‹ Le Kantisme et ses erreursChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

CONTRADICTIONS MULTIPLES DANS l'entreprise DE KANT

i. — Avant d'aborder proprement notre tâche, nous devons faire remarquer que le philosophe de Kœnigsberg a lui-même par sa critique scié la branche de salut qui devait le porter. C'est ce qu'il faut faire voir brièvement.

Jusqu'à Kaut la connaissance du réel était considérée comme le but de la philosophie. L'idée à laquelle s'était naïvement attachée l'humanité pensante, et dont elle ne s'était jusqu'alors laissé détourner par aucune philosophie moderne, c'est que la pensée humaine 1

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prend essentiellement par la connaissance possession de la réalité et a un contenu réel, extérieur à la faculté de connaître. Or, il est clair qu'à toute discussion scientifique peut et doit préexister, comme postulat, la connaissance non seulement de notre propre existence, non senleraentdu principe de contradiction ( une même chose ne peut en même temps être et n'être pas), mais encore de notre faculté de saisir par la raison une réalité extérieure ( transcendante ). Telle est la base de toute recherche.

Elle peut préexister, car, dans toute activi-s té pensante, elle n'est pas moins donnée comme connue d'elle-même que la puissance de voir dans la vision. De même que, en distinguant avec clarté et netteté dans un objet éloigné les parties individuelles, les différences de forme et de couleur, je connais avec certitude non seulement l'objet et ses déterminations, mais encore la réalité de ma vision et la puissance visuelle de mon œil ; de même, chaque fois que je conçois clairement la vérité

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objective ( par exemple dans le principe de contradiction ), je connais non seulement l'existence de la vérité elle-même, mais encore la réalité de ma connaissance, et la faculté qu'a ma raison de saisir la loi de l'ordre objectif des choses telles qu'elles existent. Soit, par exemple, la vérité simple 2+2=4: je connais clairement que, dans cette loi de l'ordre ontologique qui existe indépendamment dé moi, 2+2 sont toujours et nécessairement égaux à 4, et que la nécessité subjective où je suis, de juger ainsi, n'est qu'une conséquence de ma connaissance intuitive d'une réalité extérieure et de la vérité de ma connaissance. C'est ainsi que non seulement nous croyons, mais encore nous connaissojis, que nous sommes capables de saisir la réalité externe. Il va de soi que la raison, de même qu'elle apprécie la puissance visuelle, peut aussi, par suite même de la conscience qu'elle a de son activité, prendre sa propre nature et faculté d'agir pour objet de ses études. Or cette faculté de notre raison non seu-

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lement peut, mais encore ^oit préexister, p parce que nous ne pouvons attribuer de valeur à aucune de nos connaissances qu'autant que nous partons de ce postulat fondé, — que notre pensée nous offre un contenu réel^ objectif ( transcendant ).

On ne peut douter que l'étude de l'organisation de l'expérience et du processus mental qui s'y -rattache, ainsi que de la constitution de notre faculté de penser, ne soit du ressort de Ta science. Hartmann qui, dans sa polémique contre l'idéalisme kantien reprend à son insu pour l'essentiel le point de vue de la scolastique du moyen-âge, fait cette juste remarque ( nous passons condamnation sur la légèreté gouailleuse des termes) : « La tâche a d'une théorie philosophique de la connais- <r sance ne peut consister à admettre sans cri- <L tique les résultats de la croyance instinctive « et à les opposer aux hypothèses de la criti- (c que, comme un atout qui lui clôt le bec, « mais bien à reconstruire pour la conscience, « à l'aide de l'observation personnelle, de l'in-

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« ductioD et par élimination des autres pos- (c sibilités, le processus même, par lequel « dans le domaine des fonctions préconscien- « tes se produit ce résultat indéniable, — « que l'intuition a un caractère transcenden- « tal, c'està dire saisit le monde extérieur » (1). Qui connaît, ne fût-ce que superficiellement la scolastique, sait que cette conclusion y est développée en toute abondance. Les anciens scolastiques se sont moins préoccupés de recherches critiques d'ensemble, parce que personne ne pensait à dénier aux actes de l'entendement humain tout contenu réel et toute certitude. Aujourd'hui la philosophie chrétienne s'aperçoit que cette critique est nécessaire ; pour cela, elle n'a besoin que de rassembler les ressources qu'elle possède déjà, afin de donner de la connaissance huniuine, et particulièrement de l'expérience sensible, une explication qui épuise la matière. Une telle réflexion sur l'acte de bexpérience est tout à

(1) Exposition crilique du Réalisme transcendenLal, p. 102.

r fait dans le sens de la scolaslique. C'est une imperfection de notre connaissance que nous ne puissions conclure l'être immuable et éternel que de l'existence de l'être contingent fournie par la connaissance sensible, et que, par suite, la connaissance supérieure suppose la connaissance inférieure. De là résulte que la spéculation prend aussi l'expérience pour objet d'étude, afin d'être sûre du point de . départ dont elle a besoin, de même qu'elle considère la pensée abstraite aussi bien- à ses débuts que dans ses progrès, afin d'avoir la certitude de la vérité. Car, dit Suarez, lascien-

yCe doit savoir qu'elle sait.

Maintenant, comment le grand pen-

seur de Kœnigsberg a-t-il compris et formulé sa critique?

D'abord, il met réellement en question la valeur des facultés cognitives pour arriver ensuite ( tout en employant ces facultés mêmes, d'une sûreté contestable ) non à affirmer cette valeur, mais à rechercher leurs fondements. Kant veut non seulement déterminer avec net-

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leté par quelle voie et dnns quelles conditions l'homme arrive à une certaine connaissance de la vérité ; il veut encore avec la faculté de connaître décider s'il y a, d'une manière générale, une faculté de connaître. Geiger \e^ remarque avec raison : « Kant traite la rai- « son comme umi kmetfe, dont notrs àabfe- <L somh puissance de réfraction ou la couleur « pour pouvoir en faire abstraction quand (( nous apprécierons les objets. La raison « n'est pas une lunette que nous puissions (( isoler,-afinde l'examiner d'abord elle-même; «la raison est l'œil même ». Avec la re-j cette de Kant nous ne pourrions nous fier au^, pouvoir visuel de nos yeux qu'après nous en être préalablement défaits et les avoir soumis à un examen minutieux !

Cette objection, on le sait, a déjà été faite à Kant sous des formes et avec des images variées, elle a presque une histoire. Vouloir "^ avant la pensée réelle faire l'épreuve de -la pensée ( c'est ainsi à peu près que s'exprime • Hegel ), c'est vouloir penser avant de penser/

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OU en quelque sorte vouloir apprendre à nager sans entrer dans l'eau. A cela qu'ont répondu les Kantiens ? (c Ici, dit K. Fischer, « Hegel méconnaît complètement le sens de « la philosophie critique et, avec sa compa- « raison banale, fait une fâcheuse confusion. <L On compare la connaissance avec l'art de « nager, mais Kant ne veut ni enseigner ni « apprendre à nager ; il veut expliquer com- « ment on nage. Entre le mécanisme de la « natation, exposé par le physicien et qui « nous permet de nager, et la natation même, <i: il y a le même rapport qu'entre Kant et la a connaissance effective. Pour expliquer la na- « tation, on doit se demander: Quels mouve- « ments fait le corps humain en nageant? « Pour expliquer la connaissance Kant de- <c mande : Quels mouvements pour ainsi dire ■ « fait l'esprit humain, quelles facultés exerce- ^<L t-il en connaissant » (1)? Les paroles de Fischer sont claires. Si Kant avait réellement ins-

(1) Hist. de la philos, moderne, t. 111 ; p. t:-S-25. — cf. Ueberweg, système de Logique, § 31.

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titué sa critique daus le sens indiqué par Fischer, il aurait difficilement trouvé un homme sensé pour adversaire ; il aurait exactement fait ce que bien longtemps avant lui les scolastiques avaient fait, ce qu'ils font encore. Mais la manière de voir de Fischer est tout simplement fausse.

Kant veut savoir comment au fond Texpé- ^ rience est possible, c'est-à-dire, comment en connaissant nous atteignons la réalité, non seulement pour voir comment nous l'atteignons, mais encore pour voir si nous l'atteignons. Il critique l'expérience (c'est-à-dire-^ l'expérience d'une réalité ) non seulement dans le but de rechercher scientifiquement les fondements d'un fait indéniable, mais encore ^wwr faire dépendre de sa critique -h connaissance de ce fait. Il se demande sérieusement : dans l'acte de la pensée, connaissons-nous quelque chose, ou ne connaissons-nous rien? Il veut donc sérieusement acquérir avant tout la faculté de connaître quelque chose, et non seulement en scruter la nature en Tétudiant.

PESCH. — KANTISME. — 2.

Jusqu'à lui l'humanité pensante a cru connaître quelque chose, et voilà ce que Kant met réellement en question, afin plus tard de l'affirmer ou de le nier. Le seul point que nous accordions aux défenseurs de Kant, c'est que ses expressions sont souvent amphibologiques. Heureusement, cependant, nous n'en sommes pas réduits à nous confier à l'ennuyeuse ft philologie de Kant », pour établir r notre assertion. Le résultat de la Critique de la Raison peut montrer d'une façon indiscutable dans quel but Kant l'avait instituée. En elTet, ii nie simplement que nous connaissions quelque chose. Par son travail, dont le but était d'expliquer la possibilité de connaître quelque chose, il a montré que c'est impossible : et il n'aurait pas réellement voulu metlre en question s'il est possible de connaître quelque chose ! (c La philosophie critique, dit le <( jésuite Kleutgen, avait commencé par dou- « ter que nous ayons la certitude que les a choses correspondent à nos idées, et les lois a de l'être aux lois de notre pensée ; elle finit

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« par soutenir que l'esprit pensant ne peut « pas même acquérir de connaissance certai- « ne de l'existence, à plus forte raison, de la <( nature et de Tessence des choses. Depuis (L lors on a commencé à considérer comme la « tache, sinon unique, du moins principale de « la philosophie, la démonstration de la réa- « lité des choses » (i). En ne rougissant pas d'ahoutir à un tel résultat, la philosophie critique a engendré une impuissance scientifique sans pareille. Si l'entreprise avait eu un résultat posilif, c'est à dire si Kant était arrivé à. prouver que notre connaissance, à savoir notre appréhension de quelque chose, a des fondements sûrs, on aurait pu discuter avec Fischer et consorts. Mais c'est nier le soleil, quand le soleil hrilie, que de nier que Kant ait réellement mis eu question la validité de la connaissance. Notre assertion demeure donc vraie : Kant entreprend son étude critique avec des facultés, dont l'autorité ne lui parait pas démontrée.

(1) Philosophie ancienne, n<> 321.

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' E?i second lieu, le grand critique déclare sans détours que nous ne pourrions rien connaître qui soit réel au sens transcendental (c'est-à-dire hors de notre acte cognitif ), et néanmoins il veut nous faire connaître non seulement notre connaissance, en tant qu'elle est en apparence l'objet de notre connaissance, mais encore l'essence réelle du fait de la connaissance. Or, comment pourrions-nous savoir que notre connaissance se comporte ainsi que Kant nous le dit, puisque, par toutes nos connaissances, nous sommes confinés dans le monde des phénomènes et n'atteignons jamais la réalité? Et si Kant, dans ce cas unique, a aidé à saisir la réalité, c'est-à-dire à comprendre comment notre connaissance est réelle, pourquoi n'en pourrait-il être de même pour

^i-nous dans les autres cas? «La Critique de la Raison pure », remarque un écrivain moderne, « est, de la manière dont Kant s'y prend, « quelque chose d'absolument impossible se- (( Ion ses propres principes. Elle ne s'attache «. pas à un phénomène, mais à un noumène.

« une chose en soi ; car tout ce qui ne tombe « pas sous l'intuition empirique, mais peut « seulement être conçu, est noumène. Les ca-j (i tégories sont des produits de l'entendement « pur, qui ne peuvent être que conçus : elles « sont donc des noumènes. Or un noumène (( est un objet transcendental, ce qui signifie <£ un X, dont nous ne savons rien ni ne pou- « vous rien savoir avec la constitution uatu- <( relie de notre entendement )).

En troisième lieu, Kant veut purifier l'entendement du levain sceptique et matérialiste, en revenant aux prémisses nécessaires de toute connaissance, pour reclieixher les bases de toute pensée ( et plus tard aussi, de toute volonté ). Il prétend défendre contre le scepticisme la certitude de nos connaissances au moyen d'une simple critique des éléments de la raison, en excluant toute réalité. Ainsi dans ce travail il fait précisément abstraction de ce qu'il aurait dû avant tout considérer, à savoir, comment notre raison est portée à admettre la réalité, est ordonnée en vue de la

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réalité objective, a pour ohjel la réalité objective. Au lieu de cela il nous démontre tout au long que toute la machine à connaître se compose d'éléments purement subjectifs, qui ne peuveut rien avoir à faire avec la réalité. ^ Celui qui ne prend pas simplement notre conuaissance pour ce qu'elle est, pour une appréhension du réel, ne doit pas jeter la pierre au scepticisme, car il habite lui-même une maison de verre ; jamais il ne sera en état d'arriver par la critique à la connaissance du réel et d'échapper au scepticisme. Kant ne ' peut sortir de cette impasse : Je n'admets rien avant de l'entendre ( c'est cà dire de le connaître démonstrativement par ses principes); je ne me fie même pas à mon entendement, avant de l'avoir lui-même entendu. Or je ne puis entendre mon entendement que par mon entendement, auquel je ne puis me fier, parce que je ne l'ai pas encore entendu : je ne puis donc rien entendi*e. — Voilà le résultat pour lequel le grand esprit de Kant s'est astreint à un travail de géant.

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3. C'est sur les parties essentielles de ce travail que, dans les chapitres suivants, nous porterons notre attention. Tel qu'il l'a d"abord entrepris dans la « Critique de la Raison pure », et depuis dans les <c Prolégomènes à toute métaphysique » sous une forme plus à la portée de tous, ce travail ( ainsi qu'on Ta vu dans la première étude) a pour but d'expliquer Texpérience ou la connaissance.

Or, afin de pouvoir résoudre la connaissance humaine en éléments purement subjectifs, il commence par s'occuper des jugements qui, en raison de leur valeur universelle, ne peuvent s'expliquer par l'expérience sensible. Il essaie de montrer que notre raison, d'ellemcme et sans le concours de V expérience, établit à priori des propositions qui ne consistent pas dans le développement des concepts donnés, mais dans la coordination de concepts différents, lesquels, par suite, ne sont pas analytiques, mais synthétiques, parce quelesujet et le prédicat ne s'y impliquent pas réciproquement. Ce sont des jugements synthétiques à

priori. Comme leur nécessité et leur universalité ne dérivent pas de l'expérience ni ne peuvent s'expliquer par l'intuition de la vérité réelle, le grand penseur se voit heureusement contraint de faire la chasse à des éléments purement subjectifs pour expliquer ces prétendus jugements. C'est ainsi qu'il arrive aux diverses formes de l'entendement. Si Kant réussit à démontrer l'existence de ces jugements, il donne à son système une base solide, car il aura démontré qu'il peut y avoir une connaissance qui n'est pas intuition pure. Dans le chapitre suivant nous démasquerons la grande découverte de l'homme de génie, laquelle est absolument indispensable à son système ; et nous montrerons qu'elle n'est que ce qu'on appelle en termes triviaux une gasconnade.

Au cours de son travail, Kant, avec pi as d'audace que Copernic, se permet deux licences : la première, c'est qu'il glisse sous sa tentative d'explication une connaissance tout autre -que celle qui existe réellement; la se-

conde, c'est (luMl dissèque et reconstitue au gré de ses caprices le développement de l'int^elligence. Ces deux abus commis par le grand penseur seront dans les chapitres 3^ et k^ soumis à un examen scientifique.

Après s'être imaginé que les jugements synthétiques à priori existent réellement, il se pose cette question : commml sord-ih possibles' C'est là, d'après Kant, la question fondamentale de toute la critique. Il trouve qu'ils ne peuvent s'expliquer que par certaines formes toutes subjectives de l'intuition, — le temps et Vespace, — ainsi que par des formes de l'entendement, qu'il appelle catégories, auxquelles, véritables superlluités, se rattachent les Idées de la Raison. Il divise son ouvrage en ElémeRlologie transcendeutale et Méthodologie transcendeutale. L'Elémentologie, qui renferme le centre de gravité de toute la Critique, traite des matériaux et, pour ainsi dire, des deux tiges de la connaissance humaine, la sensibilité et l'entendement. La Méthodologie y ajoute le plan ou les conditions formelles de

toutes les connaissances rationnelles spéculatives.

C'est d'abord VÉlémentologie qui nous intéresse. Kant la subdivise en Esthétique, qui traite de la connaissance sensible et en Logique, qui traite de la connaissance réflécbie. L'Esthétique transcendentale a donc pour objets les formes pures de l'intuition, le temps et l'espace. Nous nous en occuperons dans les chapitres 5, 6, 7.

La logique se subdivise en Analytique transcendentale, qui traite des éléments de la connaissance de l'entendement pur et des principes sans lesquels aucun objet ne peut être conçu, — et en Dialectique transcendentale, qui dissipe les illusions dialectiques produites par une fausse application des concepts de l'entendement pur. Les points principaux de la logique seront examinés dans les derniers chapitres.

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