‹ Le Kantisme et ses erreurs [microform]Chapitre 8 sur 25 · ARBITRAIRE DE KANT DANS SES CONSTRUCTIONS · texte numérisé non relu

ARBITRAIRE DE KANT DANS SES CONSTRUCTIONS

I. — Entre les qualités multiples que les disciples de Kant admirent dans leur maître, son talent d'architecte brille au premier rang. Si le grand penseur n'avait pris plaisir « qu'à (( pousser à l'excès cette construction logique (( en systématisant ses recherches», ainsi que lui en fait gloire Kuno Fischer, nous aurions laissé de côté cette œuvre de pédant par respect pour le goût. Mais Kant construit là môme où il devrait découvrir, ou du moins obseryer.

Tout philosophe doit songer avant tout

PESCH. — KANTISMir: — 6. 81

qu'étant philosophe, il n'est ni poète ni architecte ; la tache de la science ne consiste pas à ajuster à son gré les faits en édifice ; mais à les prendre tels qu'ils sont et à les expliquer.

Que fait Kant? 11 s'arroge une absolue liberté ; il ne découvre pas, il crée, change, décapite les faits afin de les expliquer selon son caprice. La maison dont il devrait nous analyser la construction, il la démolit afin d'imaginer avec ses matériaux une théorie de la connaissance, qui peut bien flatter l'orgueil humain, mais qui ne correspond en rien à la

réalité.

Mettons en lumière quelques-unes des bévues les plus riches en conséquences de notre philosophe architecte. 11 partage violemment la connaissance humaine en contenu sans forme ( la matière des impressions) et en formes sans contenu ; puis il la subdivise en deux mo des, sentir ^i concevoir, et enfin fait consister la connaissance même ( le jugement ) en un simple enchaînement de représentations. Exa-

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minons de plus près les faits que Kant maltraite de si étram^e façon.

2. — C'est d'abord un fait que, grâce à nos sens, non seulement nous sentons, c'est-à-dire entrons intérieurement en acte par un choc indéterminé, mais encore que nous sentons quelque chose à' objectif, et que nous ne faisons pas que sentir nos organes affectés par la vibration de l'éther ou de l'air, mais encore quelque chose de situé hors de nous, et qui grâce à ces événements nous apparaît comme phénomène. Considérons, par exemple, la sensation auditive. L'ouïe renferme indubitablement un état affectif de l'oreille ; le monde si beau, si esthétique des impressions auditives, cesserait d'exister, si les masses nerveuses acoustiques cessaient d'exister ; en effet, le chant, l'accord^ le bruit, le silence, impliquent essentiellement un rapport avec forgane affecté. Et cependant quand nous entendons une belle musique, ou un discours éloquent, nous entendons aussi quelque chose qui existe hors de nous, hors de notre acte auditif, dans le monde extérieur

environnant, ou, pour être plus exact, nous entendons le son qui de la source sonore s'épanche dans les instruments sonores et dans l'organe auditif. En même temps que les recherches exactes de la science nous montrent avec netteté le mouvement vibratoire du corps qui produit le son et des particules aériennes qui le transmettent, et grâce auxquelles apparaît finalement la sensation auditive, la science nous instruit du principe et de la cause de cette sensation. De Vobjet lui même, nulle science de la nature ne nous instruit ; nous n'en savons rien que par l'expérience immédiale. Le quelque chose objectif appartient si essentiellement à l'acte de connaître que, sans ce quelque chose, nul acte cognitif n'est concevable. Il y a une capacité de connaître sans objet;, il n'y a pas d'acte de connaissance. Et l'objet^ c'est, comme on l'a dit, le son.

L'obscurité qu'il faut ici dissiper, c'est qu'on ne voit pas au premier abord comment il est possible que nous saisissions l'objectif. Beaucoup de philosophes parlent ici de la néces-

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site d'expliquer roft/ec^^m^^on. Cette manière de parler est inexacte, c^ly saisir des objets et objectiver sont deux choses. Par objectiver on désigne la réaction ou plutôt la projection au dehors, qui a lieu dans la connaissance d'un objet externe. C'est dans Tobjectivation que doivent agir les nerfs afférents aux sens externes. Celui qui de sang froid se fait dans les circonstances ordinaires une image de pure fantaisie^ ne transporte rien dans le monde extérieur à l'aide desdits . nerfs : il n'y a là aucune ce objectivation ». Mais cela n'arrive qu'en rêve ou pendant l'hallucination. Pour l'objectivation pure, il est constant que ce n'est qu'un acte subjectif, tel à peu près que Kant se représente tout acte cognitif. Il y a des états anormaux de bien des sortes, où l'homme ne peut distinguer ses objectivations de ses connaissances objectives et les confond avec elles par suite d'un empêchement de sa raison malade. Mais souteni que la connais sance d'une réalité objective n'est que l'objectivation illusoire d'un halluciné, ce serait

mériter d'être confié aux soins d'un médecin alièniste.

Attaclions-nous donc fermement à cette conclusion que la connaissance à expliquer telle qu'elle apparaît efTectivement, est une connaissance d'objets.

Que fait Kant? Il coupe le nœud gordien, il nie ce qu'il ne peut éclaircir. Il fait du contenu réellement objectif de toute connaissance une matière informe, qu'il considère en ellemême, ou plutôt qu'il voile du nom mystérieux de choses en soi, et à cette matière informe il oppose l'acte cognitif sans contenu.

« On ne peut désapprouver, dit Kleulgen(i), « ceux qui recherchent de quelle manière (( l'esprit pensant devient certain de la réalité « et de la nature du monde sensible, et quels « principes assurés il possède d'une connais- « sance supérieure ; mais, si l'on croyait « ne pouvoir résoudre ces questions d'une « manière satisfaisante, ce ne . serait pas un

{!) Philos, ancienne, n. 338.

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<L motif pour renoncer à la connaissance de « la vérité par la raison. Il faudrait se con- « tenter de montrer qu'il y a une lacune dans « la théorie de la connaissance,, mais non se « comporter philosophiquement comme si « cette certitude que l'on ne croirait pouvoir (( démontrer, n'existait pas réellement. On ne « peut demander sérieusement si nous som- « mes sûrs de l'existence des choses hors de « nous ( et, par suite, des choses transcen- « dantes ), et autoriser à tenir pour vrai ce <( que nous en pensons nécessairement ; on <i peut seulement demander si nous pouvons « montrer à' où nous vient cette certitude. Si « nous échouons, ce ne sera pas un motif pour « mettre en doute le fait de cette certitude, ni <L pour chercher une philosophie qui puisse « s'en passer, mais plutôt un motif d'avouer « que notre savoir est fragmentaire, et qu'il (( vaut mieux encourir le roproche de dog- « matisme que de se briser sur les écueils « du scepticisme, ou ces inventions qui « ont jeté la philosophie moderne dans la

« confusion. Si donc l'école critique s'est vue c( amenée par force à des questions et à des « doutes, dont l'heureuse solution devait « être la base scientifique de la connaissance « philosophique, non seulement elle n'en a pas « mieux accompli sa tâche au profit de la « science, mais encore elle l'a bien mal com- « prise, et en cela elle est restée au-dessous « même du nominalisme scolastique».

S. — En second lieu, c'est un fait qu'il n'y a pas plus de matière sans forme du phénomène, que de connaissance sans contenu. En fait, dans la connaissance, la matière continue d'apparaître dans de certains rapports de coordination, et n'a pas besoin de recevoir ces rapports de formes, qui seraient déjà à priori dans notre esprit. Quiconque a réfléchi, nous accordera que l'expérience sensible aperçoit certaines déterminations ( ou formes, si l'on veut ), et parmi elles la temporalité et la spatialité, comme inhérentes aux objets sensibles et, par rapport à eux, fondamentales, en sorte que l'expérience ne peut se soustraire à la

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nécessité physique d'appliquer au monde extérieur les rapports de temps et d'espace aussi bien que la couleur et les qualités propres qui produisent le goût, l'odeur, etc. Nous pouvons donc dans la représentation sensible distinguer deux choses, d'une part, la capacité d'appréhender les rapports de temps, d'espaces et autres, dans le monde des corps; — d'autre part, ce monde lui-même, en tant qu'il est saisi par nous dans ces rapports.

Or, que fait de ces matériaux l'artiste de Kœnigsberg ? Dans l'intuition sensible, il sépare l'impression sensible, laquelle vient de l'objet, de la forme pure du phénomène, c'est à dire du temps et de l'espace. Cette dernière n'est pas quelque chose d'objectif, mais la part contributive de la sensibilité ; elle est déjà à priori dans l'esprit, c'est une sorte de lunette intérieure. « Dans le phénomène, dit « Kant (1), j'appelle ce qui correspond à l'im-

(1) Crit. de la Raison pure, p. 32.

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« pression, matière de Timpression, et ce qui <( fait que la variété des phénomènes s'or- « donne selon certains rapports et est objet « d'intuition, je le nomme forme des phéno- (( mènes. Comme ce par quoi seul les impres- « sions peuvent s'ordonner et revêtir une « certaine forme, ne peut en revanche être « Texpérience, il s'ensuit que la matière de « tout phénomène ne peut être donnée qu'à « posteriori ; mais sa forme doit exister déjà à « priori dans l'esprit ».

Ainsi toute représentation sensible doit se composer de deux ingrédients, de façon que la matière informe est donnée à l'âme du dehors et que l'àme, à l'aide de ses formes immatérielles, jette la matière dans le moule du temps et de l'espace. L'événement inconnu qui m'ébranle, voilà la matière ; la vue que je prends des objets avec leurs changements dans le temps, avec telle ou telle grandeur, figure, distance, relation spatiale, voilà toute ma part contributive, que j'y ajoute en vertu de la nécessité de mon organisation.

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Ainsi, sans aucune démonstration et même par une contradiction flagrante avec la réalité, Kant suppose que notre intuition est formée de deux éléments séparés, d'abord la masse des impressions sans forme, c'est-à-dire les états de conscience suscités par quelque chose d'inconnu, — puis les formes du temps et de l'espace, selon lesquelles s'ordonnent les impressions. Ces formes sont comme des prototypes enfouis en un coin de l'esprit, en attendant que l'impression, c'est-à-dire l'état de conscience provoqué, s'y coule ainsi qu'une masse informe. Et cette séparation, — appuyons sur ce point, — n'est pas seulement une manière abstraite de considérer les choses, c'est une séparation réelle !

4. — En troisième lieu, c'est un fait que, bien que la sensibilité et l'entendement soient deux, facultés entièrement distinctes et que Tentendement dépasse de beaucoup la sensibilité, cependant ces deux facultés distinctes ne manifestent pas dans l'homme une activité séparée, et l'entendement lire ses concepts de la

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perception sensible. Dans la perception sensible de l'animal irraisonnable il n'y a que l'impression sensible. Quand les démons se précipitèrent dans les corps des porcs des Géraséniens, chaque sujet présentait l'exemple du dualisme de l'activité mentale du démon et de la perception sensible de l'animal. Dans l'homme, au contraire, la connaissance intellectuelle est impliquée dans la connaissance sensible. L'homme ne peut rien saisir parfaitement avec sa sensibilité sans que Tentendement soit présent ; d'autre part, il n'y a point chez l'homme d'acte intellectuel qui n'ait son support et comme son étoffe dans l'activité des sens (1).

(1) Dans récole de Wolf, on s'exprimait parfois comme si la sensibilité et rentendement ne différaient que parle degré de clarté : sensibilité signifiait connaissance confuse ; entendement, connaissance claire. Contre cette distinction erronée Kant s'élève avec raison déjà dans sa Diss. inaiiguralis de mundi sensib. et intellicj. forma et principiis, sect. 2, p. 7. C'est là qu'il fit une découverte importante, le « premier germe de la philosophie critique », et l'origine Dieu sait de quel chef-d'œuvre, selon K. Fischer. Voilà qui nous révèle une fois de plus la fabuleuse ignorance de nos penseurs modernes en matière de philosophie scolastique, chaque fois qu'ils célèbrent comme nouvelle une vue réellement sérieuse.

Kant sépare violemment les unes des antres, les conceptions de l'entendement et les intuitions de la sensibilité, exactement comme s'il se préoccupait d'isoler hermétiquement l'activité mentale de tout contact avec la réalité. 11 nous apprend que la connaissance humaine a deux racines, la sensibilité et V entendement ; la première nous donne les objets, la seconde les conçoit. Toute connaissance qui se rapporte à des objets, nous est fournie par la sensibilité à l'aide à^\ intuition; toute connaissance qui se produit grâce aux concepts, est l'affaire de l'entendement : il est la faculté de concevoir ou déjuger. Intuitions et concepts forment donc les éléments de toute notre connaissance. Uintuition est sensible, c'est à dire renferme le mode dont no'us sommes affectés par les objets. Les concepts sans contenu sont vides, les intuitions sans concepts sont aveugles. Il est donc aussi nécessaire de sensibiliser les concepts(c'estàdire, de leur adjoindre l'objet dans l'intuition ) que d'intellectualiser les intuitions ( c'est à dire de les soumettre à des

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concepts ). C'est seulement par l'union de l'entendement et des sens que la connaissance peut se produire.

Maintenant comment rioiion de faits distincts et hétérogènes produit-elle un seul et même acte de connaissance ? II faut recourir à une nouvelle fiction, le « schôme ». Une troisième faculté mentale, l'imagination productrice, à la fois sensible et intellectuelle, joue le rôle d'intermédiaire, en tirant de soi l'intuition du temps, comme un schème ( un dessin ), sur lequel les concepts de l'entendement trouvent leur première et universelle application. Comme faculté d'intuition, l'imagination productrice se rapporte à la sensibilité ; comme faculté de produire spontanément des représentations, elle est parente de l'entendement et rend la sensibilité apte cà être comprise et déterminée par le concept. Le temps, forme à priori du

(1) On ne peut dire exactement ce que Kant voulait désigner par entendement. C'est comme la marmite où les sorcières jetaient au hasard leurs ingrédiens. Cf. Schopenhauër. (Le monde en tant que volonté et représentation, I, p. 5"22 et* M2).

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sens interne, ramène à l'unité toutes les représentations sensibles; inclus dans toutes représentation empirique, il fait participer l'entendemenl à la pluralité du sensible. C'est ainsi qu'il peut jouer le rôle d'intermédiaire. C'est par l'application des concepts ou catégories au temps que naissent les propositions universelles, qui expriment les lois de toute union des intuitions, à l'aide des concepts et sont, par suite, les conditions à priori de toute expérience. D'où il suit que, si c'est notre activité propre qui joue le rôle le plus important, c'est elle^ aussi qui joue le rôle décisif. Qu'on ne demande pas comment tout cela est possible. Kant fait de son schématisme un mystère, « un art caché dans les profondeurs « de l'âme humaine, dont nous avons peine « à dérober à la nature les procédés, qui res- « tent voilés à nos regards. . .

Si nous insistons pour demander comment les caprices de l'Architecte de Kœnigsberg cadrent avec la réalité à expliquer, nous apprenons que le mot preuve ne sert souvent

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