Noël Desvergers. — Arabie
Il est. permis, sans doute, de ne pas tenir ces témoignages pour être d’une impartialité absolue. Les Koreïchites qui firent une si longue et si rude opposition au destructeur de leur importance, les Juifs qu’il poursuivit avec tant d’acharnement, n’ont laissé aucun mémoire particulier ; nous n’avons pas les épigrammes qui valurent aux poètes, nombreux en Arabie \ l’antipathie d’un poète plus grand qu’eux tous, bien qu’il ne formulât pas sa pensée en vers ; nous n’entendons que la voix ou des échos de la voix de ses admirateurs ; cependant, ne l’oublions pas, on ne se fait nulle part un parti sans avoir un plus grand nombre de qualités que de défauts et des qualités éminentes.
Ecoutons donc encore des panégyristes. Il faut bien les croire quand ils produisent en preuve de leur véracité l’attachement de tout un peuple pour la personne de leur héros.
« Mahomet, sur la part qu’il recevait du butin conquis [et sur les produits des terres qu’il possédait, ne gardait que le strict nécessaire pour lui et sa famille; le reste était distribué à ses compagnons et aux indigents. Il avait, suivant l’expression de ses historiens, reçu de Dieu la clé des trésors du monde et il avait préféré la pauvreté à l’opulence. Il aimait les pauvres et les honorait. Des hommes réduits à la misère, n’ayant ni famille, ni asile, dormaient la nuit dans la mosquée contiguë à sa maison (à Médine), et s’y abritaient pendant le jour. On les nommait Ah-les-safa, les gens du banc, parce qu’un banc, régnant le long de la mosquée, était, pour ainsi dire, leur domicile. Chaque soir, Mahomet lorsqu’il allait souper, en appelait quelques-uns pour souper avec lui et il envoyait les autres à ses principaux disciples, pour que ceux-ci pourvussent à leur nourriture. Plusieurs de ces gens du banc sont devenus célèbres comme rapporteurs de hadith, ou paroles recueillies de la bouche du prophète2.
« Ami fidèle et dévoué, maître indulgent et facile pour ses serviteurs, il était pour ses filles et ses petits enfants d’une tendresse pleine de bonhomie. Souvent prenant par la main Haçan et Hoçayn, nés du mariage d’Ali avec Fatima, il les faisait sauter et danser en leur répétant des paroles enfantines.
« Malheureux! s’écria-t-il une fois en s’adressant à un nouveau converti qui s’étonnait de le voir caresser une petite fille et disait qu’il avait enterré les siennes vivantes à leur naissance, malheureux! il faut que Dieu ait privé ton cœur de tout sentiment d’humanité. Tu ne connais pas la plus douce jouissance qu’il soit donnée à l’homme d’éprouver 3. »
Encore un coup, malgré la bonne foi incontestable de ces témoignages, confirmés par les hadith, il ne faut pas en conclure que Mahomet fut un homme parfait, un homme plus grand que nature; il était trop nerveux, trop impressionnable, trop plein
L Dr Perron. Femmes arabes avant et depuis l’Islamisme.
2. Les hadith tiennent une grande place dans l’islamisme à titre de loi du second degré. Ils sont l’arsenal où les jurisconsultes, les docteurs orthodoxes et aussi les fauteurs d’hérésies puisent leurs arguments en faveur de leurs opinions. Ils n’ont échappé, en effet, ni aux inconvénients des collections minutieuses amassées sans esprit de critique, ni à ceux résultant du caractère, des préjugés et du degré d’intelligence du collectionneur.