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M. Caussin de Perceval. Hist. des Arabes

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mont Ohod, à six milles de Médine. Abandonné au moment d’engager l’action par un de ses lieutenants, il n’avait plus à opposer que sept cents hommes dont deux cents seulement pourvus aussi de cottes de mailles et deux cavaliers. Une habile disposition suppléant à la disproportion du nombre lui donnait la victoire, mais la mort de son oncle Hamza, l’un de ses meilleurs soldats, et celle de son porte-étendard qui fut pris un instant pour lui-même, mirent le désordre, puis répandirent la terreur parmi ses troupes. La déroute fut complète. Il serait resté couché sur le champ de bataille sans le dévouement d’une poignée de fidèles.

Cette défaite l’irrita plus qu’il ne le laisse paraître dans son Koran : la preuve en est dans le nouvel acte auquel il se laissa emporter l’année suivante.

Les Mecquois commirent la faute, si fréquente de la part des victorieux; celle de ne pas poursuivre à temps leur avantage. Mahomet leur échappa et courut se renfermer avec les débris de son armée dans Médine, dont il assura la défense en l’entourant d’un fossé *. Les Mecquois ne revinrent que vers la fin de la même année 626. Ils se croyaient sûrs d’écraser cette fois le monothéiste qui ruinait l’antique crédit de leur Kaaba, meublée par eux de toutes les idoles inventées dans la péninsule. Ils poursuivaient de la noire jalousie des spéculateurs dévots le concurrent qui, osant réunir en un tableau saisissant pour des imaginations méridionales, pour des tempéraments de feu, les détails réalistes épars dans les peintures paradisiaques et infernales propres aux cultes égyptien, hindou, persan, grec et romain, se rendait le maître de populations électrisées par ses promesses autant que terrifiées par ses menaces religieuses, et confiantes dans une bravoure personnelle, contestée, bien à tort, par quelques critiques modernes, et dans une habileté de chef de guerre démontrée par des faits. Ils se trompaient. Ils se fiaient aux traités qu’ils avaient récemment conclus avec plusieurs tribus arabes et juives. Ils auraient dû savoir, en interrogeant leurs propres dispositions, que les races dont les diverses familles ne se sont pas encore groupées par grandes masses n’ont aucune idée de la solidarité, base de ce que nous révérons sous le nom de patriotisme. Les tribus arabes, idolâtres ou juives, semblables aux bandes qui, longtemps encore après le moyen âge, s’en allèrent par la France, l’Espagne, l’Italie, louant au plus offrant et pour une expédition déterminée, leur bras

' . « Les Koréichites, dit M. Noël Desvergers, au lieu de poursuivre leurs succès, s’étaient arrêtés sur le champ de bataille et s’y livraient aux actes les plus barbares contre les cadavres de leurs ennemis. Leurs femmes, venues à leur suite, luttaient avec eux de férocité. Tout le fiel amassé depuis la bataille de Bedr débordant à la fois, produisait en elles une excitation digne de cannibales. Non-seulement, ces mégères coupaient aux morts le nez et les oreilles, pour s'en faire des bracelets et des colliers, mais Hend, la femme d’Abou-Soflan, fils de l’un des plus implacables ennemis du prophète, Hend, qui avait conduit ses compagnes au combat, ayant trouvé le corps de Hamza, lui ouvrit le ventre et en arracha le foie qu’elle déchira avec ses dents. 11 ne faut pas perdre de vue des traits pareils, lorsque nous voulons juger Mahomet avec sévérité, non-seulement au point de vue religieux, mais encore au point de vue politique. On n’a voulu voir souvent dans les succès du législateur des Arabes, qu’un stupide enthousiasme, qu’un aveugle fanatisme inspiré à la multitude par des ravages et des mensonges. On aurait jugé sans doute avec plus d’impartialité, si l’on avait examiné avec soin quels étaient les éléments dont Mahomet avait à disposer, et combien, malgré l’incohérence de sa doctrine, il est supérieur, sous le rapport de la morale, à tous ceux qui l’entouraient.» Univ. pittoresque. — Arabie, page 162.

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et leur dévouement, ces tribus passaient le lendemain à la solde de l’ennemi de la veille.

Mahomet recourut à la ruse contre ce déploiement de forces. Il gagna du temps, sema la division parmi les chefs, brisa la coalition et se trouva bientôt complètement dégagé (février 627). Il se jeta alors avec rage sur la tribu juive des Benou-Korayzha, l’une de celles qui avaient rompu son alliance avec lui, l’écrasa, égorgea les cent prisonniers qu’il lui avait faits et vendit comme esclaves les femmes et les enfants.

Cet acte de vengeance peut, à première vue, sembler plus excusable que celui que M. Et. Quatremère a essayé d’expliquer à propos du meurtre de Nadhr ; il ne l’est cependant pas du tout. A quoi sert-il d’être un homme de génie si dans les grandes occasions on descend au niveau du vulgaire ; comment ose-t-on se poser en vicaire de Dieu, quand on pense à se venger, quand on oublie le respect dû à l’humanité?

Mahomet, à cause de cela notamment, doit être mis au-dessous des autres révélateurs, l’impitoyable Moïse excepté.

Il comprit mieux son rôle lorsque, deux ans environ plus tard, il rentra à la Mecque, à la tête d’une armée de dix mille hommes, et lorsque, dans le courant de l’année 630, il battit les idolâtres à Honayn et leur enleva la place forte de Taïf.

Avant ces deux dernières expéditions, enhardi par les succès qu’il avait obtenus sur diverses tribus et, en dernier lieu, sur les Mecquois, à qui il avait imposé, en 628, un traité de paix pour dix ans, avec faculté pour lui et les siens d’accomplir le pèlerinage à la Kaaba, il avait osé sommer, par ambassadeurs, l’empereur de Constantinople et le roi de Perse d’avoir à embrasser l’islamisme. Il ne fut point déféré à ces sommations que nous avons le droit de trouver ridicules, mais elles n’en furent pas moins un fait immense dans l’islamisme, elles furent le développement des idées de force brutale qu’avaient révéillées chez l’habitué des caravanes les hostilités de ses concitoyens, elles furent la sanction donnée aux premières paroles guerrières du Koran et les musulmans les considérèrent plus tard comme un ordre de conquérir le monde. Et cet ordre, exécuté, on peut le dire, dans l’Asie occidentale et l’Afrique, a failli l’être également en Europe.

Une armée de trois mille hommes, qu’il avait envoyée en Syrie pour intimer ses ordres au vassal d’Héraclius, avait été battue le 1er septembre 629, àMouta, sur la limite du désert de Syrie, après une lutte acharnée qui avait coûté la vie aux trois généraux qui l’avaient successivement conduite au combat. Cet échec n’avait pas fait pâlir l’étoile du prophète. La puissance des empereurs grecs exerçait encore un grand prestige ; on pouvait être vaincu par eux sans cesser d’être redoutable. De nombreuses tribus bédouines étaient donc accourues se ranger sous l’obéissance d’un chef qui ne montrait d’autre crainte que celle de manquer aux ordres de Dieu lui commandant de conquérir le monde. Mahomet se vit pour la première fois à la tète de dix mille combattants. Il pensa à sa vieille ennemie, la Mecque. Les prétextes ne manquent jamais aux politiques pour rompre un traité qui les gêne. Les Mecquois, accusés d’avoir violé celui conclu en 628, furent attaqués et vaincus.

Mahomet, maître de la Mecque, le 11 janvier 630, n’est plus ni l’apôtre patient des premières années de sa mission, ni le chefvenuàYatrib pour s’arranger une petite indépendance : il est dans ses aspirations et dans ses actes, qui, tous, répondent à ses aspi-

rations, l’âme d'une nouvelle nation. Par malheur, le sens organisateur est moins développé chez lui que le sens religieux ; il est en ce point très-inférieur à Moïse, à qui il faut constamment le comparer pour le comprendre.il est vrai, pourtant, que s’il pénétra moins profondément que son modèle dans le secret des combinaisons dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle un gouvernement, il ne tomba pas, comme lui, dans l’inconvénient d’établir un corps sacerdotal que l’instinct de la conservation porte toujours à se saisir de tous les pouvoirs pour ne rien laisser se produire qui contrarie son autorité. On peut faire remarquer, en outre, que la science de Moïse n’est pas parvenue à former un peuple portant en lui-même le principe d’une durée constante comme peuple autonome, tandis que partout où le Koran a pénétré, il a développé jusqu’à l’état de passion l’orgueil de l’autonomie. La cause de cette différence est, il convient de le reconnaître, dans les instincts de race autant au moins que dans les institutions. Moïse n’aurait pu faire des Arabes, proprement dits, une nation s’accommodant de l’ordre politique, abstraction faite de la volonté qui l’impose, de même que Mahomet n’aurait pu faire des Hébreux une nation préférant une indépendance sans profits matériels à la faculté de chercher ces profits aux dépens même de l’indépendance.

Ni l’une ni l’autre de ces dispositions s’exerçant seule, n’est, évidemment, la bonne : la famille arabe est restée fractionnée en groupes batailleurs dont la vanité excessive se targue même de l’ignorance qui les mine; si les juifs sont partout comme, individualités, très-souvent remarquables, ils ne le sont nulle part comme corps politique. Fondre ces dispositions en les réglant les unes par les autres, constituer un peuple comprenant et cherchant le progrès, est un travail qui n’est possible qu’à l’aide d’une troisième partie intéressée, supérieure en civilisation aux deux autres.

Mahomet était, depuis deux ans, maître de la Mecque, où il n’avait séjourné que deux mois et demi en 630, le temps de nettoyer laKaabade toutes ses idoles, lorsqu’il s’y rendit une troisième fois pour le pèlerinage.

Il ne devait pas pouvoir le renouveler.

Arrivé à la Mecque, le 3 mai 632, il rentrait malade à Médine vers la fin du même mois. Il souffrait depuis longtemps des effets du poison que lui avait administré, après la prise de Kaïbar, une juive à qui il avait pardonné ce crime h

Son état s’aggrava rapidement et il s’éteignit entre les bras d’Aïcha, le 8 juin de la même année. Il avait dit : « Un prophète ne laisse point d’héritage à sa famille. Ses biens appartiennent à la nation. » En vertu de cette déclaration, la maison bâtie par lui, son troupeau de chamelles et ses domaines de Fadac et de Zohara qui lui étaient provenus de sa part de butin dans deux des vingt-sept expéditions qu’il avait dirigées, devinrent la propriété de l’Etat. Abou-Bekr, son beau-père et son successeur immédiat, fit allouer sur le trésor public, des pensions convenables à ses veuves, à sa fille Fatima, à ses proches, à ses serviteurs, à toutes les personnes enfin à l’entretien desquelles il avait pourvu de son vivant 2.

Le dernier discours que Mahomet avait adressé, le 7 mars, aux croyants assemblés autour de lui sur le mont Arafat, à la Mecque, avait été celui-ci :

*. Noël Desvergers. Arabie, p. 179.

*. M. Caussin dePerceval. Hist. des Arabes.

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« O hommes ! écoutez mes paroles ! Car je ne sais si une autre année encore il me sera donné de me retrouver avec vous en ce lieu.

« Soyez humains et justes entre vous.

« La vie et les biens de chacun doivent être sacrés pour les autres, comme ce mois et ce jour sont sacrés pour tous. Vous paraîtrez devant votre Seigneur et il vous demandera compte de vos actions.

« Que tout dépositaire restitue fidèlement le dépôt qui lui a été confié 4.

« Désormais plus d’usure : le débiteur ne rendra que le capital reçu. L’intérêt des sommes prêtées est supprimé à commencer par l’intérêt de toutes les sommes dues à mon oncle Abbas, fils d’Abd-el-Mottalib.

« Il est interdit de poursuivre la vengeance des meurtres commis dans le paganisme, à commencer par le meurtre de mon cousin Rabia, fils de Hàrith, fils d’Abd-el- Mottalib.

« O hommes ! vous avez des devoirs à remplir envers vos femmes, et vos femmes ont des devoirs envers vous 2. Leur devoir est de ne point souiller votre couche par un commerce adultère. Si elles y manquent, Dieu vous permet de ne plus cohabiter avec elles et de les battre, mais non jusqu’à mettre leur vie en danger. Si elles se conduisent bien, vous devez les nourrir et les vêtir convenablement. Traitez-les avec bonté et affection. Souvenez-vous qu’elles sont dans votre maison comme des captives qui ne possèdent rien en propre. Elles vous ont livré leur personne sous la foi de Dieu ; c’est un dépôt que Dieu vous a confié.

« Ecoutez mes paroles et fixez-les dans vos esprits. Je vous laisse une loi qui, si vous y restez fermement attachés, vous préservera à jamais de l’erreur; une loi claire et positive, un livre dicté par le ciel.

« O hommes ! écoutez mes paroles et fixez-les dans vos esprits.

« Sachez que tous les musulmans sont frères. Nul ne doit s’approprier ce qui appartient à son frère, à moins que celui-ci ne le lui concède de son plein gré.

« Gardez-vous de l’injustice, elle entrainerait votre perte éternelle 3. »

Cette exhortation etl’allocution prononcée par Mahomet dans la mosquée de Médine \ peu de jours avant sa mort, marquent la fin de la dernière des trois évolutions exécutées dans le cours de la prédication. Le prophète cède la place à l’homme d’Etat ; il n’a plus la pensée mystique de l’inspiré des premières années, la parole, souvent dure, du fondateur d’une puissance temporelle, le ton impératif du maître qui a triomphé.

Il sent qu’il s’adresse à une société à qui il faut pour se maintenir et grandir des

h Cette disposition est très-importante dans un pays où la plus grande partie de la population est nomade et est obligée d’entreposer chaque année, ses produits dans quelque lieu fermé.

2 M. Caussin de Perceval parle de Droits et non pas de Devoirs : MM. le Dr Perron et L. Bresnier font remarquer qu’il n’a pas pris garde que le mot arabe qu’il a traduit, a les deux significations, et que c’est dans le sens de Devoirs qu’il doit être pris ici, attendu les développements qui suivent.

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