‹ Le Kantisme et ses erreursChapitre 25 sur 37 · CH. XI · texte numérisé non relu

CH. XI

LE NIHILISME

ment purgé le monde connaissable situé hors de moi de tout contenu suprasemible ( métaphysique ), on l'a suffisamment fait voir. Mais par une conséquence inéluctable de ses principes, l'univers se résout en vaines apparences, en pur néant.

Que le lecteur nous permette ici de présenter dans leur enchaînement les théorèmes de Kant, car nous touchons ici au comble de l'aberration, où s'est élevé le héros des temps modernes.

(( Les objets extérieurs, les corps, ne sont « que des phénomènes, par suite qu'un mode « de nos représentations, dont les objets « n'existent que grâce à ces représentations « mêmes, et, pris à part, ne sont rien ( Crit. « de la Raison pure, p. 297 ). » Kant s'appelle lui-même un réaliste empiriste, parce qu'il accorde une réalité à la matière en tant que phénomène subjectif. « Les choses externes,. (( j'entends la matière, avec toutes leurs force mes et leurs changements, ne sont que des « phénomènes, c'est-à-dire des représentations-

"^ .*•?• -jUB^S

<( en nous ( Ibid. ) » « La matière et les cho- « ses corporelles sont purement des phéno- (( mènes, c'est-à-dire de simples modes ou re- « présentations qui ne se trouvent jamais qu'en « nous ( Ibid. 298 ). » « L'objet empirique (( ( c'est-à-dire l'objet intérieur, qui selon (( Kant forme exclusivement l'objet de notre (( expérience ) s'appelle externe, quand, il est « dans l'espace, et interne, quand il n'est re- <c présenté que sous le rapport de temps : or, « le temps et l'espace ne peuvent se trouver « qu'en nous ( Ibid. 300 )... Toute perception (( externe atteste immédiatement quelque chose « de réel dans l'espace, ou plutôt est elle- « même le réel (p. 300). La réalité de phéno- (( mènes externes n'existe que dans la percep- « tion et ne peut exister d'aucune autre ma- « nière. — Si j'écarte l'objet pensant, l'univers « entier s'abime, comme n'étant qu'un état de « la sensibilité du sujet, un mode de ses re- ,(( présentations — (p. 306). La matière ne « désigne pas une espèce de substances hétéro- « gènes et entièrement différentes de l'objet du

rLAi;^!AjiU<itgffSgy.3ro«^?ggg^9ajff

CH. XI. — LE NIHILISME

« sens interne ( de l'âme ), mais seulement (( l'hétérogénéité des phénomènes, différents « des objets ( lesquels en soi nous sont incon- « nus ), et dont nous appelons les représenta- « tions externes, par comparaison avec celles « que nous attribuons au sens interne, quoi- (( que ces dernières appartiennent aussi bien « que toutes les autres au sujet pensant, « avec cette seule différence qu'elles portent « en elles cette illusion que, représentant « des objets dans l'espace, elles ont l'air ck de se détacher de l'âme et de flotter en « dehors d'elle, alors que l'espace même, « dans lequel nous en avons l'intuition, n'est « qu'une représentation, dont la copie sous le (( même aspect ne peut se trouver hors de (( l'âme (p. 307-308). — Tous les objets d'ex- « périence possible pour nous ne sont que des <( phénomènes, c'est-à-dire de pures représen- « tations, qui ( sinon en tant que représentant « des êtres étendus ou des séries de changece ments ) n'ont hors de notre pensée aucune « existence en soi (p. 388). » — Puis Kant ex-

plique comment les objets d'expérience externe et le changement sont reeUemejiMans le temps et dans l'espace: « Cet espace même avec ce « temps, et avec l'un et l'autre tous les phé- « nomènes, ne sont point des choses en soi, « mais seulement des représentations et ne (( peuvent exister hors de notre pensée « ( p. 389 ). » En soi les phénomènes ne sont réellement que (c comme de pures représenta- <( tions grâce à la perception, laquelle n'est en « fait que la réalité d'une représentation « empirique, c'est-à-dire d'un phénomène « ( p. 390 ). »

Pour éviter toute méprise rappelons-nous quel est pour Kant le fonds de tout. « Si, ditce il, nous accordons à des objets externes la « valeur de choses en soi, il est absolument « impossible de comprendre comment nous Ci pourrions arriver à la connaissance de leur (( réalité, hors de nous, en ne nous appuyant a que sur la représentation qui est en nous. En « elîet, on ne peut sortir hors de soi, mais (( seulement en soi-même, et la conscience ne

■2vï?-.

CH. XI. - LE NIHILISME

<( nous atteste que nos propres états (p. 302) ». Nous avons déjà percé à jour ce sophisme ; nous avons vu que la représentation sur laquelle nous nous appuyons dans la connaissance des choses externes, est bien en nous, mais ne vient pas seulement de nous: elle vient, quant à sa forme, des choses externes ; par suite, il est faux que la conscience ne nous fasse connaître que nos propres états.

Selon Kant, l'univers n'est ni plus ni moins qu'un rêve sans consistance. Lange trouve en conséquence topique cette remarque d'Ueberweg: (( Le soleil, la lune, les étoiles, avec leur « mouvement régulier et l'univers tout entier, (( ne sont que des éléments et en quelque (( sorte des parties du sujet intérieur que nous (( sommes (1). »

Je suis donc ainsi seul et abandonné dans une cellule obscure, sorte de panorama ; je crois percevoir hors de moi un monde réel, mais ce c est qu'une aberration mentale inévi-

(l) Hisl. du malériaU, 11, 429.

'-■— ,'ijiy?'-

table ; ce que je perçois, ce ne sont que des images que je tire de moi et projette par une sorte de magie sur la paroi intérieure de moimême ; l'histoire universelle n'est que le mécanisme d'une montre qui bat dans ma tète ; la nébuleuse de Laplace, l'âge de bronze, lesbatailles de 1870-71, rêves ! Bismarck, Garibaldi, personnages de lanterne magique î le soleil, la lune, les étoiles, sont des taches sur mon iïioi ! Mais je ne puis m'assurer de leur existence; s'ils sont, ils sont certes de l'autre côté de ma conscience ; jmir moi ils n'existent pas-

Dans cette première station, nous avons du moins encore quelque chose, le moi réel. Quand même il n'y aurait autour de moi qu'un jeu d'apparences, fantastiques, j'ai du moins encore la joie de pouvoir être quelque chose de corporel. Mais hélas ! combien de temps encore !

3. — Dans la J^e station, le moi, lui-même, le point central devient une chimère. Pleinement d'accord avec l'antique philosophie tra-

^ -•.iA'-'-'^tî/^-^i'^f '■iJ^'''-'k'-:r^i'* - ' V.*'"'-'^?'-.''-»'/?-"''-'' ^*-^''^*^C'j

CH. XI. — LE NIHILISME 249

ditionnelle, nous avions cru jusqu'ici que non seulement nous avons conscience qu'il y a en nous des pensées, apparaissant et disparaissant, mais encore que c'est nous qui les produisons, et qui, en partie librement, les faisons apparaître et disparaître. Moi, j'étais convaincu que je saisissais en moi non seulement l'activité de la pensée, mais encore son principe actif. .le soutenais en conséquence que moi, j'existe réellement, comme principe réel de la pensée réelle ; je sentais en moi la conviction que, d'après la nature de cette activité multiple, je pouvais arriver à maintes conclusions correspondant à la réalité sur la nature du principe actif.

PourKant, tout cela n'est qu'illusion. «Dans « ce que nous appelons l'àme, dit-il, tout « est dans un flux continuel, rien n'est stable. « Par suite, le nioi, dont je puis avoir cons- « cience, n'est pas un objet, c'est seulement « une forme de tous les objets empiriques, la (( forme de l'unité de la conscience. Ce moi « phénoménal n'est pas un moi réel. Si je puis:

« espérer (mais pour d'autres raisons que « des raisons spéculatives ) une existence « stable, et, à travers tous les changements, (( persistant en soi, pour ma nature pente santé, » je me console, en attendant, par la pensée que les adversaires, quels qu'ils soient, de mon espérance, n'en savent pas plus que moi sur la nature du sujet que je suis (Crit. de la Rais, pure, p. 306). « L'in- « tuition interne et sensible de notre nature (( n'est pas le moi proprement dit, tel qu'il «existe en soi, mais seulement un phéno- « mène qui est donné à la sensibilité de cet « être, à nous inconnu. L'existence de ce c( phénomène interne, comme d'une chose Ci existant en soi, ne peut être admise, parce « qu'il a pour condition le temps, qui ne « peut être l'attribut d'aucune chose en soi « ( Ibid. p. 389; cfr. p. 750 et Proleg. « p. i06. ) » Ce n'est que dans l'intérêt systématique que le concept mental, l'idée du rnoi, se forme, ainsi que Kant l'enseigne ailleurs. « De cette idée psychologique ne

CH. XI. — LE NIHILISME

« peut résulter qu'un avantage, à condition (( de ne pas la prendre pour une pure idée « (Crit. p. 529). C'est méconnaître la valeur c( de cette idée que d'en faire l'affirmation ou « même seulement la supposition de l'exis- « tence d'une chose réelle (p. 528). » Hartmann là-dessus remarque avec raison « que (c nous pouvons sans crainte ne prêter aucune <i attention à une idée, à propos de laquelle « on peut se représenter soi-même qu'on se (( trompe en la pensant. »

Avec une telle manière de voir, le grand critique finit par penser avec raison qu'on ne peut rien savoir d'une science de Vânie, au sens traditionnel. « A la base de cette (c science, nous ne pouvons mettre que la « représentation, simple et en soi vide de tout « contenu, du moi, — de laquelle on ne (( peut même pas dire qu'elle soit un con- (( cept, car elle n'est que la conscience qui « accompagne tous les concepts. Grâce à ce « moi, la chose pensante n'est représentée « que comme le sujet transcendantal des pen-

« sées, r.' est-à-dire un X, etc. (Crit. p. 278). » Le moi n'est pour nous, comme tout autre chose, qu'une fala morgana ( une fée morgane ), une série d'actes représentatifs, qui s'évanouissent dans l'air ou plutôt dans le tiéant. Lorsque, dit Kant, on prétend pouvoir savoir de notre moi, comme être pensant, qu'il est réel, substantiel, simple, on part d'une lourde erreur: car ce qui du mot apparaît dans le phénomène, n'est qu'une représentation sans contenu, qui repose sur une nécessité toute logique et doit toute son existence à l'acte même de la représentation, ainsi que toute autre chose. Pour donner à cette grossière méprise l'apparence d'une conclusion scientifique, il proscrit la conception courante d'un sujet propre du fait de conscience et, d'un mot terrible, il l'appelle « une « subreption de la conscience personnifiée « ( aperceptionis substantiatae ). » Aussi a-t-il raison de dire qu'il nie l'existence d'un moi réel. Pourquoi auraît-il traité le moi en soi a\'ec plus de respect que la chose en soi?

CH. XI. — LE NIHILISME

Lange, le dernier panégj'riste de Kanl, identifiant le moi avec les organes matériels, dont le monde extérieur est une affection, reste fidèle à son maître. « Nous avons le droit, (( dit-il, de ne considérer non seulement le (( monde externe phénoménal, mais encore « l^ organes, avec lesquels nous le saisissons « qve comme des images de ce qui vraiment ' « existe (?). L'œil, avec lequel nous croyons « voir, n'est lui-même qu'un produit de notre « représentation, et, quand nous trouvons (( que nos images visuelles sont évoquées par (( l'organisation de foeil, nous ne devons pas « oublier que l'œil même, avec son organisa- « tion, le nerf optique avec le cerveau et toute (( la structure que nous y pourrions découvrir <( comme cause de la pensée, ne sont que « des représentations etc. (4). » Ainsi moi, je ne suis plus moi ; j'ai l'honneur de ne plus paraître que comme une tache dans l'étroite sphère de ma conscience, exactement comme

(1) Hist. du matérialisme, II, 129.

les étoiles, les arbres et les autres hommes. Au premier stade, tout objet de nos actes représentatifs a été nié ; nous les considérions encore comme être réel, comme principe et sujet des représentations. Ici nous ne gardons plus que des représentations sans principe et sans consistance, pure illusion ? Encore ici l'illusion est-elle une illusion réelle, et cette réalité dans l'illusion de la. représentation profite encore au moi. Hartmann, qui, d'ailleurs, devait remarquer que, si Ton habite une maison de verre, il n'y faut pas jeter des pierres, pousse ce point de vue jusqu'au bout : « La (( critique du premier degré transformait « dit-il, la prétendue réalité objective du « monde en un rêve dans un rêveur ; celle « du second degré transforme le rêve du « rêveur en un rêve qui n'est le rêve de per- « sonne, mais cependant est un rêve; qui « partant, peut-on dire, se rêve lui-même et, (( entre autres fictions du rêve, rêve la fiction « d'un prétendu rêveur. Or ce rêve sans rê- « veur est encore réel comme rêve ; la fonc-

Page 1