accord des intelligences. Par exemple, je vois, avec dix autres hommes, un arbre. S'il n'existe pas quelque chose comme objet extérieur de notre vision, comment se fait-il que nous voyons tous la même chose? ce II n'y a (( pas de raison pour que les jugements des au- « très doivent concorder avec les miens, sinon (( Vîinité de V objet, auquel tous se rapportent, (( sur lequel tous s'accordent et par suite doi- « vent porter respectivement le même jugement
( Proleg. p. 58). »
Cette pensée a un sens raisonnable, si nous admettons que Kant n'a pas en vue l'objet intérieur de l'individu, mais l'objet extérieur, auquel tous croient pour le voir. Que tel ait été le sens attribué par Kant à cette pensée, c'est ce qui ressort surabondamment de ses fréquentes et vives attaques contre l'idéalisme chimérique de Berkeley et l'harmonie préétablie. (1)
fl) En cela nous nous accordons avec les Kantiens réalistes^ (idéalistes réalistes ou réalistes transcendantaux), mais nous avons pour adversaires les Kantiens idéalistes purs.
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4. Nous aurions ainsi trouvé un font pour passer dans le monde transcendant.
Voyons maintenant où nous arrivons par ce
pont.
D'abord, il est clair que ce qui m'affecte, quand je vois, entends, touche, et qui, par suite, est cause que j'ai cette sensation avec cette image interne ( species expressa ), doit être dans son existence indépendant de la sensibilité et de l'entendement. Car, comment la maison, ou le régiment que je vois, main-
On peut rendre la chose claire par un exemple de la façon suivante : Je déchire en ta présence un papier en deux. Berkeley dirait: en réalité je ne déchire rien, car la cause transcendantale de mon idée de papier est Dieu ; tandis que je crois déchirer du papier, ma volonté est pour Dieu l'occasion de produire aussi bien dans ma conscience que dans la tienne ridée de deux lambeaux de papier,au lieu du papier précédemment intact. Les partisans de l'iiarmonie préétablie transforment cette mystification constamment attribuée à Dieu en une suite artistiquement préordonnée d'actes représentatifs éphémères qui peuvent être comparés aux battements correspondants de deux pendules. Les idéalistes Kantiens exprimeraient la chose ainsi : Je me représente que j'agis sur le papier, en le déchirant. Sans que le papier en soi, c'est-à-dire, hors de moi, existe, j'en produis immédiatement l'idée dans ma pensée, en sorte que l'idée de tes mains semble déchirer Tidée du papier.
tenant, auraient-ils pu agir sur ma sensibilité, s'ils ne possédaient une réalité indépendante de mes facultés subjectives et subsistant en ellemême ? s'ils ne sont que des représentations internes produites par mon expérience et ne sont pas donnés en soi avant toute expérience? On aurait presque honte à la seule pensée de poser cette question à un homme raisonnable. Qu'est-ce à dire sinon que ce qui est au fond
des phénomènes matériels, c'est une chose en soi ?
La chose en soi doit donc nous affecter, agir sur nous ; elle doit même agir sur des hommes (des consciences) différents et par suite ne pas s'épuiser en agissant sur moi. Or ce qui agit de cette manière doit évidemment exister en soi. La chose en soi n'a donc pas seulement l'activité, mais encore l'existence et la réalité. En percevant je connais une chose qui existe hors de moi.
Maintenant, si les choses en soi peuvent agir sur moi, en ce m'affectant », elles peuvent aussi agir les unes sur les autres. Autrement,
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comment seraient possibles ces milliers de rapports entre les consciences humaines? Si la chose en soi de mon corps, dit Hartmann, n'était pas en état d'exercer par le choc de la main une action transcendante sur la chose en soi du corps de mon ami, que je rencontre, on ne comprendrait pas davantage comment ma volonté de lui tendre la main pourrait produire en lui l'idée que je lui ai donné la main ? Plus l'expérience et l'observation s'étendent, plus le monde des choses en soi nous révèle dans les phénomènes divers une permanence, une homogénéité qui ne peut s'expliquer que s'ils sont soumis au principe de causalité dont la nécessité est inéluctable. La chose en soi est donc soumise à la causalité et à la nécessité qui en
découle.
Notez de plus que la chose en soi existante m'affecte différemment dans les moments différents du temps, sans que ce changement ait en moi son principe. Aussi la chose en soi est changeante dans son action et par suite aussi -^ans son existence, puisque l'action impli-
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que l'existence. Or le temps est une succession de changenjents : donc la chose en soi existe par les changements dans le temps. De même que je connais la chose en soi comme soumise à des changements, de même je connais dans cette chose un élément permanent, support des phénomènes. Si je vois un arbre secoué par la tempête, ou un cheval au galop, j'ai non seulement une représentation permanente, mais encore la représentation de quelque chose de permanent dans l'existence. Sous les changements quelque chose persiste. Ce qui persiste ou dure tandis que les changements se produisent (accident), s'appelle substance. Dans la chose en soi je distingue donc deux éléments corrélatifs ; l'un qui persiste sous les changements, c'est la substance; l'autre, qui apparaît dans les changements, c'est raccident.
Autre différence dans la chose en soi : je vois que telle chose excite une sorte d'action, qu'elle po?^sMe par elle-même tandis que telle autre n'agit point par elle-même. Je saisis une
différence entre les mouvements du cheval tout entier et ceux de ses pieds ou de ses oreilles. Dans l'ensemble j'aperçois une indépendance que je ne vois pas dans les parties. Comme, en revanche, l'action explique l'existence, je connais dans la chose en soi une différence d'existence qui consiste en ce que telle chose est en soi indépendante et fermée au dehors, tandis que telle autre n'est pas dans ce cas. Cette autonomie ou indépendance relative, s'appelle subsistance. L'homme, l'animal, la plante, la molécule d'eau, nous apparaissent comme subsistants; le membre, la fleur, l'atome d'oxygène dans l'eau, comme non siibsistants, car tous cela tient son mode propre d'existence et d'action du tout, où il est contenu. Enfin nous connaissons dans les choses en soi substantielles une vraie pluralité. D'abord je me distingue moi-même du monde extérieur, ou, pour parler plus exactement, le moi réel, support des phénomènes, je le distingue des choses réelles auxquelles se rapportent les choses externes. Le « moi en soi » prend
ainsi, par le moyen des choses externes en soi, auxquelles il sent qu'il s'oppose, connaissance d'autres liommes, qui s'opposent au monde extérieur exactement comme moi et qui partant sont substantiellement distinctes de moi. Un Kantien pouiTait-il croire que lui, son ami et son adversaire scientifique, sont une seule substance, et nop pas trois substances, quelque difficile que Kant, par son principe, ait rendu à tout homme de se faire seulement une idée de l'existence d'autres hommes ?
Si nous nous entretenons avec deux amis, ils sont réellement deux. Tou» les deux agissent sur les mêmes sens, en même temps, mais de deux manières diff'érentes. « Notre exemple montre « qu'il n'y a pas une seule chose qui agisse sur « nous en quelque façon par des pôles dif- « férents, mais deux choses réellement dis- « tinctes, car premièrement les perceptions « sont numériquement différentes, quoiqu'elles « puissent quant au contenu être semblables ; « en second lieu, les causes transcendantes, « c'est-à-dire externes de deux perceptions sont
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<( dans leurs changements indépendantes l'une « de l'autre ; en troisième lieu, elles sont sépa- « râbles, car je puis être affecté longtemps par « l'une sans l'être par l'autre ; en quatrième « lieu enfin elles peuvent être isolément et « séparément anéanties. De tout cela je conclus « avec raison que les choses en soi sont mul- « tiples. Mais dans la multiplicité de ses actes « chacune de ces choses en soi garde vis-à-vis « des autres son unité (1). » Cette pluralité a toujours été appelée en philosophie pluralité des substances ou subsistances.
5. Ainsi se résout cette question : Une substance unique primordiale est-elle le principe de toutes les choses en soi ? Au sens panthéistique, les différentes choses ne sont rien en soi, mais ne peuvent être que des phénomènes de l'unique substance primitive ; au sens (chrétien) généralement admis, les différentes choses sont réelles en soi, mais leur être dépend d'une substance primordiale qui les
(1) Hartmann, Examen crit., p. 114.
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a créées, les conserve et coopère à leur action.
Empêtrés dans le culte du grand penseur pour les phénomènes, la plupart des Kantiens réalistes sont d'avis que le réel, que nous connaissons comme existant hors de nous, n'est pas un être vrai, mais un phénomène, derrière lequel l'être ne fait que se cacher. Grâce à cette falsification du réel, ils trouvent place pour leur tout-un qu'ils imaginent pour les besoins de la cause. Ainsi qu'on l'a remarqué, ceci n'arrive que parce qu'ils méconnaissent la réalité des faits. Car nous ne connaissons pas des phénomènes objectifs, mais un être manifesté par les phénomènes. Les phénomènes objectifs sont le moyen par lequel se révèle l'être même. De Uèlre réel des choses externes, nous savons qu'il est mobilC;, exposé aux influences extérieures, limité de mille manières, et qu'il n'a ainsi que des attributs absolument inconciliables avec l'Absolu.
Mais en voilà assez. En résumé, nous savons que, si nous ne pouvons tout savoir de la chose eu soi, du moins nous en pouvons savoir
quelque chose. La causalité avec la nécessité correspondante, la réalité et l'existence, la subsistance, l'unité et la pluralité sont des attributs de la chose en soi. La chose en soi n'est pas nn X inconnu.
N'est- il pas honteux que, à une époque aussi orgueilleuse que la nôtre, on ait à défendre cette proposition contre un homme qui est appelé le plus grand penseur de la nation. Et la science moderne ne reconnait-elle pas à cette entière absence de fondement que c'est ilansles rèvesnuageux du géant de Kœnigsberg qu'elle cherche son salut ?
Il y a un siècle, une audace démoniaque a bien osé dire que Kant prendrait dans cent ans la place de Jésus Christ. Si l'on veut caractériser l'influence du professeur de Kœnigsberg par une comparaison extraordinaire, on se rapprochera infiniment de la vérité en disant que dans la fumée magique de la Critique de la Raison pure se retrouve l'inspiration du Boideverseiir sans rival, qui dès l'origine se dressa contre Dieu.
TESCH. — KANTISME. — 20.