CONNAISSANCE HUMAINE
i . — Toute la Critique de la Raison pure aboutit à la falsification de la connaissance humaine : c'est ce qui va être prouvé dans le présent chapitre.
Jusquesà Kant tout le monde avait cru que la connaissance humaine est, par sa nature, une appréhension de la réalité existante et indépendante de nous. Dans cette inébranlable conviction Kant prétend avoir découvert une erreur universelle, et, nouvel et plus audacieux
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Copernic, il « asseoit désormais la pyramide sur la pointe». Au lieu de faire dépendre l'esprit humain de la réalité qui lui apparaît dans les phénomènes, il fait tourner l'univers phénoménal autour de l'acte cognitif, comme autour du soleil. Le monde que nous croyons connaître n'est qu'une image du monde, un produit de Tesprit immanent à Tesprit, chacun peut dire avec le bachelier Faust : « Le monde ! « il n'était pas, avant que je le créasse ! » La connaissance n'est plus un pont entre l'esprit €t la réalité, c'est un procès interne, une construction, une nécessité toute subjective qui ne pénètre pas dans la vérité. Si Copernic a renversé la théorie traditionnelle du mouvement céleste, Kant, lui, a enseigné que ce n'est pas dans la réalité extérieure que se trouve le centre fixe, mais dans la faculté cognitive, laquelle n'a besoin que d'un choc pour faire rayonner autour d'elte avec une nécessité subjective ( que nous prenions à tort jusqu'ici pour une nécessité vraie pour une appréhension de la réalité) le panorama des obiets.
CH. ni. — FALSIFICATION DE LA NATURE 53
Le parallèle de Kant avec Copernic a mis une auréole de gloire au front du philosophe critique. Mais, si l'on peut regarder comme une grande œuvre, semblable à celle de Copernic, (( d'avoir assis sur la pointe » toutes les choses et toute les conceptions jusqu'alors existantes, ceux qui établissent ce parallèle ressemblent aux nigauds qui planteraient les cerisiers par la cîme pour mieux cueillir les cerises. Avant tout, il faut connaître la nature delà révolution opérée par Kant.
2. — Nier que la connaissance humaine ait pour caractère propre d'être une appréhension des objets et la représenter comme une activité purement subjective et productrice de son objets tel est le fonds du Kantisme. Aussi devons-nous prier nos lecteurs de nous suivre dans l'examen approfondi de ce point.
Nous nous reconnaîtrons plus facilement si nous nous rappelons la distinction que la philosophie traditionnelle établissait entre la connaissance divine et la connaissance humaine. Pour Dieu comme pour l'homme la chose exté-
rieure forme le ^ermzm^5, c'est-à-dire le but, auquel tend l'activité cognitive et qui est atteint par elle. Or Dieu a donné aux choses leur existence et leur cognoscibilité. Il est leur créateur, c'est lui qui les a appelés à l'être^ et, pour nous représenter par la pensée ce fait de la création, nous disons que Dieu a d'abord eu une idée, d'après laquelle il a créé. C'est pourquoi la connaissance divine n'est sous aucun rapport soumise à rinfluence réelle des choses : ce ne sont pas les choses qui procurent au Créateur la connaissance^ puisque celui-ci possède en lui-même tout ce par quoi les choses sont connaissables. Il en est autrement pour l'homme. Il n'est pas le principe des choses ; il ne porte pas en lui les idées d'après lesquelles elles ont été faites. Aussi est-il, dans la connaissance, réellement dépendant des choses; elles doivent agir sur lui afin de déterminer la connaissance. Pour Dieu, la vérité consiste dans l'accord des choses avec sa connaissance ; pour l'homme, dans l'accord de sa connaissance avec les choses. Ceci posé, considérons Vanalogie qui
existe entre la connaissance divine et la connaissance humaine. Elle consiste en ce que l'homme, avant l'apparition de ce rapport de sujet connaissant à objet connu exerce néanmoins une activité productrice. De même, eneffetque,Dieu a fait être les choses extérieures qu'il connaît, de même l'homme fait être, — non les objets extérieurs qu'il connaît, — mais une certaine intériorisation de l'objet, c'est à dire une image intérieure, un phénomène intérieur, par lequel il connaît l'objet extérieur. Car la connaissance humaine n'est pas un effet des choses, c'est la réalisation d'un état intérieur, grâce à laquelle le sujet connaissant se met d'accord avec la chose. « Aux causes qui agissent sur nous », remarque fort bien Lotze, en qui l'on croirait plutôt entendre un scolastique, « correspondent dans notre intérieur des images déterminées, que nous produisons ; aux variations de ces causes, un changement dans nos états intérieurs. )) (1) Si parfois, en philosophie, on
(1) Microcosme, m, 232-
désigne le produit de cette activité par le nom d'objet interne, ce n'est pas qu'on veuille dire que le sujet connaissant se peigne en quelque sorte sur la paroi de sa pensée une image, vers laquelle se dirige sa connaissance ( car, en réalité, la connaissance est immédiatement dirigée vers les objets extérieiirs ) ; on veut seulement dire que, grâce à l'activité de l'être connaissant, est produit un état intérieur, qui procure la connaissance de Yobjet extérieur, — une conception qui n'est pas directement connue en soi, mais qui nous aide à connaître la chose (1).
(1) Lolze, comme en général les Kantiens d'esprit réaliste, n'admet pas que « l'objet intérieur » nous aide à connaître les choses. (( La représentation, dit-il, n'est paisVimage de la cause « dont elle est le produit, et même les relations que nous cro- « yons connaître entre ces éléments qui demeurent inconnus, « ne sont pas les rapports mêmes qui existent en soi entre ces « éléments, ce ne sont que des formes de notre conception. » (Microc, III, 232). Il soutient qu'il estde la nature de toute connaissance de ne voir jamais ces choses telles qu'elles sont en soi, quand personne ne les voit, — mais seulement de les voir avec ïapparence qu'elles ont quand on les voit ». Si ingénieuse que cette remarque sembleàpremière vue, elle ne tient pas debout, car: 1° une « apparence » déterminée implique une certaine
De même donc que l'homme se voit ainsi essentiellement dépendant de Dieu, en ce que ce qiCil connaît (l'objet extérieur), existe avant lui et que lui-même il est subordonné à son objet, de même il se montre ainsi semblable à Dieu, en ce qu'il produit l'élément intérieur, grâce auquel il connaît.
3. — Telle estla vérité contre laquelle ce grand critique a élevé son œuvre de falsification. Il a fait violence à la vérité sous deux points de vue : !« en niant la coopération propre de l'objet externe à la production finale de la connaissance humaine; 2^ en soutenant que
existence des choses en soi ; donc en voyant les choses telles qu'elles nous apparaissent, nous voyons aussi les choses telles qu'elles sont en soi, quand personne ne les voit : lorsque nous voyons la lune au ciel, nous ne voyons pas V apparence de la lune, mais la lune., avec la forme qu'elle a ; 2» il est inexact qu'il soit dans la nature de toute connaissance d'être purement relative : notre entendement a une connaissance absolue^ c'està-dire saisit l'objet, non pas il est vrai, d'une manière absolument parfaite, mais néanmoins tel qu'il est en soi, parce que notre entendement saisit l'être même. Sans doute dans toute connaissance humaine, il y a à côté de l'influence de l'objet, une action produite par le sujet, mais c'est cette action même qui nous fait connaître ce qui est.
notre travail mental ne nous donne aucune connaissance d'une réalité suprasensible, ni même d'une réalité sensible.
Quant au premier point, — Kant nie résolument la dépendance réelle de l'esprit vis-àvis de l'objet externe. Quand, par exemple, je vois hors de moi un arbre, l'arbre qui se trouve hors de moi, est, d'après Fopinion commune, l'objet immédiat de ma vision, Or l'arbre n'est pas seulement l'objet, il est encore la cause, ou du moins la cause concomitante de ma connaissance. Si l'attention est la cause de ma vision, la représentation qui se produit alors, est à la fois ma représentation et la représentation de l'arbre, en tant qu'elle résulte du concours de mon action et de celle de l'arbre. — D'après Kant, il n'en est pas ainsi. Pour lui, l'espril. est l'absolu, qui porte en soi tout ce dont il a besoin pour pfeinement connaître. Ainsi, même abstraction faite de tout objet externe, l'homme est capable de (( concevoir», et c'est là pour lui la grande affaire, ce Si j'élimine, dit Kant, toute conception
« d'une connaissance empirique, il ne reste plus « de connaissance d'objet, car, par l'intuition « pure rien n'est conçu, et, si cet état de la « sensibilité est en moi, il ne s'ensuit aucune « relation entre cet état et un objet quelcon- « que». Schopenhauer a soutenu, avec plus de raison qu'il ue le croyait lui-même, que cette proposition renferme en germe toutes les erreurs de Kant. En effet, Kant se fait ici de la connaissance humaine l'idée que nous avons donnée plus haut de la connaissance divine ; c'est pour lui une connasisance indépendante : il confère ainsi à l'homme un attribut de la divinité et détruit toute subordination à Dieu. C'est dans la conception qu'il met le centre de gravité ; l'expérience fournit seulement une condition sine qua non. Pour employer une comparaison, Kant se figure l'esprit humain comme une lanterne magique, à travers les facettes de laquelle la vérité et la réalité des choses se répandent en rayons sur le monde extérieur. Pour lui, la nécessité et l'universalité de nos connaissances dérivent de cette
source de lumière sine fundamento in re ; Texpérience est comme la main qui introduit subrepticement les choses dans le monde non de l'intelligibilité, mais de la vérité et de la réalité.
Et qu'est-ce qui autorise Kant à se faire une telle idée ? Voici à peu prés son argumentation ; l'élément nécessitant dans nos connaissances, l'élément qui leur donne leur autorité et leur généralité, provient o!( de l'expérience, ou de notre entendement. Or il ne peut venir de l'expérience, qui ne fournit que des cas isolés, lesquels pourraient être autres qu'ils ne sont réellement. Donc il vient de notre entendement : qiiod erat demonstrandum. . . L'expérience ne pouvant rien donner de général et de nécessaire, Kant en conclut que les concepts, grâce auxquels nous concevons le général, ne viennent pas de l'expérience, mais sont formés à priori. Afin d'exprimer cet apriorisme des concepts, il suppose que notre intelligence possède des concepts supérieurs à titre de prototypes, de lois originelles
de son activité. Alors que, selon l'opinion commune, l'acte cognitif reçoit sa détermination, ou forme, de l'objet, — d'après Kant, le principe déterminant, en vertu duquel, à l'apparition d'une chose, nous avons une représentation déterminée, réside dans les formes à priori de l'intelligence. Les concepts sont pour lui une sorte de moule, dans lesquels Tesprit connaissant reçoit, telle qu'un métal en fusion, la matière fournie par les
sens.
Seulement c'est dommage que toute cette magnifique construction repose sur un sophisme palpable. Oui, l'expérience sensible représente en soi et pour soi les individus ; quand je vois un triangle déterminé, je connais que ce triangle a trois angles. Quand je connais en fait que tout triangle, absolument parlant, doit avoir trois angles, il est incontestable que cette connaissance n'est pas celle de l'organe sensible : car d'où la pure expérience sensible pourrait-elle savoir quelque chose de cette proposition universelle et né-
cessaire ? Mais que s'ensuit-il ? Précisément que le connaître humain est plus qu'un connaître purement sensible. Notre connaissance ne fait que commencer par l'expérience : en même temps que le sens voit ce triangle, l'entendement a l'intuition de V essence du triangle, et voit que tout triangle doit avoir trois angles. Et pour tenir vraie cette nécessité universelle, il faut que nous soyons déterminés par cette appréhension, que le rapport entre le sujet et l'attribut exprimé par cette proposition subsiste en réalité indépendamment de notre esprit. C'est ce que nous atteste avec la force de l'évidence notre connaissance immédiate, et rien n'est plus comique que de voir des philosophes chercher à éclairer ou plutôt à obscurcir le soleil de la réalité avec leur bout de chandelle. Pourquoi est-il impossible de douter du principe de contradiction ou du principe de raison suffisante sinon parce que nous voyons clairement que, même indépendamment de notre esprit, il y a contradiction entre l'être et le néant? et que tout
événement doit avoir une cause? Pourquoi nous voyons-nous contraints de juger que le tout doit toujours être plus grand que la partie, que des quantités égales ajoutées à des quantités égales doivent toujours donner des sommes égales, sinon parce que nous voyons clairement que, même abstraction faite de notre pensée, de notre personne, il en est réellement ainsi? Notre conception est donc une appréhension de la réalité suprasensible ( métaphysique. )
Sans doute nos concepts peuvent être dits à priori, en tant qu'ils ne sont pas extraits par distillation des images sensibles des choses individuelles. Est-ce une raison pour en faire des matériaux subjectifs et comme les lunettes de notre ciel mental, qui donnent à l'objet la couleur de la vérité et de la réalité ? Il y a bien encore une troisième hypothèse possible : celle qui correspond au sens commun ; accorder à l'homme une intelligence qui, s'élevant au dessus du contingent et du singulier, donnés par la perception sensible, est capable
de connaître la réalité objective dans sa nécessité et son universalité. C'est là la raison, qui saisit dans les choses ce que le sens n'atteint point, — l'essence. En présence d'un triangle ( que le lecteur nous pardonne notre prolixité ) je vois, grâce à cette faculté, qu'il est de l'essence du triangle d'avoir toujours trois côtés, et cela^ de façon que cette vérité subsiste, même si le triangle contingent que je vois, n'existe pas, et si moi-même je n'existe pas. Voilà ce que je vois, c'est ainsi que je juge, nécessité par Vêtre et par la loi de la pensée, attendu que la pensée est faite pour être d'accord avec l'être. Donc notre pensée, même abstraction faite de la réalité sensible, à propos de laquelle le fait se produit, tient la vérité objective. L'expérience n'a que le caractère d'une condition indispensable, requise pour amener la raison à une exacte compréhension des concept.
4. — Eu second lieu, Kant ( et c'est la conséquence de cette falsification ) nie que nous puissions rien connaître en général qui existe
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en dehors de l'acte cognitif. A l'en croire, notre connaître se règle sur un objet intérieur, sur le phénomène produit par notre activité, exactement comme le connaître de Dieu se règle sur les choses qu'il a lui-même produites. Ce sont ces phénomènes que Kant appelle parfois réalités objectives (1). Et il ne manque pas d'hommes qui se sont laissé tromper par la confusion de cette terminologie, et qui pensent que Kant n'a pas contesté que nous puissions connaître la réalité externe. Mais il suffit de considérer l'ensemble du système. Gomment pourrions-nous atteindre les objets réels avec l'appareil mental construit par Kant ? Serait-ce à l'aide de la raison ? Mais la raison de Kant n'est qu'une puissance productive d'idées, auxquelles rien absolument ne correspond dans
(I) Kant appelle « réalités objectives » ce qui apparaît réellement tel à tous les hommes. Si par exemple, tous les hommes avaient naturellement la jaunisse, l'apparencayaMne serait réel lement objective pour tous les arbres et toutes les plantes. Au contraire, il appelle subjectif ce qui apparaît comme tel à l'individu en vertu d'accidents subjectifs. 11 me « semble » que cette chambre est chaude, tandis qu'à un autre homme sortant d'une plus chaude, elle « paraît » froide.
PESCH. — KANTISME. — 5
MM
a réalité. A l'aide de rwfendmenn Mais il n'a que des concepts, des catégories, c'est à dire, au sens de Kant, de pures fonctions mentales sans objet : c'est une meule qui moud à vide. Sera-ce à l'aide de la sensibilité empirique avec les impressions ? Mais la preuve que cette sensibilité est affectée par Faction d'objets externes et non plus seulement par une activité toute subjective, cette preuve ne pourrait être fournie que grâce aux catégories et aux concepts, en particulier la catégorie de cause. Les concepts n'ont de valeur que pour la pensée ; il procèdent bien de l'impression, mais ils ne la dépassent pas ; ils me maintiennent sur le terrain logique, ils ne me conduisent pas dans le monde idéal, ils ne comportent aucune application à une chose en soi, donc aussi à aucun organe sensible, qui est déjà lui-même une chose en soi. Peut-être la sensibilité transcendentale avec les intuitions pures du temps et de l'espace m'élèvera-t-elle dans le monde réel ? Mais ces intuitions mêmes sont de pures formes subjectives, et, pour conclure à
quelque chose de réel Je devrais leur appliquer une catégorie avec laquelle, selon la remarque déjà faite, je ne puis atteindre absolument rien de réel.
Donc, pas de doute possible sur cette conception propre à Kant. 11 dit lui-même en cent endroits que l'homme ce n'a l'intuition que de ce que la raison connaît selon son dessein propre » (1).
La conviction de l'humanité tout entière se trouve ici diamétralement opposée à la thèse de Kant, et cette conviction a de tout temps gardé toute sa valeur aux yeux de la saine philosophie. «C'est par la simple compré- « hension des concepts, dit Kleutgen, que nous (( sommes en possession d'une vérité objective. (( Par les phénomènes nous connaissons l'être, « et, grâce à cet être, comme à l'aide de ses mac( nifestations, nous connaissons l'être qui ne c< se manifeste point. Les lois de la pensée (( sont aussi les lois de l'existence. Ne fussions-
(1) Crit. de la Raison pure, m, 668.
€ nous pas certains, par la réflexion, del'exis- (( tencc (les choses, nousserions encore certains, « grâce à la réflexion, non seulement que les « choses qui sont telles et telles peuvent être, « tandis que d'autres ne peuvent être, mais en- « core que, si elles sont, elles ont tels rapports « les unes aux autres, et telles lois d'après les- « quelles elles vivent et opèrent. Même si nous « pouvions douter qu'il y a de l'espace et des « corps, du mouvement et de la grandeur dans (( la réalité, nous serions encore certains par « la seule réflexion que tout ce que les mathé- (( matiques nous enseignent des grandeurs, et (( la physique du mouvement, doit exister dans « le monde des corps, s'il y en a un )) (1).
Les Kantiens réalistes flétrissent cette opinion traditionnelle et générale de toutes sortes d'appréciations dédaigneuses : tel Hartmann, qui parle du «réalisme naïf», auquel il oppose son réalisme transcendentaL « Naïf » signifie qu'on n'a pas réfléchi à la différence entre les choses
(1) Philosophie ancienne, n. 309.
CHAP. ni. — FALSIFICATION DE LA NATURE 69
qui sont en soi et les intuitions qui sont dans la conscience. Appliquée à la vie courante, l'accusation est juste; mais elle est dérisoire, appliquée à l'ancienne philosophie ; elle ne peut être portée que par ceux qui n'en ont aucune idée. L'exactitude de cette conception universellement répandue parmi les hommes nous est garantie par l'éclatant témoignage de notre conscience. A chacun la conscience dit non seulement qu'il doit penser de telle ou telle manière, mais encore pourquoi il le doit, c'està-dire en vertu de cette appréhension, qu'il en est réellement de telle ou telle manière objectivement^ et avant que Ventendement fonctionne. Ce n'est point par une aveugle nécessité que nous jugeons : nous sommes bien conscients d'être contraints de porter ces jugements parce que nous concevons que leur vérité est indépendante de nous. Je vois qu'il en est ainsi et qu'il ne peut en être autrement.
- D'après Kant nous ne connaissons point de réalité siipmsensible (métaphysique ). La Critique va plus loin encore : nous ne con-
naissons pas même de réalité sensible. L'espace, retendue^ le mouvement, la succession, toutcelan'est qu'apparence subjective. Combien plus (( la couleur, le goût etc. n'appartiennent- (( ils^pas à la nature des choses, mais ne sont (( que des changements d'état du sujet » (1) ! Le bon goût d'un vin n'est pas une qualité constitutive de ce vin^ par conséquent d'un objet considéré comme phénomène, mais dépend de la nature propre du sens du sujet qui le goûte. Les couleurs ne sont pas des qualités constitutives des corps, dont elles accompagnent l'intuition ; ce ne sont que « des modifications du sens de la vue affectée d'une certaine façon par la lumière, ( ibid. p. 38 ). » A l'espace, Kant accorde du moins une réalité empirique, c'est à dire qui se trouve dans le > phénomène. Mais hors du sujet connaissant tout n'est rien ( Ibid. ) « Les objets en soi ne nous sont point connus, et ce que nous appelons objets externes, n'est que pure représenta-
(1) Raison pure, 39.
tion de notre sensibilité » (ibid., 40 ). Ce que nous nous figurons connaître, par exemple le vermillon, les champs verdoyants, les spectacles militaires, tout cela n'est rien hors de moi ; ce n'est quelque chose qu'en moi, parce que c'est ma vision, mon audition, mon toueher, mon sentir. Le monde n'est que ma représentation, c'est à dire un état subjectif de mes organes sensibles. Et voilà ce qui tout dernièrement encore était proclamé l'un des résultats les mieux établis des sciences naturelles ! Même des hommes comme François Brentano se sont exprimés sur ce point d'une manière qu'on n'aurait pas attendue de penseurs sérieux (1).
G. Preyer, professeur à Jéna, nous dépeint sous des couleurs brillantes les derniers résultats des recherches qui confirment la doctrine
(1) Il dit: « par exemple, pour les objets de rimpression sensible la preuve de leur fausseté saute aux yeux ». — « Pour les objets de l'impression dite externe nous n'avons pas le droit d'affirmer qu'ils sont véritablement tels qu'ils nous apparaissent. On peut même démontrer qu'ils n'existent pas hors de nous ( Psychol. empirique, i, il. )
de Kant : « L'un des plus grands progrès de la « physiologie au XIX^ siècle, c'est que nous « savons que toutes les qualités des corps « de l'univers sont des états de l'observateur « qui les perçoit, et par suite dépendent de « la constitution des sens. Coupez les deux « nerfs optiques, les nerfs auditifs, les nerfs « olfactifs ; pareillement, divisez les nerfs gus- « tatifs, insensibilisez les extrémités des nerfs « tactiles, il n'y aura plus de corps à pouvoir « apparaître. Pendant le sommeil même, les « sens étant en repos, le monde objectif dispa- « rait toute la nuit pour le dormeur ; chaque « matin, à son réveil, il ressuscite. Au moindre « changement dans les impressions sensibles « correspond un changement dans la nature. <i Pour un œil insensible au vert, les bois au « printemps sont rouges au lieu d'être verts. « Celui qui a la fièvre, trouve que l'air chaud « est froid. Il n'y pas de son, s'il n'y a pas « d'oreille pour l'entendre ; pas de chaleur c( ou de froid, sans peau pour les sentir. Fon- « damentalement, tout dépend de l'impression
« sensible ; sans elle le monde sonore, peint « de mille couleurs,chaud, s'évanouit ))(i).
Avouons-le : la gaieté s'empare de nous quand nous lisons le dithyrambe de Preyer, qui, d'ailleurs, n'est pas isolé dans la science moderne. Cette conquête si vantée remonte, on le sait, jusqu'à Locke. Les savants croient-ils sérieusement que le ciel étoile cesse d'exister, si l'on fait l'ablation des nerfs optiques ? Nous en doutons fort. L'essai de Preyer, que nous venons de citer, produit un effet tout à fait réjouissant, parce qu'il donne un démenti formel au subjectivisme de Kant ainsi qu'à l'auteur même de l'article, attendu que, pour nous montrer les bornes de la perception sensible il allègue partout des conditions extérieures d'objets extérieurs. Le savant professeur doit lui-même fausser le sens des paroles pour prôner son article comme une confirmation du Kantisme. Ce n'est plus là de la science, c'est de la comédie.
(1) Deutsche Rundschau, janvier 1876, n. lOi, 102.
Il n'était vraiment pas besoin des grandes conquêtes du XIX<^ siècle pour nous dire que^ par les mots couleur, son etc. nous exprimons les rapports des choses avec nos organes ainsi que les états de ces derniers. Mais en dépit de toutes ces conquêtes, tout élève de seconde qui a bien suivi sa classe, sait que par les mots couleurs^ son, etc. nous désignons aussi des qualités constantes du monde extérieur, lesquelles sont la cause de ces états des sens et existent dans le monde extérieur tout à fait indépendantes de nos perceptions Si je dis : le vermillon est rotige^ je désigne par le prédicat ro^^^fe non un état de mes nerfs, mais la nature propre et caractéristique de la chose, et c'est grâce à cette nature que, dans les ondes lumineuses de rélher, cette chose me paraît rouge. Plus la science avance, mieux elle sait en quoi consiste la nature propre des choses ; elle consiste en un système de molécules, tellement disposées que les ondes de l'éther n'ont en se réfléchissant qu'une longueur d'environ 0,0007'». Cette nature jointe à la coloration de
l'éther est le principe, la cause de ma vision. L'objet de ma vision est la chose constituée de telle ou telle manière dans le monde extérieur. Si les dénominations relatives à l'odorat et au goût ont un caractère plus subjectif, néanmoins nul homme sensé ne doute que ce sont des dispositions externes propres et caractéristiques de la nature des choses, qui sont au fond de la sa veur alcaline, amère, métallique, salée, ou de l'odeur de brûlé, de pourri, d'épicé. Et quand Schopenhauer s'écrie avec confiance, au sens même de Kant : « Considère ce grand, massif, « pesant arsenal : je te le dis : cette masse « dure, lourde, spacieuse, n'existe que dans la « pâte molle du cerveau : c'est là seulement « qu'elle a la subsistance, elle ne peut se trouce ver en dehors d'elle, c'est ce qu'il te faut « avant tout comprendre » (1), il ne peut, amener l'homme sensé qu'à douter s'il a perdu la tête. La science même de la nature distingue de la façon la plus nette des choses
(1) (Euvres posthumes manuscrites, p. 330.
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externes les phénomènes subjectifs, et, ces choses, elle prétend pouvoir les connaître. « Si, « remarque Hartmann^ les choses n'avaient (( pas une existence indépendante de Tétre « connaissant, les lois de causalité qu'enseigne « la science de la nature, ne seraient que des « rapports entre des combinaisons d'idées abs- « traites: supposition qu'il suffit d'énoncer « pour en sentir le ridicule. D'après Tidéalis- « me, la spience ne nous dit pas que la clio- (( se en soi de latome A attire la chose en « soi de l'atome B, selon la loi du carré des « distances^ mais seulement que mon idée « de l'atome A attire mon idée de l'atome B, « selon ladite loi. Les savants sont des pen- <i seurs trop naïfs pour admettre encore, ne (n fût-ce que comme possible, une telle dérid sion de leur science delà part d'une philo- « Sophie idéaliste percée à jour : aussi ne com- <c prennent-ils point ce que veulent dire ces phi- <( losophes avec leurs analyses idéalistes» (1).
Résumons-nous brièvement. La nature de la connaissance humaine, c'est qu'en fait elle ne se produit pas exclusivement par notre activité subjective, mais par le concours déterminant de la réalité externe. Bien en plus, eu fait elle se règle sur le réel qui existe hors de nous, et cette réalité est aussi bien métaphysique que physiqîie, ainsi que l'établissent aujourd'hui les sciences de la nature. Ce sont ces trois faits que Kant dénature : on vient de le voir.
(1) Expos, fond, du réalisme transcendental, 93-9L