DE QUELQUES HABITUDES ET MANIES
Ce nouveau chapitre ne concerne pas très spécialement le labeur d'écrire, mais il est intimement lié aux procédés de composition de nos grands littérateurs. Il sert en quelque sorte de complément indispensable à cette étude — bien qu'il ait plutôt un caractère anecdotique que critique. Mais les choses les plus puériles à première vue jettent quelque lumière sur la personnalité humaine. Kant ne perditil pas le fil de sa pensée parce qu'on avait abattu le peuplier qu'il s'était habitué à voir devant sa fenêtre ?
Quelles sont les étranges manies qui caractérisent plusieurs écrivains ? Chaque
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individu possède les siennes et il n'est pas nécessaire de se singulariser à tout prix pour avoir en propre certains enfantillages. Les plus remarquables célébrités n'échappent pas à cette règle commune et c'est par là que des hommes qui, peut-être, se croient en relation directe avec la divinité, trahissent leur origine terrestre... Quand ils agissent par bravade, ils ne pensent pas toujours combien ils sapent eux-mêmes le piédestal sur lequel ils tâchent de se hisser. Les poètesqui désirent se faire remarquer par l'abondance de leur chevelure ou par l'énormité de leur cravate font plus songer aux matérialités de ce monde qu'aux cimes célestes du génie. Quand Baudelaire se présenta à Maxime Du Camp, les cheveux teints en vert, il dut paraître extraordinairement ridicule.
En effet, comme dit M. Lombroso, « rien ne ressemble plus à un fou en proie à un accès qu'un homme de génie qui médite ses conceptions et leur donne une forme (i). »
(i) L'HoDnne du génie, p. 41.
Cependant, tous les littérateurs ne sauraient ètresoupçonnés d'ostentation. C'est ainsi que les habitudes contractées par Lamennais étaient chosetrès naturelle. « A demi couché sur une chaise longue qui lui avait été donnée par M. de Montalembert, écrit M. J. Peigné (i), il mangeait rapidement et passait le reste de la matinée soit à étudier les philosophes allemands ou quelque langue étrangère, soit à lire des livres de contes, suivant que sa santé lui permettait ou non des occupations sérieuses.
«Ilécrivaitle plussouventdansson salon durez-de-chaussée, à une tablesur laquelle il ne souffrait autre chose qu'une écritoire, quelques plumes et du papier de petit format doré sur tranches ; du reste, point ou ou peu de livres, ou de ce fatras de paperasses que ménagent à leur portée les gens qui n'écrivent que pour poser.
<-< De ce qu'en examinant ses manuscrits, on n'y trouve presque pas de ratures ou de
(i) Laincuiiais. Sa vie intime â la Chênaie, p 41,
mots surchargés, on a conclu que Lamennais avait le travail extrêmement facile et écrivait d'un seul jet ses plus belles pages. 11 n'en est rien pourtant et l'absence de corrections sur la copie qu'il laissait aux imprimeurs s'expliquerait par sa manière de travailler.il se promenait souvent sur sa terrasse en se martyrisant les ongles avec un canif, méditait et ne rentrait que lorsque dans sa tête la phrase était toute faite : il la couchait alors sur le papier, et rarement il lui arrivait d^y rien changera la seconde lecture. »
A propos des manuscrits de VictorHugo, nous avons rencontré, dans un journal, ces lignes intéressantes :
« Plus de sept ans se sont écoulés depuis que, par testament, Victor Hugo faisait don de ses manuscrits à la Bibliothèque nationale de Paris.
« On a soigneusement collationné avec l'édition ne varictu)\ autorisée par Victor Hugo lui-même, le texte correspondant de chaque manuscrit.
«Certains manuscrits forment descahiers
complets. Beaucoup sont sur feuilles volantes, de toutes dimensions ; il y a jusqu'à des bandes de journaux sur lesquelles le poète jetait quelques vers, une idée, au hasard de l'inspiration. Tout cela a besoin d'être assemblé et collé avant d'être relié et misa la disposition du public.
« On éprouve un respect profond devant ces pages sur lesquelles Victor Hugo a incliné son front lourd de pensées, qu'il a effleurées de son souffle, sabrées de sa forte écriture qui ressemble parfois à la gothique sacrée des missels du Moyen Age.
« Victor Hugo employait généralement du papier de format in-octavo, fort, le plus souvent de couleur bleue. Sa feuille est divisée en deux parties égales ; la marge est aussi large que le texte ; parfois, les adjonctions sont plus abondantes que le texte même. Les corrections sont rares ; il y a des pages entières sans ratures. Ces ratures, quand il y en a, sontd'une vigueur rageuse ; on les dirait faites avec le bout d'allumette qui a servi à écrire le titre même du livre.
Les annotations hors texte son excessivement rares. »
Complétons ces détails. Levé à 6 heures du matin, Victor Hugo écrivait debout, sur unpupitre, les vers qu'il composait dans sa chambre tout en marchant et ronchonnant. Souvent la nuit il notait au crayon, dans l'ombre, les vers ou rimes qui lui venaient. Toilette de notaire : veste de lasting, col empesé, rabattu, cravate noire... (i). Il travaillait les fenêtres ouvertes, même en hiver.
Nous ne résistons pas non plus au désir de mentionner cet intéressant passage d'un article de Rochefort dans VIiitransigcant du 26 février 1902. Faisant allusion à la gerbe de chefs-d'œuvre à laquelle Victor Hugo a donné le vol, il écrit :
« Et cet épanouissement merveilleux sortait de son cerveau sans fatigue et presque sans effort. J'ai raconté ailleurs comment, par une faveur qu'il n'a proba-
(l) Figaro, 6 février 1892.
blement accordée à nul autre, il m'invitait quelquefois à entrer dans sa chambre ou plus exactement sa chambrette, pendant que, debout devant une planchette rivée au mur, il se livrait à son travail., de six à onze heures du matin. Chaque feuille de ce papier bleuâtre oi^i sa plume s'écrasait — car jamais il ne s'est servi de plumes de fer — - était posée, pour qu'elle y séchât, soit sur son lit, soit sur une chaise, la seule de la pièce, soit tout bonnement sur le parquet.
Eh bien ! il était très rare que j'y découvrisse une rature. L'expression de sa pensée prenait presque instantanément la figure d'un bloc intangible dans sa forme marmoréenne. Et comme, un jour, je lui faisais part de mon étonnement devant cette sûreté de main, il me répondit :
« Q^ue voulez-vous ! je pense en vers. Souvent même, avant de me réveiller, je rêve en vers. »
Et, en effet, dans ses romans, notam-
ment dans Les Travailleurs de la Mer, nombre de phrases sont d'impeccables alexandrins qui semblent attendre la rime (i). J'ai, du reste, cru remarquer qu'il tenait plus à sa gloire de prosateur que de poète. Peut-être était-ce parce qu'on lui contestait moins celle-ci que celle-là. Jamais il n'a fait, en ma présence, la moindre allusion à une seule de ses poésies, fût-ce les plus célèbres. C'était à supposer qu'il les oubliait aussitôt qu'il les avait formulées.
» Une fois, cependant, il me dit :
« Mon meilleur livre est celui des Chansons des Rues et des Bois. C'est celui qui s'est le moins vendu. »
» Et il ajouta :
« Ça m'est, d'ailleurs, tout à fait égal. Aujourd'hui je n'écris plus pour les autres, j'écris pour moi. »
(i) Dans un autre chapitré, le Labeur de. la Préparation, nous citons Victor Hugo parmi les auteurs dont la prose a la cadence et même la coupe du vers.
Pour Ampère, Mistral, C. Mendès la marche était ou est une nécessité Chez le premier, la verve s'éteignait dès qu'il s'asseyait devant un bureau : « Etre assis, écrit-il, devant une table, une plume à la main, c'est le plus pénible, le plus rude des métiers. » Avant de se mettre au travail, Richepin a recours aux haltères et au trapèze, Haraucourt au pugilat et aux haU tères. Chateaubriand, lorsqu'il dictait un article à un secrétaire, se promenait pieds nus sur le carreau froid de sa chambre. Théophile Gautier, Baudelaire, François Coppée ne pouvaient ou ne peuvent travailler qu'entourés de chats. Gautier en avait jusqu'à douze et quinze. Léon Cladel écrivait en sabots avec ses chiens dans un grenier, et, pour trouver ses idées, il marchait par intervalles, accompagné de sa meute.
Ailleurs, nous ramassons les renseignements qui suivent au sujet d'autres écrivains :
« Pendant qu'il écrit, M. Alphonse Daudet sourit avec malice; M. Emile Zola
parle quelquefois tout haut la phrase qui est au bout de sa plume ; M. Edmond de Concourt agite les lèvres comme s'il mangeait ; M. Jules Lemaître caressse sa moustache de sa main gauche ; M. Renan regarde la paume de sa main, comme pour y chercher l'inspiration : M. Ludovic Halévy a constamment les yeux au plafond, tandis que M. Meilhac prend sa tête à deux mains quand il médite. M. Jean Richepin a la manie de tambouriner sur son bureau en attendant la phrase cherchée. M. François Coppée s'interrompt à tout instant pour allumer des cigarettes, qu'il jette après deux ou trois bouffées ; M. Henri Bornier se gratte la tète ; il arrive à M. Emile Bergerat de sifflotter; enfin, M. Jean Rameau, quand il fait des vers, a l'air dépenser à tout autre chose. »
Citons encore ce document sur Charles Nodier, mais avant tout sur le Nodier romancier et savant bibliophile, sur le Nodier écrivant le Dictionnaire des onomatopées, Trilhj', les Souvenirs de Jeunesse \
« Le matin, après deux ou trois heures
d'un travail facile, après avoir couvert d'une écriture lisible, régulière, sans rature aucune, douze ou quatorze pages de papier de six pouces de haut sur quatre de large, Nodier jugeait sa tcàche du matin finie et sortait.
« A six heures, Nodier dînait en famille.
« Après le dîner, la tasse de café savourée en véritable sybarite, à petites et longues gorgées, on enlevait la nappe et ce qui la couvrait, et sur la table nue on apportait trois chandelles.
<< Trois chandelles et non pas trois bougies. Nodier préférait la chandelle à la bougie. Pourquoi ? Personne ne l'a jamais su. C'était un des caprices de Nodier.
« Les trois chandelles, jamais plus, jamais moins, étaient placées en triangle, Nodier apportait son travail commencé, ses plumes d'oie. Nodier exécrait les plumes de fer et il travaillait jusqu'à neuf ou dix heures du soir.
« A cette heure, il sortait une seconde fois ; mais cette fois, pour suivre in-
variablement la ligne des boulevards. »
Balzac travaillait souvent à la clarté d'un flambeau à sept bougies. A mesure qu'il écrivait, il jetait ses feuillets derrière lui, sans les relire ni les numéroter.
Musset, lui, composait souvent ses vers les rideaux de fenêtres tirés et les bougies allumées, bien qu'il fît grand jour !
Guizot a dit à Caro qu'il travaillait pendant la première partie de la journée, qu'il faisait une promenade selon le temps et que, tous les jours de sa vie, il rentrait à quatre heures pour se faire lire un roman anglais.
Ces petites manies ne font-elles pas songera Buffon écrivant en habit de soie brodé de fleurs, avec de longues manchettes en dentelles ? Bossuet, dit-on, travaillait dans une chambre froide, ayant la tête chaudement enveloppée. Au moins ne plaçait-il pas ses pieds sur la glace comme Schiller ! J.-J. Rousseau réfléchissait tête nue au soleil, en plein midi- Pour rompre avec les bruits du dehors, il affec-
tionnait de se plonger la tête dans du foin ou il se bouchait encore les oreilles avec des tampons de ouate. Montaigne s'enfermait dans une vieille tour, où personne n'avait accès, pour jouir de la solitude. Michelet, à l'exemple de Balzac, se faisait servir le matin du café noir : « Cela le portait jusqu'à midi, disait-il. » On sait que l'auteur de la Comédie liuinaiiie allait se coucher à six ou sept heures du soir, à la suite d'un frugal repas. Il se levait à minuit et travaillait également jusqu'à midi, en prenant du café d'un noir verdâtre. Voulait-il mettre en pratique ce précepte qu'il faut composer pendant l'agitation du matin et méditer pendant le calme du soir ou de la nuit } Si Buffon affectionnait particulièrement les manchettes, Alexandre Dumas, père, aimait écrire en chemise, les manches retroussées jusqu'aux coudes, comme un boucher.
Diderot restait en robe de chambre, H. de Balzac en robe de moine blanc et l'abbé de Choisy en jupe et cornette ; Descartes, de même que Milton, s'enfonçait la tète
dans un canapé ! Cujas et François Laurent se jetaient par terre à plat ventre et Bourdaloue ne rédigeait pas un sermon avant d'avoir raclé un air sur le violon, ce qui vaut encore mieux que de faire comme Dar^^•in qui, en guise d'archer, promenait une baguette sur des racines d'arbres.
Montesquieu laissait sur les carreaux de sa chambre l'empreinte de ses pieds convulsivement agités pendant la composition. Un jour Victor Hugo surprit Chateaubriand assis à sa table de travail, en manches de chemise, un madras sur la tête, chaussé de pantoufles en maroquin vert, le pantalon de molleton gris. C. Mendès n'est à Taise qu'en bras de chemise. Théophile Gautier composait sa prose au journal ou chez Charpentier, couché à plat ventre sur la grande table du magasin — comme Cujas ! Ainsi fut écrit le Capitaine Fracasse. Il a rédigé bien des fois son feuilleton théâtral pour la Presse, au coin d'une table, dans Tatelier d'imprimerie, assourdi par le ronfle-
ment- des macliines. Il ne faisait aucune rature et négligeait toute ponctuation ! Chez lui, il brûlait des pastilles du sérail. Baudelaire aimait les parfums. Loti,Maizeroi les adorent. Disons à ce propos que Théophile Gautier fut i^embre d'un club de hachisch. Etait-ce en vue d'une « expérience physiologique » qu'il s'adonnait à l'usage de ce poison narcotique comme Baudelaire ? Ou bien était-il d'avis que certaines substances, comme l'opium, le tabac, l'alcool, l'éther sulfurique, le protoxyde d'azote produisent une ivresse propre à l'inspiration ainsi que le croyait Hoffmann, qui était fier de son vice (ij et
(i) M. Souriau, dans son Traité de VInvenlion, a fait observer que l'on peut avoir recours à l'ivresse pour imaginer des histoires extraordinaires et grotesques, des contes fantastiques, mais on n'obtient jamais une idée simple, claire et applicable. Le délire, prcduit par lesanesthésiques, dit-il, n'est qu'un dérèglement et une véritable désorganisation de l'esprit, (p. 102). Barbey d'Aurevilly écrit dans le chapitre : La Littérature du tabac de son livre Ridicules du temps : « Balzac, sans les cinquante mille tasses de café dont il mourut, n'aurait peut-être pas écrit la Comédie humaine, tandis que les stupéfiants ou les engourdissants tuent la faculté de produire, même souvent avant qu'elle ait produit. Telle l'explication de cette littérature que j'ai
le considérait comme un procédé de travail, ou bien encore croyait-il avec Tolstoï que l'écrivain, engourdit ainsi sa conscience ?
Nous croyons qu'on ne saurait mieux répondre à ces questions qu'en reproduisant ce passage de la notice dont Théophile Gautier a fait précéder les Fleurs du Mal de Baudelaire, et où il s'occupe de la part que lui-même et son ami ont prise aux séances de cette singulière société :
« Il (Baudelaire) ne vient que rarement et en simple observateur aux séances de l'hôtel Pimodan, où notre cercle se réunissait pour prendre la dawamesk, séances que nous avons décrites autrefois dans la Revue des Deux Mondes, sous ce titre : le Cluh des haschicliius, en y mêlant le récit de nos propres hallucinations. — Après une dizaine d'expériences, nous renonçâmes pour toujours à cette drogue
appelée « La littérature du tabac » et que nous avons, en attendant la littérature de l'opium que nous aurons aussi » (p. 240).
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enivrante, non qu'elle nous eût fait du mal physiquement, mais le vrai littérateur n'a besoin que de ses rêves naturels, et il n'aime pasquesa pensée subissel'influence d'un agent quelconque » Balzac vint à une de ces soirées, et Baudelaire raconte ainsi sa visite : « Balzac pensait sans doute qu'il n'est pas de plus grande honte ni de plus vive souffrance que l'abdication de sa volonté. Je l'ai vu une fois, dans une réunion où il était question du prodigieux effet du haschich. Il écoutait et questionnait avec une attention et une vivacité amusantes. Les personnes qui l'ont connu devinent qu'il devait être intéressé. Mais l'idée de penser malgré lui-même le choquait vivement ; on lui présenta du dawamesk, il l'examina, le flaira et le rendit sans y toucher. La lutte entre sa curiosité presque enfantine et sa répugnance pour l'abdication se trahissait sur son visage expressif d'une manière frappante ; l'amour de ladignité l'emporta. En effet, il est difficilede se figurerle théoricien delà volonté, le jumeau spirituel de Louis Lambert, con-
sentant à perdre une parcelle de cette précieuse substance, »
» Nous étions ce soir-là à l'hôtel Pimodan, et nous pouvons constater la parfaite exactitude de cette petite anecdote. Seulement, nous y ajouterons ce détail caractéristique : en rendant la cuillerée de dawamesk qu'on lui offrait, Balzac dit que Tessai était inutile et que le haschich, il en était sûr, n'aurait aucune action sur son cerveau. »
Epinglons encore quelques autres habitudes et manies :
Flaubert était revêtu d'une robe de bure. Emile Augier ne quittait son cabinet que lorsque ses douze pipes, alignées devant lui, étaient toutes fumées. Ponson du Terrail, lui, rangeait en cercle sur sa table des poupées costumées représentant chacune un personnage de ses romans.
Q^uand le rôle d'une poupée était fini, il la prenait par le cou et la précipitait dans son tiroir. Barbey d'Aurevilly était aussi excentrique dans sa tenue de travail que dans sa tenue de ville. Il se servait de
trois encres différentes, poudrées d'or.
Quand il faisait l'hommage d'un livre à un ami, il écrivait : A mon ami, en rouge ; X... Y... en bleu et la signature en vert. J ules Vallès, dans les Réfractaircs ( i ) écrit PU sujet de Gustave Planche : ^ 11 achetait, pour écrire ses grands articles, du papier à mille francs la rame. Je grossis un peu le chiffre ; toujours est-il qu'il n'était content qu'après avoir acheté au poids de l'or une demi-main de papier superbe.
« Vous voyez ce grain, faisait-il en caressant la feuille blanche du bout des doigts ; est-ce beau ? c'est du vrai ; trouvez rien de pareil ! » Il payait quelquefois ses plumes un prix fou. Sa plume d'or, l'at-il regrettée souvent , le malheureux ! Il l'avait perdue, laissée je ne sais où. Et son encre de Chine } Il prétendait être le seul dans tout Paris et m.ême en France qui en eût un vrai bâton.
Jelisdansle même ordre d'idéesau cours d'un intéressant article que le D'' Félix Re-
(i) Chapilre : Un rêfraclaire illustre, p. 129.
gnault a fait paraître dans la Revue iiniverselle{i)siu sujetdes manies des auteurs :
« Je ne puis plus écrire, me disait l'un d'eux qui désire garder l'anonymat, qu'avec de l'encre violette. Ma pensée s'arrête si elle s'exprime avec de l'encre noire » et comme cet écrivain se double d'un pS3'chologue, il m'analysait finement son cas : « L'usage de l'encre nouvelle produit chez moi un centre d'arrêt, une inhibition ; il m'est toujours facile de former des lettres, et mon centre moteur des mouvements des doigts est intact, mais il y a arrêt dans la production des idées. »
» On peut expliquer de même cette histoire racontée par un de nos écrivains, Jules Lemaître, autant qu'il me souvient. Il fumait énormément : « Ne fumez plus, lui dit son médecin. » Autre inconvénient bien plus grave : quand il se mettait à sa table de travail sans cigarette à la bouche, il ne pouvait aligner une seule phrase.
(i) No du 30 novembre 1901,
L'acte de fumer lui était indispensable pour écrire. 11 prit un moyen terme, qui fut de ne fumer qu'en écrivant. » Chez George Sand ce besoin de fumer était si puissant que, suivant Théophile Gautier elle cessait d'être intelligente si elle était privée de tabac. »
Encore une hottée de détails curieux:
Alexandre Dumas, fils, était serré dans une vareuse, attachée sur l'épaule, la chemise en flanelle, le pantalon beige à la houssarde. 11 aimait entendre jouer du piano, tandis qu'il écrivait ses comédies. J-K. Huysmans, qui s'est retiré dans un cloître , répond en ces termes à une demande de renseignements adressée au Temps (i) : « Q^uant à la question qu'on vous pose de savoir comment je suis habillé, monastiquement ou laïquement, vous pouvez répondre, si cela vous plaît, que je suis en civil, assez mal vêtu, par suite de la sainte horreur que j'éprouve pour les habits neufs ». Victorien Sardpu
(i) Temps du 22 janvier 1902.
aime s'emmitouffler d'un foulard et se coiffer d'une calotte de velours noir qu'il n'abandonne sous aucun prétexte; Zola place sur ses genoux une grosse couverture et s'entonre d'un grand appareil : une table immense, un fauteuil à haut dossier, un vaste divan. Le génie de Théophile Gautier exigeait une robe de chambre rouge et une calotte sur la tête ; celui de Coppéeréclametoujoursun veston rouge. Alphonse Daudet voulait une table très haute, exhaussée encore d'un pupitre incliné qui lui venait jusqu'au menton. A bord d'un yacht, Guy de Maupassant construisait toute son œuvre dans sa tête. Montesquieu n'ébaucha-t-il pas V Esprit des lois dans une voiture et n'est-ce pas dans un rêve que La Fontaine composa sa fable Les deux pigeons ? Quant à J.-J. Rousseau, ne s'excitait-il pas la pensée en errant dans les bois, en escaladant les rochers, debout au bord des abîmes, s'enivrant de vertige (i) ? Quand il s'est suffisamment
[i) L'art d'écrire tin livre, de Vii)ipriincr et de h publie/, par Eugène Mouton.
documenté en se pénétrant avec familiarité de la vie basque, Loti écrit son œuvre et y travaille tous les après-midi à partir de cinq heures — dans son étrange et exigu cabinet de travail, qui n'a pour seul meuble qu'une table, encombrée de boîtes précieuses, et un divan ; les murs y sont tendus d'étoffes orientales et du plafond pend une lampe de cuivre. Les indiscrets ne viennent point l'y déranger, car on n'y accède que par une échelle de corde qui tombe sur une petite terrasse baignée par le fleuve franco-espagnol. Rochefort commence toujours ses articles très correctement vêtu. Arrivé à la seconde ligne, il ôte sa jaquette, à la dixième, son gilet, à la trentième ses manchettes et son faux-col, à la cinquantième, il se déboutonne. Gérard de Nerval confiait à des chiffons de papier une multitude de notes en vue de ses travaux littéraires. M"'° Arvède Barine raconte à ce propos : « L'instant venu de donner à l'imprimerie la page promise, il fallai*bien se décidera débrouiller ce chaos. On
voyait alors « le bon Gérard » dans les bureaux d'un journal. Il tirait de ses poches une petite bouteille d'encre, des plumes, des bouchons de papier couvert de notes, toute une bibliothèque de livres et de brochures et se mettait en devoir d'écrire. Il travaillait avec acharnement jusqu'à ce que l'arrivée de quelque connaissance le forçât de prendre la fuite. De là, il entrait au café d'Orsay, s'installait à une table isolée et déployait tout son matériel. A peine avait-il écrit quelques lignes, qu'un ami se dressait devant lui et entamait une longue' conversation.
Gérard reprenait son mobilier de poche et partait. De déballage en déballage, il arrivait au bout de son article ou de sa nouvelle, toujours à la dernière minute. » Villiers de l'Isle-Adam, lui, n'allait se coucher qu'au matin, dormait jusqu'à midi et travaillait dans son lit de midi à six ou neuf heures du soir. Il écrivait au crayon. Le reste de son temps, il le passait au cabaret, comme \'erlaine. Celui-ci donnait une forme à ses rêves, les coudes
sur une table de café, entre un encrier et un verre d'absinthe. Bien qu'il soit un poL'te plutôt qu'un prosateur, reproduisons ce portrait que M. Maurice Spronk lui consacre : « Parfois il griffonnait hâtivement quelques lignes en marmottant des paroles inintelligibles ; puis brusquement, il trempaitsa plume dansson verre, la rejetait sur la table d'un geste de dépit, se frottait les mains ou les agitait avec un tremblement de malade, riait d'un rire muet qui accentuait encore les reliefs inquiétants de sa physionomie tourmentée, puis soudain il avalait une gorgée de son breuvage et reprenait sa besogne, ne voyant rien autour de lui, toujours trépidant, toujours convulsif, comme secoué par une sorte de fièvre dont on n'aurait trop pu dire si elle était la conséquence de la folie ou de l'alcool. » Q^uand il reprenait conscience, il s'indignait contre lui-même.
S'il fallait parler des épreuves exigées par certains écrivains, nous remplirions encore de longues pages. Balzac fit en corrigeant son ^^o/^ ^^5 m^w^^^^ (comprenant
trois feuilles /// octavo) pour 36 francs de suppressions ainsi que pour 307,50 fr. de corrections et de remaniements. La Croix aiixhœnfs de Léon Cladel coûta 3.000 fr de corrections à son éditeur. Cousin arrivait à faire dépenser à ses éditeurs 50.000 fr. pour un ouvrage de philosophie. Un jour, pour un article de la Revue des deux Mondes , Ernest Renan demanda dix-sept épreuves ; il est arrivé que Villemain corrigeât onze épreuves successives. Arrêtonsnous là...
Ces manifestations d'un dur labeurpeuvent paraîtreexagérées. Toutefois, le désir de recevoir un nombre infini d'épreuves ne saurait être considéré comme une excentricité pure, mais plutôt comme l'effet d'un état d'être ou d'une méthode mûrement réfléchie. Car ne faut-il pas admirer ce scrupule d'artiste, jamais satisfait de lui-même et dont la grande préoccupation est de créer une œuvre parfaite, définitive ? Et quant aux manies elles-mêmes, ne sontelles pas excusables .'^ Les moindres habitudes qui interrompent le travail litté-
raire s'expliquent, si puériles qu'elles paraissent. Elles apportent à l'esprit un indispensable soulagement, la détente passagère d'une activité trop en éveil. Victor Hugo s'amusait à noircir ses pages de dessins échevelés, d'une allure pittoresque. «Ils furent, a dit M. Méaulle, l'école buissonnièrede son esprit. » L'école buissonnière de l'esprit! Quel mot juste ! De temps à autre, l'intelligence demande à vagabonder dans des forêts imaginaires, à rôder dans des carrefours hypothétiques, à chevaucher sur des nuages, à courir la prétantaine dans les sphères du rêve. Ce sont peut-être les petites manies qui excercent l'action la plus salutaire sur la tournure de nos facultés, sur la forme du style, sur la résistance de l'esprit à une fatigue prolongée... 11 n'y a rien de paradoxal, ce me semble, dans cette appréciation de M. Mouton (i): « Les manies sont des habitudes et les habitudes sont une bénédic-
{i) L'art d'écrire un livre, de l'imprimer et de le publier. (p. 172.)
tion pour Tintelligence en travail. Il faut que l'esprit, tout en agissant, soit sans cesse distrait, distrait une seconde, mais assez pour que la raideur de la pensée fléchisse un instant. »
Il se peut que la connaissance des attitudes familières d'un grand maître arrive à le rapetisser dans le jugement d'un lecteur bénévole qui se représente toujours le poète
Le pied à terre et l'esprit dans les deux.
mais qu'importe !
La critique a le droit d'apprécier un écrivain tout entier. La nature a souvent procédé comme pour J.-J. Rousseau.
« La sagesse pétrit la pâte et la folie y jeta son levain (i). » Mais la critique doit-elle l'ignorer? Aucune face delà personnalité humaine ne peut lui rester étrangère.
La critique a l'indiscrétion du scalpel.
(i) D'après le mot de la marquise de Crécy.
Le conflit littéraire entre les laborieux et les non-laborieux