CHAPITRE YI
1 . — Il n'est donc pas permis au point de vue scientifique d'adhérer à la conception kantienne du temps et de l'espace : mais que dire de ces deux représentations ? Abordons cette question de plus près, afin d'enlever à l'esthétique de Kant jusqu'à son fondement indirect.
Le temps et l'espace ont toujours été traités comme deux représentations connexes : entre elles la difi'érence consiste surtout en ce que l^space se rapporte à la juxtaposition, le temps à la succession. Il y a donc bien des
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traits communs entre l'un et l'autre. C'est de quoi nous allons traiter dans la présente section, réservant pour la suivante ce qui n'a trait qu'au temps.
Que le temps et l'espace n'aient pas leur principe exclusivement dans des formes subjectives, c'est ce que nous avons montré plus haut contre Kant. Mais aussi ils n'existent pas tels que nous les concevons, dans le monde extérieur : voilà la thèse dont la démonstration doit nous ouvrir la voie vers une idée juste du temps et de l'espace.
Ici nous devons partir de ce que nous désignons, et le monde entier avec nous, par les termes de temps et d'espace. Ainsi qu'on l'a déjà indiqué, le concept d'espace se rapporte immédiatement à l'étendue, le concept de temps à la succession des changements. Il y a de l'espace en tant que, au point de vue de l'extension, quelque chose d'étendu est possible ou réel ; il y a du temps, en tant que des changements successifs peuvent se produire. Le temps et l'espace sont donc les possibilités
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fondamentales de l'étendue et de la succession. Ainsi s'explique pleinement l'idée que s'en, font tous les hommes. Quand je dis : Voilà de l'espace, — cela signifie : quelque chose d'étendu existe là ou peut y exister. Un corps remplit l'espace (interne), entant qu'il est détendu; il est dans l'espace (externe), en tant -qu'il a -une surface plus ou moins étendue, et qu'il est oy du moins peut être mû par d'autres corps étendus. Bref, l'espace ne peut être mesuré immédiatement que par l'étendue; d'où il suit qu'il renferme en son essence la relation à l'étendue en tant que capacité de la concevoir. Il en est de même du concept de temps.
Kant lui-même reconnaît l'étroite liaison qu'il y a entre l'espace et l'étendue, le temps et la succession, et même il la suppose. De même qu'il n'accorde d'existence à l'espace que dans le sujet connaissant, de même il fait produire parce sujet l'étendue qu'il ajoute à la. sensation. L'étendue est en quelque sorte le bleu dont celui qui regarde avec les lunettes
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bleues de la forme d'espace, colore les états de conscience.
2. ^— Voilà un indice que le concept d'espace a son fondement dans l'étendue. Si l'étendue est externe, le concept d'espace aussi doit avoir hors de nous une base objective. Or on ne peut raisonnablement douter que pourl'âme l'étendue ne soit externe et propre aux choses externes. L'étendue est si bien inhérente à l'essence môme des corps, ainsi que la divisibilité, le mouvement, etc. qu'avec l't^ tendue nous devrions transporter les choses mêmes dans nos « lunettes » intérieures. Le concept d'espace a donc aussi un fondement objectif dans le monde extérieur. Jusqu'ici, c'est la prémisse obligatoire de toutes les sciences. « C'est, reuiarque Hartmann, l'idée instinc- « live (aujourd'hui 'adoptée par toutes les « sciences de la nature), pour tout esprit huik main naturellement éclairé sur la dislinc- « tion entre la chose et la représentation, que (( le monde extérieur est un monde réel en soi 4 (c'est-à-dire indépendant du sujet), un
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« monde de choses réelles, existant hors de (( nous avec une réahté objective et sans c( notre concours, qu'il remplit l'espace avec (( ses trois dimensions et se développe régu- (( liérnnont dans le temps selon la loi decau- « saille )' (J).
Ce n"est pas d'ailleurs sans raison qu'on a fait observer que la doctrine de Kant sur la « chose en soi ^^ implique l'existence objective de l'espace et du temps. En effet Kant admet, — au mépris de ses propres principes, — des choses extérieures comme existantes. «Douter de l'e- «xistonrc des choses, dit-il, (Proleg., .^ 43), ne m'est jamais venu à l'esprit )•). Dans la lettre du ^21 fév:ier 1772 à M. Herz, il dit: «Que des « changements soient quelque chose de réel, « je ne le nie pas plus que la réalité des corps, a bien que j'entende seulement par là que (1 quelque chose de réel correspond aux phé- .( nomènes i> (Œuv., xi, 30). Le grand critique croit pouvoir sauver la théorie du temps et de Tespjce en déclarant qu'il nous est impos-
(1) Expos, crit. du Real, transcend.» p. 171.
sible de douter de l'existence du monde. Mais, demandons-nous, d'oîi Kant sait-il que ce monde n'existe pas dans le temps et Fespace ? H doit plutôt y exister, care il affecte uos sens y, excite notre pensée : tout cela, il le fait daus un lieu et dans un temps. Et nous n'admettrions pas la réalité objective du temps et de l'espace !
3. — La liaison directe et immédiate entre le temps et l'espace montre bien aussi que l'espace, tel que nous le œncevons, n'existe pas dans le monde extérieur.
Que serait, — c'est la question à peu près que pose Kant (1), et nous après lui, — que serait l'espace réel liors de nous ? — Ou le réceptacle infini de toutes les choses possibles, ou une relation entre toutes les choses réelles : ce serait ou une chose, ou l'attribut d'une clwse. 11 suppose donc deux ou, si l'on aime mieux, trois possibilités. L'espace extérieur
(1) De mundi visibilis forma et principiis diss., sect. m, §15; de même dans la 1" partie de la Critique et dans les Prolégomènes, 1 16-17 .
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serait on une dwse, ou un attribut, ou une relaiion quelconque enti^-e les choses : or, il n'est rien de tout cela. Rant €û conclut que l'espace n'est rien de réel hors de nous, mais qu'il a son fondement tout entier dans notre subjectivité. Pour lui l'espace et le temps sont de purs êtres de raison, ou plulôt des représentations de rimagination. Ici le grand penseur se fourvoie. Il est en effet irréfragablement établi, que le temps et l'espace, comme réceptacles de l'étendue et de la succession, appartiennent au moiide extérieur. Parmi ses alternatives, Kant en a oublié une quatrième, • laquelle est possible, et même, — nous Talions voir, — réelle. Entre « appartenir entièrement au monde extérieur », et « naître entièrement sur le terrain de la subjectivité», il y un milieu, et c'est précisément ce milieu que Kant n'a pas vu.
A. — Mais restons pour le moment sur ce qu'il y a d'exact dans la théorie de Kant, à savoir que l'espace et le temps, tels que nous les trouvons dans notre conception, n'appar-
tiennent pas entièrement au monde extérieur. Parmi ies philosophes, les uns, — ce sont les atomistes matérialistes de toutes les époques, — ont cru que l'espace et le temps sont des êtres en soi, en quelque sorte des récipients qui renferment les choses. Kant a raison de repousser ces a deux chimères, éternelles et « infinies, subsistant en soi, qui existent, sans « qu'il existe quelque chose de réel et seule- « ment pour renfermer tout ce qui est réel )). Si le penseur de Kœnigsberg avait connu les vieux scolastiques, il aurait trouvé chez eux une réfutation plus décisive de ces théories de carton (1).
- La seconde exphcation écartée par Kant, laquelle fait du temps et de l'espace deux attributs des choses, — doit pareillement être rejetée. Car si, par la pensée, on anéantit toutes les choses avec tous leurs attributs, restent encore le temps et l'espace.
La troisième explication fait meilleur effet à première vue. Elle fait du temps et de l'es-
(1) Par exemple dans Suarez, Disput. 54, secl. 1.
pace non des cJtoses en soi, non des attributs des choses, mais des rapports de succession et de juxtaposition entre les choses hors de nous. Cette explication non fondée était déjà connue des pliilosophes du moyen âge (1), qui l'ont repoussée ; mais, depuis Leibniz surtout, elle a conquis beaucoup d'eslime chez les savants. Ce queKant objecte à cette théorie, ne tient pas debout: il pense qu'on ne peut l'adopter sans nier la certitude démonstrative des vérités mathématiques, qui supposent le temps et l'espace ; et pourquoi cela? parce que rien de ce qui vient de l'expérience sensible, ne peut avoir de valeur nécessaire et universelle ! Encore cette manie de Kant, de vouloir faire passer de force toute notre connaissance par le chemin creux de l'expérience (^) !
C'est pour de tout autres raisons que l'antique philosophie traditionnelle rejette la théo-
(1) Suarez, disput. 52, sect.1 ; Sylv. Maurus, quaest. vol. il, q. 27.
(2) Allusion au chemin creux du Guillaume Tell de Schiller.
rie de Leibniz. Les choses, ainsi que le remarquait déjà Suarez, par cela même qu'elles sont dans le temps et dans l'espace, ont tels rapports ( relationes ), ou plutôt ces rapports sont les conséquences du temps et de l'espace ; mais ils ne sont pas ce qui fait les choses spatiales et temporelles. Les choses doivent avoir une existence déterminée quant au temps et à l'espace, avant qu'on puisse parler de juxtaposition et de succession, d'éloignement ou de présence. On peut par la pensée anéantir ces 'relations: le temps et l'espace persistent, ils sont le fondement (\& ces relations. La manière de penser ordinaire aux hommes maintient, d'une part, la distinction entre le temps et l'espace, d'autre part, les relations qui en découlent. Si l'on dit que l'espace est vide ou plein, que le temps existe, on exprime des attributs qni ne sont pas applicables à des îYipponls. Tous les rapports de proximité, d'éloignement, de situation, etc., peuvent changer, sans qu'on doive pour cela parler d'espace changé.