‹ Le Kantisme et ses erreursChapitre 11 sur 37 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

4. Rien dans toute la philosophie de Kant n'étonne les profanes autant que la prétendue découverte, que le temps et l'espace n'ont pas d'existence hors de nous dans les choses, et qu'il y a dans notre intelligence deux formes, dont l'opération fait que les choses nous apparaissent comme dans l'espace et dans le temps, quoique, eu soi, elles n'y soient pas réellement. De même qu'un homme atteint de la jaunisse ne peut dire; les choses que je vois, sont en soi et pour soi jaunes — mais seulement: les choses dans ma

représentation sont jaunes : de même, selon Kant, nous ne pouvons dire : les choses en soi et pour soi sont dans l'espace, sont étendues, sont dans le temps, — mais seulement: notre intelligence opère de telle manière que les choses nous apparaissent comme dans l'espace et dans le temps, quoiqu'elles n'y soient pas l'éellement. Hors de notre esprit il n'y a, selon Kant, ni espace ni temps.

Dans les milieux scientifiques les plus raffinés c'est surtout à cette découverte que la philosophie de Kant a dû d'être portée jusqu'aux nues. C'est, selon les paroles de Schopenhauer (1), « une œuvre si particulièrement « méritoire, qu'elle suffirait seule à immorla- (( User le nom de Kant ; les preuves qui l'ap- « puient ont une 'telle force démonstrative, « que je mets les propositions qui l'expriment, « au nombre des vérités les plus incontesta- (( blés». Avec bien d'autres. Lange voit dans .l'invention des deux formes à priori de l'intuition, le temps et l'espace, la découverte la plus

(1) Le monde, etc., i, Û18.'

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brillante de Kant : ^^ Entre toutes les études c( philosophiques, dit-11, j'en saurais à peine « nommer une autre qui ait conduit à une >< houvciillc aussi surprenante, entièrement ('^ neuve, jusqu'alors non pressentie, grâce à ^< une reclierche si sûre, précise et en tous (.r points inébranlable )) (1).

•2. — Le sacrifice de rintelligence. qui amenait le gros des penseurs allemands à dire ameu à la définition ex cathedra de Kant, apparaît dans toute sa grandeur, si l'on songe à l'évidence de la réalité que Kant nous demande de nier.

Aucun fait d'expérience n'est mieux constaté que l'existence de l'espace et du temps hors de l'esprit connaissant. Dans les deux chapitres suivants' nous aurons à mettre ce fait dans tout son jour. Ce n'est pas nous qui transportons la spatialité et l'étendue dans les ■ehoses, nous les trouvons avant nous et nous les représentons. De même pour le temps. Nous sommes ainsi capables de connaître le

(Ij Histoire de la philos, mod., in, 3U.

temps et l'espace, nous avons ceUèfacullé. On n'a jamais douté que cette faculté ne s'exerçât dans le temps et dans l'espace, qu'elle pût s'assimiler aux rapports objectifs de temps et d'espace. Or le penseur de Kœnigsberg prétend avoir découvert que c'est nous qui, grâce aux deux formes intuitives, mettons le temps €t l'espace dans les choses. -41 appelle esi/ie'h"- 'qvetrav.^céhdantaleldiipairlle.àe son système, où il expose cette doctrine. L'esthétique trans- €endantâle est pour Kant la science du temps et de l'espace, en tant que formes à priori, préexistant dans notre sensibilité, comme deux modèles pareillement repliés, et qui se déplient au choc de l'impression.

Nous ne prétendons pas que cette éclatante découverte du nouveau Copernic ne soit due qu'au hasard, c'est plutôt un fruit direct de tout le Kantisme. « Avec la théorie idéaliste dans « son sens strict, dit Kuno Fischer (1), subsiste te ou tombe l'esthétique transcendantale, <( ainsi que la Critique même. Quiconque a

(1) Hist. de la philos, moderne, m, 478.

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« bien compris la doctrine de Kant sur le temps « et l'espace, ne peut douter que cette doctri- \ (( ne ne soit le fondement de l'idéalisme sous « sa forme la plus rigoureuse, que Kant ne « pouvait avoir un autre système sous peine « de se contredire lui-même ».

Et en fait il en est ainsi : Dans le système de Kant, qui sacrifie l'union de l'intuition et de la chose en soi, il s'agit de montrer comment, par cette union même, le phémmène-^dxïv^^-'f à seproduire. Il consiste en ce que l'impression devient objet d'intuition, c'est-à-dire\ que l'impression donne le contenu sensi- \ ble, sans forme, je veux dire sans le temps ç et l'espace : ce contenu devient alore objet ' d'intuition. Gardez-vous de prendre le mot intuition au sens ordinaire. C'est un sens tout différent que Kant lui donne. «L'impression devient objet d'intuition», cela signifie qu'une forme déterminée de représentation, issue des lois subjectives de la connaissance, lui est ajoutée du dehors. L'intuition est la représentation dans le temps et dans l'espace. L'union

(le rimprcssion ( sensation ) et de rintuilion forme le phénomène. Le phénomène est l'impression devenue objet d'intuition, c'est à dire située dans le temps et dans 1" espace.

3. — D'ailleurs, beaucoup de philosophes fort bien disposés pour Kant -répugnent à cette thèse étrange, et ont essayé de l'atténuer en disant que Kant reconnaît aux choses hors de nous des formes fondamentales, correspondant aux formes de l'intuition et pouvant s'appeler temps et espace (1). Là dessus on peut s'en référer à des passages isolés où Kant

(1) Xous voulons parler de 4a discussion entre Trendelenburg et K. Fischer. D'après Trendclenburg, Kanl n'a pas démontré que l'a priori, auquel il n'accorde qu'une origine toute subjective, ait pareillement une valeur toute subjective, de manière à ne pouvoir être appliqué aux choses extérieures. Trendelenijurg )>cnse que Kant a seulement voulu nier que le temps et rcspace soient exclusivement objectifs, qu'il n'a pas voulu démontrer qu'ils sont exr.hisivement subjectifs ; or, entre (< exclusivement subjectifs » et « exclusivement objectifs » il y a un troisième cas possible : c'est que le temps et respace soient à la fois « subjectifs et objectifs )i, et Kant, en néj:lij;eant te troisième cas, a laissé une lacune dans son argumentation. Fischer, dans sa rciionse, montre sans réplique possible, que Kant a voulu prouver que les choses extérieures ne sont pas afiéclécs par le temps et par l'espace.

dit que le temps et l'espace ont une réalité empirique. Mais par là il veut seulement dire (iiic le temps el l'espace s'ajoutent réellement aux choses en tant que nous avons les choses comme phénomènes dans notre état de conscience subjectif. Toute autre réalité objective est expressément écartée par Kant. Entre autres passages à Tappui de notre sentiment bornons-nous à celui-ci: (c Nous avons voulu (( dire (1), remarque-t-il, que toutes nos in- (( tui lions ne sont que des représentations .( de phénomènes, que les choses dont nous 0. avons l'intuition, ne sont pas en soi ce (( pour quoi nous les tenons, ni que leurs (( rapports sont en soi tels qu'ils'nous appa- M raissent, et que, si nous supprimons le suc. jet ou seulement la nature subjective du « sens, tous les rapports des objets dam le (( temps et dam l'espace, et même h temps et « fespacc, disparaîtraient, et que comme « phénomènes^ ils ne peuvent-exister.ensoi, ft mais, seulement pi nous. Que sont en soi

(1) Cril. de la Raison pure, p. 4'J.

(( les objets, abstraction faite delà réceptivité <( de notre sensibilité, voilà ce qui nous dec( meure entièrement inconnu. Nous ne conc naissons que la manière dont nous les perce cevonS;, laquelle nous est propre, et n'appar- « tient pas nêcessaii-ement à tout être, bien « qu'elle appartienne à tout homme )^. Pouvait-on plus fortement exprimer le caractère tout subjectif du temps et de l'espace pour l'homme?

Âf. — Reste donc cette conclusion : selon Kant, le temps et l'espace sont des formes toutes subjectives. Recherchons en vertu de quels raisonnements sophistiques le genre humain devrait corriger le jugement qu'il porte avec tant de netteté et de clarté sur l'espace.

Premier Sophisme. — Ainsi que Kant l'explique dans les Prolégomènes ( i, § 6-13 ), le temps et l'espace sont les conditions des mathématiques pures. Or les jugements géométriques, en tant que s'occupant de l'étendue spatiale, ainsi que les jugements arithméti-

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ques, en tant qu'impliquant la succession des nombres, ont une valeur à priori, c'est à direuniverselle et nécessaire, tandis que l'expé^ rience sensible ne se rapporte qu'à des cas isolés, et ils ne pourraient avoir cette valeur, s'ils empruntaient à l'expérience leur base, à savoir les idées de temps et d'espace : d'où il suit que ces idées doivent être présentes à l'esprit avaiit toute expérience. « Si, en effet, « dit Kant, le concept d'espace était acquis à (( posteriori, issu de l'expérience externe, le^ « premiers principes des mathématiques ne « seraient que des perceptions. Ils auraient (( ainsi toute la contingence de la perception^ « et il n'y aurait plus de nécessité à ce que c< d'un point à un autre il n'y eût qu^une seule « ligne droite : ce serait toujours l'expé- (( rience qui nous l'apprendrait. Or ce qui (( est emprunté à l'expérience n'a qu'une uni- (c versalité relative, étant du à l'induction )>. Même théorie sur le temps. Si le concept de temps, dit Kant, n'était pas nécessaire et a priori, iln'v aurait pas d'axiome relatif an

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temps, par exemple, qu'il ne peut y avoir en même temps qu'un seul temps, et cela seulement selon une seule dimension.

En réalité il ne faut pas grand elTort pour ruiner ce sophisme de Kant. 11 est vrai que le temps et l'espace ne sont pas fournis par la pure expérience sensible, car l'expérience ne nous donne que ce qui est étendu et successif. Mais, étant hommes, nous avons, en dehors et au-dessus de l'expérience, la faculté d'apercevoir ce qui est au fond iles phénomènes contingents isolés, partant Tètre et les diversmodes de l'être, avec la plus stricte universalité et une certitude toute démonstrative. Et c'est à ces modes de l'être qu'appartiennent le temps et l'espace, ainsi que nous allons le montrer plus nettement.

Deuxième Sophisme. — Si les concepts de temps et d'espace ne préexistaient pas à toute expérience nous ne pourrions les acquérir. Ce n'est pas de nos perceptions que nous pouvons les tirer, car déjà nos perceptions ks supposent, en tant que déjà elles nous donnent

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les choses comme étant dans le temps et dans l'espace. Comment donc puls-je vouloir dériver ce que je possède originalement ? Le temps et l'espace sont toujours présents. « On ne peut « jamais, dit Kant, se représenter qu'il n'y ait « point d'espace, quoiqu'on puisse bien con- (L cevoir qu'il ne s'y rencontre pas d'objets ». Les idées de temps et d'espace accompagnent partout notre vue intellectuelle, comme les lunettes à travers lesquelles nous voyons. On ne peut s'en défaire ; à celui qui l'essaie, il arrive le contraire de l'ombre de l'homme de Ghamisso ; qu'il se tourne à droite, qu'il se tourne à gauche, l'ombre le suit toujours par derrière. Or, si je remarque que quelque chose partout et toujours est avec moi, j'en conclus que cela dépend de moi, et pour rappeler l'exemple qu'emploie Frauenstaedt afin d'éclairer la questionne est comme un parfum particulier que je voudrais fuir, et qui se retrouve partout où je vais,

A cela nous répondons : Il est inexact que la perception sensible nous donne les choses

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comme étant dans l'espace et dans le temps ; elle ne fait que nous les présenter dans l'espace et dans le temps. Mais nous nous élevons audessus de la connaissance purement sensible. De la chose, qui est présente et étendue, nous pouvons isoler le concept de présence et d'étendue, lequel est indépendant de la chose concrète individuelle. Par là même on voit que Phomme, dans sa connaissance, n'est pas attaché au sens, ainsi que l'animal, mais qu'il a de plus la faculté de saisir dans les objets ce qui demeure inaccessible aux sens. C'est ainsi que nous acquérons le concept de l'étendue, aussi bien que de la possibilité de l'étendue, c'est à dire de l'espace, et le concept de la possibilité de la succession, c'est à dire du temps. C'est seulement alors que je connais hs choses comme étant dans l'espace et dans le temps. Autant il est nécessaire que les choses hors de nous soient attachées au temps et à l'espace, autant il est nécessaire que le temps et l'espace accompagnent toutes nos représentations des choses. Le lecteur nous par-

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