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Caussin de Perceval, Hist. des Arabes

MAHOMET

de son importance, pour se posséder constamment et trop étranger à toute espèce de science pour être supérieur de tous points à ses concitoyens.

Aucun de ses biographes orientaux n’a signalé celui de ses mérites qui lui fut certainement le plus utile : Son talent poétique. Cette discrétion provient sans doute de la profonde piété de ces écrivains convaincus que ce n’est point lui, mais Dieu luimême, qui a dicté le Koran, qui en a animé le lyrisme d’un souffle si puissant.

Ce fut en Gll seulement, à l’âge de quarante et un ans, qu’il déclara la mission que, dans ses méditations solitaires, fréquemment suivies d’extases, il croyait avoir reçue de Dieu par l’intermédiaire de l’ange Gabriel. La dévouée Kliadidja fut sa première croyante. Celui qui disait: « Les choses de ce monde qui ont pour moi le plus d’attrait sont les femmes et les parfums, « devait être servi par les femmes. Aïcha, la troisième de ses épouses, dans l’ordre de ses mariages, mais la seconde dans l’ordre de ses affections sérieuses, aida puissamment Abou-Bekr, son père, à relever la cause de l’Islamisme un instant compromise à la mort de Mahomet par plusieurs concurrents prophètes. Ali, le gendre de Mahomet, Abou-Bekr, dont il vient d’être fait mention, Othrnan, Abd-er-Rahman, Saad, Zobeïr et Talha, tous hommes de valeur parmi les habitants de la Mecque, cédèrent ensuite au même charme que Kliadidja. A cette première période de la prédication se rapportent les parties purement mystiques du Koran, notamment les chapitres LXXXI à CXII.

Mahomet lutta pendant onze ans contre les dédains des Koreïchites, qui ne comprenaient pas que l’un des leurs reniât les dieux de ses pères pour s’en tenir à celui de Moïse, rendit hommage à ce chef d’un peuple qui a toujours eu moins de fougue guerrière que d’amour du repos et du gain, moins de brillante et bruyante générosité que de solides qualités mercantiles. Ils ne lui pardonnaient ni son profond respect pour Jésus, devenu le Dieu de ces Grecs qui les gênaient en Syrie et en Perse, ni ses préférences pour ces chrétiens qui ne leur apparaissaient qu’à l'état de pauvres proscrits, timidement, humblement résignés. Ces hardis convoj-eurs de caravanes, presque aussi ignorants des conditions de la vie sociale que les nomades dont ils étaient les agents, ne voulaient rien comprendre aux ardentes prédications du novateur. Ils se montrèrent intolérants, inflexibles pour ses adhérents dont ils obligèrent plusieurs à se réfugier en Abyssinie. Ils ne l’épargnèrent lui-même qu’en considération, disent les auteurs musulmans, du vénérable Abou-Taleb, son oncle, mais plutôt pour ne pas irriter le fils de ce vieillard, le fougueux Ali, qui ne craignait pas de pactiser avec d’autres familles, leurs rivales, et pouvait ainsi créer de très -sérieuses difficultés, s’il était poussé à bout. Le vulgaire des Arabes de la Mecque ressemblait à celui de tous les pays, il ressemblait aux oisifs qui font cercle autour des chanteurs en plein vent : la musique entendue, ils se dispersent. Mahomet ne réussit à se créer un peu d’appui véritable que parmi les Arabes de la petite ville d’Yatrib qui allait devenir célèbre sous le nom de Médine.

La plupart des grands événements ont leur cause dans une question d’amourpropre.

« Les Mecquois et les Médinois, très-semblables au fond, dit M. Dozy, dans son histoire des Musulmans d’Espagne, se haïssaient parce qu’ils appartenaient à des races ennemies.

« Il y en avait deux en Arabie, celle des Yéménites et celle des Maâdites. Les Médinois appartenaient à la première, contre laquelle les Mecquois joignaient le mépris à la haine. Aux yeux des Arabes, qui jugeaientla vie pastorale etle commerce les seules occupations dignes d’un homme libre, cultiver la terre était une profession avilissante. Or, les Médinois étaient agriculteurs et les Mecquois marchands. Et puis, il y avait quantité de juifs à Médine; plusieurs familles des Aus et des Khazradj avaient adopté cette religion que les anciens maîtres de la ville, maintenant réduits à la condition de clients, avaient conservée. Aussi, quoique la majeure partie des deux tribus dominantes semble avoir été idolâtre comme les Mecquois, ceux-ci regardaient toute la population comme juive et la méprisaient. Quant à Mahomet, il partageait les préventions de ses concitoyens contre les Yéménites et les agriculteurs. »

Cette dernière assertion est hasardée. Dans tous les cas, les préventions de Mahomet ne durent pas persister quand l’événement lui eut démontré que les agriculteurs venaient à lui plus volontiers que les marchands. Aussi le Koran abonde-t-il en versets où figurent au nombre des plus grands bienfaits de Dieu et de ses plus éclatantes manifestations, les produits de la terre. Il n’y est fait, au contraire, mention du commerce qu’en termes qui ont eu besoin d’être précisés par des commentateurs *.

Quoiqu’il en soit, en mars 622, soixante-quinze croyants venus tant de la Mecque que d’Yatrib, mais en plus grand nombre de ce dernier point, prêtèrent serment d’obéissance au prophète sur la colline d’Acaba, près de la Mecque. L’année précédente, il avait déjà reçu, au même lieu, le serment de douze fidèles, mais ce premier serment, purement religieux et dit, à cause de cela, le serment des femmes, n’avait pas constitué, comme le second, qui obligeait à prendre les armes pour le soutien de la foi, Mahomet, chef d’une association prête à devenir politique.

Ces associations n’étaient point chose nouvelle en Arabie. Il en existait notamment une qui avait pour objet d’assurer à chacun de ses membres et à leur famille, une égale protection contre tout acte de violence, contre toute injustice de la part de n’importe quelle puissance individuelle ou collective. Les idées, et, par suite, les institutions, sont plus vieilles qu’on ne le croit communément ; elles ne sont pas toujours spéciales au pays où on les a remarquées en dernier lieu. La chevalerie, même errante, n’est point si espagnole qu’on le pense. Les compagnons du Yisigoth Pélage, non plus que les preux du Frank Charlemagne, ne prirent ni dans le nord, ni des Grecs, ni des Romains, le principe de leur association devenue plus tard la chevalerie. Le bon chevalier de la triste figure, victime du malicieux bon sens de Michel Cervantès, n’est que la caricature d’un membre de cette association ou fédération, du Fodhoul, dont Mahomet tint toute sa vie à honneur d’avoir fait partie dans sa jeunesse. Les

Voir lbn-Kaldoun. Les Prolégomènes , lr0 part., liv. I, sect. 2. Traduct. de M. de Slane, p. 254 et suivantes.

Cet ouvrage d’un Berbère d’origine et d’affection, et qui, par conséquent, n’est rien moins que l’admirateur des Arabes nomades, doit être lu avec une grande attention. C’est une curieuse étude sociale au point de vue musulman.

On trouverait difficilement un autre écrit de cette nature où les inspirations d’une raison vraiment élevée soient aussi naïvement conduites par de plus étroits préjugés religieux et politiques.

MAHOMET

associations religieuses que, sous le nom de Khouân, nous trouvons florissantes encore dans notre Algérie, sont une preuve de la tendance des Arabes, et avec eux de tous les indigènes musulmans de l’Afrique septentrionale, à s’unir pour atteindre un but en commun. Viennent les lumières, et le but cherché ne sera plus exclusivement le service d’intérêts dévots qui ne peuvent plus rien fonder d’utile, de grand, de durable en ce monde.

Le moment où fut prêté le second serment d’Acaba était pressant, si pressant que, le 18 ou le 19 juin de la même année 622, le futur maître de l’Arabie s’enfuyait nuitamment d’une ville où, depuis la mort de son oncle Abou-Taleb, ses jours étaient sérieusement menacés.

Cette fuite, cette hégire, est devenue le point de départ de l’ère musulmane.

Le rôle assigné à Mahomet dans le drame humain se développe. La plupart des principes constitutifs de la religion, du culte, de la morale, sont promulgués : il reste à compléter l’organisation sociale, puis à jeter au cœur de la nation en voie de formation, l’étincelle qui l’animera

Il est des personnages qu’on ne saurait juger avec trop de circonspection, tant les actes qu’ils accomplirent dépassent les proportions ordinaires, tant les sentiments dont ils furent ou sont encore l’objet, furent et sont restés empreints des partialités de l’admiration ou du mépris, de l’amour ou de la haine. Quelle conclusion indiscutable la critique historique la mieux pourvue de sang-froid, pourrait-elle tirer de témoignages contemporains et autres, quant à la persistance des convictions religieuses de Mahomet, passé des spéculations mystiques de l’apôtre aux combinaisons positivistes du politique ? Qui donc de médiocrement sensé penserait à regretter que, faute de documents hébreux et égyptiens, on ne puisse savoir si un grain d’ambition mondaine ne pourrait être découvert chez Moïse traînant après lui au désert les opprimés qu’il avait soulevés, affranchis? Ne nous arrêtons pas à des misères en présence d’un spectacle dont les premières scènes ne furent pas sans majesté et dont l’effet s’est continué jusqu’à nos jours; permettons même au fugitif de la Mecque, reçu en souverain à Médine, d’avoir, dans son étonnement, dans son exaltation, rêvé la domination universelle.

Il n’a point dit avec Jésus : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Il ne pouvait, comme les victimes des brutalités de la civilisation de la Rome impériale, avoir l’idée d’un secours à chercher dans une absolue résignation, d’une vengeance à exercer contre les forts, les riches, les puissants, en les soumettant dans le ciel à une égalité réparatrice : il ne croyait qu’en la force pour consoler et venger. Aussi, à dater de son entrée à Médine, promet-il la force à l’islamisme et, par elle, « le royaume de ce monde. »

Nous ne savons rien des révélateurs qui organisèrent les groupesVédique, Brahmanique, Odinique, Celtique, Egyptien, mais il est très-présumable qu’il n’a pas été possible à tous de procéder avec le calme du Bouddha Çakiamouni,

Mahomet n’avait été accompagné dans sa fuite que par Abou-Bekr. Parvenu àYatrib après treize à quatorze jours de marches nocturnes qui ne furent pas toujours sans danger, il y fut bientôt rejoint par son gendre Ali. Un certain nombre de Mecquois, ses partisans, l’y avaient précédé et lui avaient préparé une prise de possession qu’il

effectua immédiatement Son premier soin fut de donner une espèce de charte aux habitants d’Yatrib 1 2 et de conclure des traités d’alliance avec les juifs du voisinage.

Tous ces traités impliquaient une clause, non écrite mais d’autant plus impérative, la guerre contre les Mecquois, afin de les dépouiller de leur suprématie.

Une première affaire que Mahomet ne dirigea pas en personne et qui n’avait pour but que l’enlèvement d’une caravane, resta sans résultat (juin 623). Mais six années après, à Bedr, le succès fut complet. 11 s’agissait d’abord, comme la première fois, d’une caravane, mais les Mecquois étaient accourus en masse ; il y eut un combat sérieux.

En Europe, on surprenait une ville, en Arabie, on attendait une caravane ; ce n’était que des modes différents de déclarations de guerre. Ce qui sert de signe à notre plus haute civilisation, ce n’est pas l’objet et la forme de l’attaque, ce sont les justifications présentées à l’opinion publique par chacun des partis avant l’entrée en campagne.

« Le combat de Bedr, qui fonda, dit M. Noël Desvergers 3 , la puissance de Mahomet et prépara le triomphe de sa doctrine, fut livré le 17 du mois de Ramadhan, dans la seconde année de l’hégire. Soixante-et-dix koréichites furent tués sur le champ de bataille . Les musulmans n’avaient perdu, en tout, que quatorze combattants : six Mohadjériens 4 * * * et huit Ansariens 8.

« Les cadavres des Koréichites furent traînés par ordre de Mahomet et en sa présence, auprès des puits de Bedr, jetés au fond de l’eau.

« Après s’ètre arrêté trois jours sur le champ de bataille à régler le partage du butin qui avait excité des querelles parmi ses soldats, Mahomet reprit le chemin de

1. Les habitants d’Yatrib voulaient faire cadeau au prophète du terrain sur lequel il bâtirait sa maison. 11 refusa; il le paya dix deniers d’or qui furent comptés par Abou-Bekr. Mahomet travailla de ses propres mains à l’édifice, on ne peut plus modeste d’ailleurs, mais il consentit à être aidé : — « Quiconque, disait-il, travaille à cette maison, travaille pour la ville éternelle.»

2. Quelques-unes des dispositions de cette charte sont à remarquer; on dirait que les juifs furent les principaux contractants :

« Les Juifs qui s’attachent à nous seront à l’abri de toute insulte ou vexation ; ils ont droit à notre assistance et à nos bons offices. Les Juifs des diverses branches d’Aus et de Khazradj, les Chatba, les Thâlabet-Ibn-el-Ghityoun et tous autres domiciliés à Yatrib forment avec les Musulmans un seul et même corps de nation. Ils professeront librement leur religion, comme les Musulmans la leur. Les clients et amis de ces Juifs jouiront comme eux-mêmes, d’une entière sécurité... Les Juifs devront se joindre aux Musulmans pour défendre Yatrib contre tout ennemi qui viendrait l’attaquer. Tant que les Musulmans auront des ennemis à combattre, les Juifs contribueront avec eux aux frais delà guerre. Les protégés ou alliés des Musulmans et des Juifs seront respectés comme eux-mêmes. Toute contestation qui pourrait surgir à l’avenir entre ceux qui acceptent la présente charte sera soumise à la décision de Dieu et de Mahomet. »

Même traité fut conclu avec les tribus juives de Korayzha, de Nadhir et de Kaïnokâ, établies aux environs de Médine (M. Caussin de Perceval).

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