CHAP. V
donnera de faire l'honneur d'un examen sérieux à ceux qui mettent le temps et l'espace sur la même ligne que l'ombre, les lunettes et l'afTection nasale. On ne peut s'en dispenser quand on s'occupe de la philosophie moderne.
Troisième Sophisme. — Le temps et l'espace représentent des grandeurs inflnies : or l'expérience ne nous donne rien d'infini. D'où l'idée d'infini pourrait-elle nous venir, sinon comme le dit Kant « de l'absence de limites dans le cours de l'intuition » ? C'est cette opinion de Kant que Schopenhauer, si bien disposé en sa faveur, met dans tout son jour en ces termes : a. Que le lecteur se figure qu'il « est à la limite du monde, devant l'espace (( vide, et qu'il y jette une balle. Le projectile « roulera éternellement d'un mouvement unice forme ; des millions d'années ne pourront « le fatiguer ; il aura toujours de l'espace où « continuer à rouler, et le temps ne lui man- « quera jamais. Ajoutez que nous savons tout c( cela à priori, et par là même avec une en-
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« tière certitude. Je crois que la fantasmago- « rie mentale éclate ici dans toute sa beau-
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Pour nous la fantasmagorie de tout ce système nous semble encore plus visible. Oui, grâce à la raison, nous pouvons arriver à concevoir l'espace indéfini et le temps illimité ; om encore, la connaissance sensible ne peut rien nous fournir d'infini, il faut donc admettre ici un autre facteur distinct de l'expérience. Au lieu de recourir avec Kant à ces pauvres formes, nous disons : « la raison peut « s' élever au dessus des phénomènes sensibles: « nous connaissons dans les choses non seu- (, lement la simultanéité individuelle, la succe cession et la situation, mais encore l'éten- « due et la durée comme deux modes des « choses: par là nous sommes en état d'arriver <c à la représentation de l'espace et du temps. c Nous nous heurtons ici, comme dans tous « les cas précédents, au même défaut fonda-
- (1) Parerga et Paralipomena, tome II, §^9.
« mental du Kantisme, la négation d'une con- « naissance supérieure aux sens ».
Quatrième Sophisme. — Si dans toutes nos perceptions nous n'avions d'ores et déjà la représentation du temps et de l'espace, il n'y aurait pour nous que chaos. Ce n'est que grâce à l'espace et au temps que les choses semblent distinctes les unes des autres. Pour que la connaissance soit possible, il faut d'abord que toutes choses puissent être distinguées dans l'ordre de la succession comme dans celui de la juxtaposition : « L'espace, dit Kant, n'est «: pas un concept empirique, tiré des expérien- « ces externes. Car, pour que certaines impres- « sions se rapportent à quelque chose hors « de moi, et aussi pour que je puisse me « les représenter comme en dehors les unes « des autres, par suite non seulement comme d distinctes, mais encore comme dans des lieux « distincts, il faut que j'aie déjà au fond pour « cela la représentation de l'espace. Aussi la « représentation (l'idée) d'espace ne peut-elle c: être garantie expérimentalement par les re-
<( lations entre les phénomènes extérieurs ; au <c contraire, ce n est que par la représentation c( antérieurement conçue qu'est possible Tex- « périence externe elle-même. 11 en est de (', même pour Je temps «.
Vain bavardage 1 D"abord nous connaissons par la perception sensible quelque chose qui est hors de nous, près, loin, etc. ( et nous le connaissons comme hors de nous, près, loin etc.) Puis nous nous connaissons nous-mêmes. Le lieu déterminé, la situation déterminée, les rapports des choses dans l'espace entre elles et avec nous apparaissent dans les choses que nous connaissons ; et nous avons la faculté d'en tirer par la pensée l'idée du temps et de Tespace. Pourquoi serait-il nécessaire que la connaissance du lieu propre et du lieu éloigné supposât la représentation d'espace? A cette question Kant doit encore une réponse. €e qui se passe est bien simple: d'abord, nous connaissons la présence limitée que possèdent les choses ; puis nous saisissons, bien ^ue d'une manière défectueuse et imparfaite.
les rapports de juxtaposition, d'étendue, d'éloignement, de proximité dans l'espace, lesquels existent dans le monde extérieur, et c'est seulement par là que nous connaissons ce que nous appelons l'espace, c'est à dire ia possibilité de l'étendue.
5, — Xous nous trouvons ainsi forcés scientifiquement de nous poser en hérétiques décidés vis-à-vis de a la recherche sûre, précise et en tous points inébranlable ï de Kant.
11 y a plus. Le temps et l'espace, formes pures de l'intuition sensible, nous semblent être les deux chimères les plus bizarres qui soient jamais sorties d'un cerveau sain.
L'échec du kantisme saute ici aux yeux. Le passage cherché entre le sujet connaissant et la réalité est entièrement perdu. Le temps et l'espace, formes subjectives, sont des mots vides, inutiles pour le mécanisme de la connaissance, puisqu'ils ne peuvent contribuer en rien à la mise au point de l'expérience, ne nous faisant jamais rien percevoir de réel- Déjà
du temps de Kant on lui demandait : <r Des <c formes sans contenu, qu'est-ce? Des cosses a vides. Avant tout il y avait le contenu, et o: ce n'est que peu à peu que la sensibilité « humaine a appris à se retrouver dans les (c détails sans nombre de la création: c'est « alors que les formes sortirent du fonds c: donné ». Inutile de s'arrêter davantage sur cette remarque qui revient à chaque pas dans le système de Kant.
Mais, même en laissant cela de côté, les formes sensibles imaginées par Kant pour expliquer l'intuition du temps et de l'espace n'ont pas de succès, parce qu'elles sont inexplicables et n'expliquent rien; puis, parce que cette intuition que Kant entreprend d'expliquer, n'existe pas. Triple fatalité !
Considérons donc d'abord les deux formes de la sensibilité, qui sont destinées à servir de récipient à la masse des sensations éprouvées dans le temps et dans l'espace, c'est à dire aux modifications de l'esprit. Bien des savants déjà se sont cassé la tète sur ces for-