‹ Le labeur de la proseChapitre 4 sur 18 · PATIENCE ET LABEUR · texte numérisé non relu

PATIENCE ET LABEUR

C'est particulièrement pour les lettrés, épris de documents et de curiosités littéraires, que j'ai développé le sujet de ce livre. La matière en est vaste et instructive. Je n'en ai pas extrait tout ce qu'elle peut donner. Je me suis borné à coUiger un certain nombre de glanures que j'ai faites au hasard de mes recherches.

Cette étude n'est donc qu'une cueillette, qu'un grappillage accompagné, de-ci, de-là, de quelques réflexions que je me suis permis d'aventurer. Mais si je n'ai pas l'ambition d'être complet, j'avoue franchement qu'il en est une autre qui me tient à cœur. Ne voulant pas uniquement m'acoquiner à cette maraude lit-

téraire, pillant et picorant un peu partout sur mon passage, j'ai entrepris de prouver quelque chose : à savoir, qu'écrire n'est pas toujours aussi facile que d'aucuns le pensent. Si je parviens à démontrer cette vérité à mes lecteurs, je n'aurai pas inutilement noirci du papier.

Ce premier chapitre, qui est le fondement même de toute mon étude, se compose avant tout d'une grande accumulation de textes et d'exemples qui mettent en lumière l'opiniâtreté dont tant d'hommes illustres ont fait preuve pour réaliser leur oeuvre.

Si l'on ne peut contester que la langue française soit réellement admirable ; s'il est vrai que nous sommes en dro),t de montrer pour elle presque autant d'enthousiasme que le poète André Chénier en éprouvait pour le grec, ce langage divin et enchanteur.

Le plus beau qui soit né sur les lèvres humaines,

elle est cependant hérissée d'étonnantes

bizarreries qui rendent son étude fort malaisée. Son maniement est à la fois une science et un art. Balzac a déclaré qu'il a été sept ans à comprendre ce que c'est que la langue française (i). Dans son beau livre La Pliilosopliie de VAi't en Grèce {2), H. Taine expose en quelques lignes quelle somme de labeur elle exige de ceux qui veulent la connaître : « Il faut quinze ans à un écrivain pour apprendre à écrire, non pas avec génie, car cela ne s'apprend pas, mais avec clarté, suite, propriété et précision. C'est qu'il est obligé de sonder et d'approfondir dix ou douze mille mots et expressions diverses, d'en noter les origines, la filiation, les alliances, et de rebâtira neuf et sur un plan original toutes ses idées et tout son esprit. »

En sorte que, selon H. Taine, quinze ans de travail sont indispensables pour savoir le français, alors que, de Tavis de Balzac, il faut sept ans rien que pour en pénétrer l'esprit... Cependant, à en juger

(i) Taine, Essais de critique et dliisloire, p. 91. (2) Page 10 1.

d'après une lettre écrite par l'auteur de Cousin Pons au Constitutionnel, le temps assigné par H. Taine serait encore au-dessous de la vérité! Disons pour l'intelligence du texte qui va suivre, qu'un correspondant du Constitutionnel avait reproché à Balzac d'avoir fait donner par Napoléon 1" au général Hulot le titre de comte de Forzheim, nom dont la signification devait lui être assez déplaisante. Il avait également fait observer que les Français ont tort de négliger les langues étrangères.

;^<r< Je déclare, répondit le romancier, ne savoir aucun mot d'allemand. Il m'est d'ailleurs impossible de me livrer à l'étude de cette magnifique et très estimable langue, tant que je ne saurai pas parfaitement la langue française; et je la trouve si peu maniable après vingt ans d'études, que je ne pense pas, comme mon bienveillant critique, que nous autres Français nous sachions notre langue ; si nous ne savions quecela, nousle saurions mieux(i). »

(i) Lettre reproduite à la fin de La Cousine BdU, — Voir

Quoi qu'il en soit, nous comprenons que le chiffre de Taine ne corresponde pas avec celui de Balzac, puisque celui-ci n'a pas toujours été d'accord avec luimême. N'a-t-il pas écrit dans les Petites misères de la vie conjugale (i) : * Il est difficile d'être un écrivain et de connaître la langue française avant une douzaine d'années de travaux herculéens » ?

Ce qui distingue surtout Balzac sous ce rapport, c'est qu'il n'était jamais satisfait de ce qu'il avait écrit. Les épreuves d'imprimerie qui nous sont conservées en offrent un frappant témoignage. Il les renvoyait sans cesse à son imprimeur, surchargées de corrections et d'adjonctions, de telle sorte que la dernière ne ressemblait souvent plus à la première à la suite d'une élaboration aussi ardue, d'un aussi pénible enfantement. Mais pourquoi s'inquiéter de la façon dont s'est opérée cette

Le Constitutionnel, du 10 octobre 1846. Consulter à ce sujet l'Histoire des œuvres de Bal:^ac, par le vicomte de Spœl berch de Lovenjoul.

admirable genèse, si la littérature a gagné à ce prix un des plus purs et des plus grands génies qui l'aient illustrée ?

Un pareil exemple est d'un précieux enseignement pour ceux qui pensent que l'écrivain arrive sans effort à la renommée. La parole de Buffon n'était pas loin d'être fondée quand il disait : « Le génie, c'est la patience. « Et que l'on ne pense pas que cet avis soit isolé. Beccaria était convaincu que tous les hommes pourraient être poètes ou orateurs, de même que Locke, Helvétius et Diderot croyaient que chacun possède en soi le génie .

D'après Flaubert : « A force de courage, de travail, d'entêtement, on parvient à faire bon avec une vocation ordinaire (1). » Je dois cependant à la vérité de dire que Voltaire ne paraît pas se rallier à cette théorie. Voici ce qu'il écrivit à M. Daguin : « Vous citez M. de Chamberlain, auquel vous prétendez que j'ai écrit que tous les hommes sont nés avec une égale

(i) Lettre à Louis Collet, Correspondance, II, p. 103.

somme d'intelligence. Dieu me préserve d'avoir jamais écrit cette fausseté. J'ai, dès l'âge de 12 ans, senti et pensé tout le contraire, » J'ai trouvé dans une lettre de Voltaire un détail intéressant sur sa manière d'écrire (i).

« Vous voyez, dit-il à son correspondant M. Colini (auquel il avait demandé de changer des vers qu'il lui avait envoyés), que je me contente difficilement. Je fais vite et je corrige longtemps. » Et nous croyons que Voltaire ne se contentait pas plus facilement comme prosateur que comme poète, malgré le nombre énorme de volumes qu'il a écrits.

Le mot de Buffon peut paraître empreint d'exagération, et l'on pourrait soutenir qu'il est nécessaire de porter en soi le germe de dispositions tout à fait exceptionnelles. Combien ne s'en trouve-t-il pas qui s'épuisentà la tâche et ne font rien qui vaille ! Au moins faut-il que l'inspiration parvienne à dérober au feu sacré quel-

(i) Année 1765 de la Correspondance.

ques-unes de ses étincelles. Quoi qu'il en soit, beaucoup d'auteurs, comme nous venons de le voir, acceptent l'aphorisme.

Balzac lui accorde son appui en ces termes : « Buffon l'a dit : Le génie, c'est la patience : La patience est en effet ce qui, chez l'homme, ressemble le plus au procédé que la nature emploie dans ses créations. » Les deGoncourtont également écrit dans leur livre Idées et Sensations : « Quelques hommes montrent ce que la volonté peut donner de talent, et tout ce que la patience peut prêter de génie. » Et Stendhal dans ses Lettres intimes :

« L'éducation seule fait les grands hommes; par conséquent, on n'a qu'à vouloir pour devenir un grand génie ».

Le même auteur dit dans un autre passage de ce livre : « Les grandes passions viennent à bout de tout : de là, on peut dire que quand un homme veut vivement et constamment, il parvient à son but ».

Et Cuvier : « C'est la patience d'un bon esprit, quand elle est invincible, qui

constitue véritablement le génie. » Et les frères de Concourt dans leur Journal :

« C'est une grande force morale chez l'écrivain que celle qui fait porter sa pensée au-dessus de la vie courante, pour la faire travailler libre et dégagée. Il lui faut s'abstraire des chagrins, des ennuis, des tribulations, des malaises de l'existence, à l'effet de s'élever à cette sérénité cérébrale oii se fait la conception, la création... Et ce n'est pas, croyez-le, une opération mécanique et de simple application comme de faire une addition (i). » Toutefois, Renan ne semble pas exiger cette sérénité dans l'exécution : « La souffrance, dit-il, crée l'esprit, le mouvement intellectuel et moral (2) ». — « L'énergie seule aime l'énergie (3) », a déclaré Barbey d'Aurevilly.

De Maistre a indiqué d'une façon fort expressive ce qu'il faut faire pour réussir :

(i) Année 1862, p. 21.

(2) Feiiiiles détachées, p. 442.

(3) Les Œuvres et Us hommes. Littérature épistokire, p. 44.

« Savoir attendre, c'est le grand secret du succès (i). » Cet extrait de la lettre que Jules Janin adressa à un jeune musicien désespéré nourrissant des idées de suicide, est également une excellente leçon pour ceux qui débutent : « J'ai été aussi malheureux que vous ; j'ai gagné cinquante francs par mois dans une pension de Chaillot où j'enseignais le grec et le latin à des enfants mal venus. Eh bien, je travaillais aux leçons six fois par semaine, et c'était un rude orchestre à conduire. Aussitôt que ma tâche était accomplie, je me mettais à l'œuvre pour mon propre compte et j'étudiais (2) ». Voici ce qu'écrit Emile Zola : « Travaillez, tout est là. Ne comptez que sur vous. Dites-vous que si vous avez du talent, votre talent vous ouvrira les portes les mieux fermées, et vous mettra aussi haut que vous méritez de monter. » Et ailleurs : « Le pire des malheurs pour un débutant est d'arriver

(i) Voir Samuel Smiles, Self Help, p. loi. (2) Lettre du 15 septembre 1838.

et de réussir trop vite. Il faut savoir que derrière toute réputation solide, il y a vingt ans d'efforts et de travail (i). » — La pensée seule, sans cesse concentrée sur le même objet, peut également produire des effets merveilleux. On demanda un jour à Newton comment il était arrivé à faire ses extraordinaires découvertes : « En y pensant toujours », répondit-il. Le peintre Chenavard s'est rencontré avec le grand mathématicien, quand il a dit :

« On ne peut s'imaginer tout ce que l'on trouve dans une idée en y pensant toujours. »

Il est certain que bien écrire ne signifie pas seulement connaître à la perfection la GrammaU'e des Grammaires, savoir construire et aligner un nombre déterminé de phrases auxquelles Noël et Chapsal n'auraient rien trouvé à reprendre, posséder une orthographe impeccable.

L'orthographe, en effet, n'est au style que ce que le cadre est au tableau. Les solé-

(i) Le Roman expérhnenlal.

cismes n'ont pas empêché les Mémoires de Saint-Simon d'être une œuvre géniale.

Ce qui est vraiment indispensable, c'est d'avoir à sa disposition un arsenal de mots assez fourni pour que l'on puisse y trouver, à point nommé, l'expression la plus appropriée à sa pensée et traduire les nuances les plus délicates du sentiment. L'écrivain qui sait tirer le meilleur parti de sa langue est celui qui en a dévoilé tous les secrets. Elle ressemble à une mine qui ne consent à livrer ses richesses qu'au prix des plus grands efforts. Mais dès qu'on a trouvé le filon et extrait le métal précieux, dès que les trésors s'offrent à profusion, TArt sort triomphant des luttes qu'il a fallu soutenir. Le lecteur se doute rarement des fatigues intellectuelles qui sont cachées dans chaque ligne, dans chaque mot des œuvres qu'il admire le plus. Il n'a pas assisté au labeur déployé, à la lente préparation, à la ciselure patiente ! Il ignore les veilles et les insomnies que ces pages ont parfois

coûtées à leur auteur. Mais qu'importent les déboires et les souffrances qu'entraîne cette culture intensive de l'esprit si l'on sent en soi les forces voulues pour créer une belle floraison littéraire ?

« Le souci de la phrase restera toujours un des caractères de notre littérature française », a dit E. Zola dans un bel article de critique reproduit dans le supplément du Figaro du 22 décembre 1878. Des écrivains ont poussé cette préoccupation du verbe extrêmement loin, de même que d'autres, pour dire vrai, se sont plutôt ingéniés à le négliger. Parmi ces derniers, je citerai en passant Stendhal qui n'attachait guère d'importance à la forme, bien que ses œuvres lui aient également occasionné beaucoup delabeur. Ce témoignage de Prosper Mérimée est très précieux (i) : « Quelques négligences que l'on remarque dans ses ouvrages, dit-il, ils n'en étaient pas moins longuement travaillés. Tous ses livres ont été copiés plusieurs fois

(i) Notes et Souvenirs.

avant d'être livrés à l'impression ; mais ses corrections ne portaient guère sur le st3ie. Il écrivait toujours rapidement, changeant sa pensée et s'inquiétant fort peu de la forme. Il avait même du mépris pour le style et prétendait qu'un auteur avait atteint la perfection lorsqu'on se souvenait de ses idées sans pouvoir se rappeler ses phrases. » Stendhal écrivit du reste lui-même ces lignes curieuses à un de ses correspondants : « Vous recevrez V Amour. Ne vous mêlez nullement des corrections. Je me fiche des fautes d'impression (i). »

L'opinion de L. Veuillot est en quelque sorte hybride sous ce rapport. Voici un passage des plus intéressants puisé dans son livre Z^5 Libres penseurs (2) : « Ce que tu auras fait avec beaucoup de plaisir ou beaucoup de peine, jamais ne sera complètement mauvais. La page raturée, refaite, recopiée, est la bonne; la page

(i) Correspondance, 56Meure.

(2) Chapitre xxi du livre I.

tracée d'un seul jet, sans points, sans virgules, sans ratures, sans orthographe, est rexcellente. Oh ! que l'idée est pleine là où elle n'a pas donné le temps d'achever les mots! Porte de confiance à Timprimeur ces feuilles choisies. Que peut te demander le public quand tu ne lui donnes rien que tu n'aies écrit ou la sueur au front, ou le sourire sur les lèvres, ou la pitié dans le cœur et les larmes aux 3^eux ? »

Cependant, Veuillot était pour son propre style d'une grande sévérité.

Jul-es Lemaître écrit à son propos dans Les Contemporains : « Veuillot est soucieux de pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres là-dessus — mais d'un purisme large et dont les informations remontent au moins jusqu'au xv® siècle. Il est aussi préoccupé et presque à l'excès de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux cacophonies (cf. Odeurs de Paris, p. 213). Sa prose est impeccablement musicale. >

Les laborieux que nous citerons encore appartiennent à toutes les périodes de l'histoire littéraire. C'est surtout à leurs œuvres que je désire emprunter mes citations. Montesquieu a dit dans son livre L'esprit des Lois : « Vous lirez cet ouvrage en quelques heures, mais il m'a coûté tant de travail que mes cheveux en ont blanchi. » Q^uant à J.-J. Rousseau, nous possédons les détails les plus instructifs sur la manière dont il rendait sa pensée. Les Conjessions renferment des passages d'un haut intérêt. Ceux qui sont reproduits ci-après présentent le travail d'élaboration de cet admirable prosateur sous des couleurs vraiment dramatiques (i) : « Deux choses presqueinalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent qu'après coup. » Et plus loin : « Mes idées s''arran-

(i) Les Confessions, I'''-' partie, livre III.

gent dans ma tête avec la plus incro3'able difficulté : elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations ; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot, il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après, une longue et confuse agitation. » Et plus loin encore : « De là vient l'extrême difficulté que je trouve à écrire. Mes manuscrits, raturés, barbouillés, mêlés, indéchiffrables, attestent la peine qu'ils m'ont coûtée. Il n'y en a pas un qu'il ne m'ait fallu transcrire quatre ou cinq fois avant de le donner à la presse. Je n'ai jamais pu rien faire la plume à la main vis-à-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies, que j'écris dans mon cerveau : l'on peut juger avec quelle lenteur, surtout pour

un homme absolument dépourvu de mémoire verbale, et qui de la vie n'a pu retenir six vers par cœur. Il y a telle de mes périodes que j'ai tournée et retournée cinq ou six nuits dans ma tête avant qu'elle fût en état d'être mise sur le papier. »

On sait que peu d'écrivains eurent autant le culte de la phrase que Pascal. « C'est un des princes du style, dit de lui Paul Bourget (i). On sait aujourd'hui à quel acharné travail est due la phrase qu''il écrit. Le vulgaire s^imagine que la prose est plus flottante que les vers et ne se développe pas suivant un rythme. Rien de plus faux. Une phrase bien faite donne à chaque mot une place telle qu'une simple conjonction ne saurait bouger sans que l'effet total diminue. Une page bien écrite se tient debout, comme les stèles de marbre, immobile et d'une seule venue. Un nombre secret soutient les phrases et les pages ; ce nombre les adapte à

(i) Etudes et Portraits, p. 21*

notre poitrine de façon que nous pourrions les réciter tout haut, presque sans fatigue. Nul comme Pascal n'eut ces qualités techniques, et dans une époque où la qualité des mots était merveilleuse. »

Ayant dû à peu près improviser les trois premières lettres de ses Provinciales y Pascal a refait treize fois la i8° lettre, et il s'est excusé de n'avoir pas fait la 16" plus courte, faute de loisir.

M. de Sacy a pu dire de Pascal : « Le style de Pascal, si admirable qu'il soit, sent Teffort et le travail comme sa vertu (i). »

Ernest Legouvé écrit au sujet de Bossuet, dans Epis et Bluets (2) : « Un de ses ouvrages nous permet de le surprendre en plein travail, de le saisir à l'œuvre, c'est le Panégyrique de Saint-André. Le manuscrit, retrouvé par un lettré aussi délicat que consciencieux, M. Vallery-

(i) Variétés littéraires, morales et historiques, tome I, p. 296. (2) p. 258.

Radot (c'est du père que je parle et non du fils, on pourrait s'y tromper) est surchargé de retouches et de variantes ; vingt leçons différentes s'y superposent l'une à l'autre; les marges sont aussi remplies que les pages. »

Massillon se trouvait dans le même cas, d'après ce que rapporte d'Alembert. Il corrigeait sans cesse ses manuscrits.

Boileau a loué Voiture d'avoir extrêmement travaillé ses œuvres.

Maine de Biran, dit : « Je m'embarrasse et je m'épouvante de ma propre idée; toute expression m'arrête et me donne des scrupules. Je n'ai aucune confiance en tout ce que je publie et suis toujours tenté de les reprendre et de courir après mes écrits à peine parus, pour leur en substituer d'autres qui vaudraient certainement beaucoup moins. J'appelle toujours heureux tous ceux qui sont astreints à un travail fixe, qui ne sont point soumis au tourment de l'incertitude, de l'indécision qui empoisonne les hommes maîtres de leur temps. »

M. de Sacy dit encore de La Rochefoucauld et de La Bruyère (i) : « M. Duplessis a relevé avec un soin extrême les changements successifs que La Rochefoucauld a faits à ses Maximes dans les différentes éditions qu'il a données, soit pour adoucir un peu la rigueur impitoyable du fond, soit pour arriver à ce point de précision merveilleuse dans le style, de délicatesse et de bon goût qui fait aujourd'hui notre admiration. Les changements, c'est peu de chose, mon Dieu, presque rien en apparence. C'est un mot mis à la place d'un autre. C'est une tournure qui abrège ou qui donne un peu plus de relief à la pensée. C'est un membre de phrase retouché, un vrai travail de points et de virgules, pures minuties! Oui, et La Rochefoucauld, un grand seigneur de la cour de Louis XIV, a donné quinze années de son temps à ces minuties-là. Quinze années, je ne dis pas trop. Car la première édition des Maximes est de 1665 et la der-

(i) Variétés littéraires, morales et historiques, p. 321.

nière de 1678; voilà déjà treize ans. On peut bien croire qu'avant de publier son livre, La Rochefoucauld l'avait manié et remanié plus d'une fois, lu et relu devant ses amis. Oh ! le bon temps que celui où un La Rochefoucauld passait quinze années de sa vie à enfanter un petit volume de deux cents pages, où un La Bruyère occupait toute la sienne à composer ce modeste ouvrage des Caractères, qu'il n'osait publier encore qu'en le mettant sous le patronage d'une traduction des Caractères de Théophraste !

Q^u'on est heureux de pouvoir peser ses mots tout à loisir, d'avoir deux ans devant soi, s'il le faut, pour trouver la bonne expression, celle qui sera toujours vraie, toujours juste, toujours piquante! C'est avec ces minuties-là qu'on passe à la .postérité. »

La Fontaine commence en ces termes la préface de son roman Psyclié : « J'ai trouvé de plus grandes difficultés dans cet ouvrage qu'en aucun autre qui soit sorti de ma plume. Cela surprendra sans doute

ceux qui le liront ; on ne s'imaginera jamais qu'une fable contée en prose m'ait tant emporté de loisir; car pour le principal point qui est la conduite, j'avais mon guide : il m'était impossible de m'égarer. Apulée me fournissait la matière ; il ne restait que la forme, c'est-à-dire les paroles : et d'amener de la prose à quelque point de perfection, il ne semble pas que ce soit une chose fort malaisée ; c'est la langue naturelle de tous les hommes.

Avec cela, je confesse qu'elle me coûte autant que les vers ; que, si jamais elle m'a coûté, c'est dans cet ouvrage. »

La Fontaine est un des écrivains qui ont le plus travaillé. Ses manuscrits sont noirs de ratures. Il les reprenait presque vingt fois.

Boileau a dit à propos de Voiture et de Guez de Balzac, qu'on ne « durait que par la forme ». Et il ajoute quelque part dans sa Correspondance : « Notre langue veut être extrêmement travaillée. )> Il dit aussi ailleurs : « Les ouvrages les plus naturels sont ceuxqui ont été travaillés avec le plus

de soin », inspirant peut-être à Condillac cette pensée que le « naturel était l'art passé en habitude ». Dans des réunions qu'ils avaient ensemble, Boileau, Molière, La .Fontaine et Racine appréciaient le plus la perfection de la forme.

A notre époque, les laborieux n'ont pas été rares non plus. Je ne parlerai que de quelques-uns, et particulièrement de Flaubert qui en est le type le plus frappant.

Tout d'abord Balzac, son devancier dans le réalisme, ne travaillait pas moins ses écrits : nous avons déjà eu l'occasion de le constater plus haut. Quand il se mettait à l'œuvre, il se cloîtrait chez lui et ne sortait plus avant qu'il eût achevé son ouvrage. Pendant cette période de surmenage cérébral, il condamnait sa porte à tout le monde, même à ses meilleurs amis, et peinait de seize à dix-huit heures sur vingt-quatre, d'arrache-pied, se stimulant l'esprit à grand renfort de café noir. Il poussait tellement loin cette dépréoccupation de tout ce qui ne concernait pas son travail, qu'il ne décachetait pas même les

innombrables lettres qui s'accumulaient chaque joursur sa table, se réservant de les lire au moment où il serait délivré de cette géhenne littéraire. Son éditeur, M. Edm. Werdet, qui seul pour ainsi dire pouvait l'approcher en venant prendre ses épreuves couvertes de ratures, donne à ce sujet des détails très piquants dans un livre contenant les documents les plus précieux sur le célèbre auteur des Parents pauvres (i). Celui-ci écrivit un jour à j^/jme Hanska : « Voici trois jours que je suis pris par d'invincibles sommeils, qui annoncent le dernier degré de la fatigue cérébrale. Je n'ose vous dire quel effort je fais pour vous écrire. J'ai une plumophobie, une encrophobie qui va jusqu'à la soufirance. » Sainte-Beuve s'appelait luimême « un ouvrier à la peine et à l'heure » . Il écrivit à l'abbé Barbe (2) : « Le travail auquelje me suis assujetti est si acharné,

Ci) Edmond Werdet, Portrait intime de Bal:(ac. (2) NouveUt correspondance de Sainte-Beuve, Lettre

que je n'ai pas une minute pour les relations agréables de la vie^ et à peine pour les œuvres de la société. D'ici à quelque temps, je verrai à détendre cette vie de manœuvre, et à me procurer un peu de loisir ». Mérimée a recopié dix-sept fois le manuscrit de Colomba. « Peu d'hommes, écrit Maxime Du Camp, ont été plus scrupuleux que Mérimée dans le travail littéraire : il cherchait la perfection et l'a souvent rencontrée ; l'envie de mieux faire l'aiguillonnait, il respectait son œuvre et ne se lassait de la corriger. Son procédé était d'une extrême lenteur ; il recopiait ses manuscrits et en les recopiant les modifiait. -»

Une biographie citée par Veuillot dans ses Odeurs de Paris [i) rapporte au sujet de Renan : « Il efface, revient, retranche remplace des mots, retouche des phrases, les arrondit, recommence des pages entières. Je le vis aussi toujours corriger les épreuves, de façon à faire perdre la tète

aux imprimeurs. Il ajoute au moinsautant qu'il retranche, et les mots toujours lui semblent ne rendre qu'imparfaitement toutes les délicatesses de sa pensée — Il est, pour ainsi parler, obligé de fouiller la langue dans tous ses recoins pour y découvrir le mot qui s'applique juste à sa pensée et de cette recherche incessante naissent mille finesses de langage, mille tours de phrases ingénieux ou frappants qui donnent à tous ses ouvrages ce charme profond, cette saveur particulière, cette fluidité et je dirais presque ce vaporeux qui font que, bon gré mal gré, quand on les a une fois ouverts, on est obligé d'aller jusqu'au bout. »

Quant à Emile Zola, le puissant romancier naturaliste, il n'écrit guère non plus avec une grande facilité. George Sand n'aurait pas été en droit de lui faire ce reproche de lenteur voulue qu'elle adressait à Gustave Flaubert. Néanmoins, il ne produit jamais plus d'unepage par heure, plus de quatre pages par jour (i). Il les

(i) LEcho de. la Semaine^ 22 février 1891.

travaille opiniâtrement, en s'entourant de tous les documents qu'il a entassés à la suite de longues et patientes recherclies. «Jamais, a-t-il déclaré, je ne trouve bien ni le plan, ni le développement, ni le st3ie, ni les mots. Est-ce que si je n'avais pas ce ver rongeur qui me dévore, ce doute qui me tourmente et me désole, je serais dans l'état de santé où vous me voyez réduit ? Regardez mes mains : on dirait que j'ai le deUriitm trcmens, et je ne bois que de l'eau. Je me tue à travailler, mais je ne réussis jamais à faire ce que je veux; je suis toujours mécontent. Voilà la vérité! » (i).

Parmi les stylistes contemporains , Léon Cladel est également au nombre de ceux qui professent pour la forme une véritable vénération, et personne ne s'en étonnera quand on saura qu'il eut pour maître Charles Baudelaire. Celui-ci se

(i) Voir la bibliographie de Zola dans le Dictionnaire international des écrivains du jour de M. de Gubernalis, p. 1959. M. de Amicis, l'éminent écrivain italien, qui a personnellement connu E. Zola à Paris, a publié à ce sujet une page fort intéressante.

montrait inexorable à l'égard des moindres négligences, chaque fois que l'auteur des Va-Nit-Pieds lui soumettait une de ses œuvres. Voici ce que raconte Cladel dans ses Années d'apprentissage.

Le passage est tellement caractéristique qu"il mérite d'être reproduit tout entier : « Nous nous mîmes à l'œuvre incontinent. Tout beau ! dès la première ligne, que dis-je ! à la première ligne, au premier mot, il fallut en découdre ! Etait-il bien exact, ce mot, et rendait-il rigoureusement la nuance voulue ? Attention ! Ne pas confondre agréable avec aimable, accort avec charmant, avenant avec gentil^ séduisant avec provocant, gracieux avec amène, holà ! Ces divers termes ne sont pas SN'nonymes ; ils ont, chacun d'eux, une acception toute particulière ; ils disent plus ou moins dans le même ordre d'idées et non pas identiquement la même chose ! Il ne faut jamais, au grand jamais, employer l'un pour l'autre. En pratiquant ainsi, on en arriverait infailliblement au pur charabia. Les griffonneurs poli-

6o LE LABEUR DE LA PROSE

tiques, et surtout les tribuns de même nature, ont seuls le droit, enseignaitPierre- Charles , d'employer admonition pour conseil, objurgation pour reproche, époque pour siècle, contemporain pour moderne, etc., etc. Tout est permis aux orateurs profanes ou sacrés, qui sont, sinon tous, du moins la plupart, de très piètres virtuoses : mais nous, ouvriers littéraires, purement littéraires, nous devons être précis, nous devons toujours trouver l'expression absolue, ou bien renoncer à tenir la plume et finir gâcheurs... Et tandis qu'il dissertait à voix haute et lente, le sévère correcteur soulignait au crayon rouge, au crayon bleu, les phrases qui, selon lui, manquaient de force ou bien d'exactitude, et ne s'adaptaient point à ridée ainsi que les gants de peau.

« Selon lui, notre langue était la reine des langues, et les lettres le premier des arts. Elle les avait tous engendrés et conçus, la littérature ; aussi les dominaitelle tous. Ils devaient donc s'incliner devant elle et lui rendre grâces avec humilité".

LE LABEUR DE LA PROSE 6l

N'était-elle pas pleine de rythmes, et de rythmes plus merveilleux et plus nombreux que ceux afférents à lamusique ; et, comme cette dernière, n'avait-elle pas, elle aussi, ses rondes, et ses blanches, ses noires, ses croches, ses doubles et ses triples croches, ses andante, ses allegro, ses rugissements et ses soupirs ? On avait beau dire et beau faire, un vers cornélien serait toujours plus sculptural qu'une statue, et la ciselure des mots l'emporterait éternellement sur la ciselure des métaux ou des marbres, et les peintres ne tireraient jamais de leurs palettes que des couleurs bien ternes à côté de celles que le poète, lui, peut extraire de son écritoire. Examinez : ce mot n'est-il pas d'un ardent vermillon, et l'azur est-il aussi bleu que celui-là ? Regardez : celui-ci n'a-t-il pas le doux éclat des étoiles aurorales, et celui-là la pâleur livide de la lune ? Et ces autres, où s'allument des scintillations égales à celles des crinières inextricables des comètes ?... Et ces autres encore, en qui Ton découvre les arborescences

splendides et prodigieuses du soleil (i) ! « Les aveugles seuls sont dans l'impossibilité de distinguer cela. L'écrivain, vous dis-je, est l'homme par excellence, le grand ouvrier : en écrivant, il dessine, il peint, il grave, il burine, il nielle, il émaille, il sculpte, il pense, il chante, il rêve, il spécule, il aime, il hait, il fait toutes chosesen n'en faisant qu'une seule ; il accomplit ces diverses fonctions en exerçantla sienne, qui les contienttoutes 1 Il est l'universel et le Trismégiste. Il est Pan, il est tout! Il est, enfin, parmi les artistes, le roi ; de même que parmi les hommes et les mots, le verbe est Dieu (2)!... »

Charles Fuster a écrit les lignes suivantes dans le Semeur (3). Bien que toutes ne concernent pas la prose, elles valent d'être reproduites intégralement:

(i) On remarquera ce passage, qui semblait annoncer les recherches actuelles sur la « coukurdes mots ».

(2) Lire au sujet de cette belle page La légende du Parnasse contemporain, de C. Mendès.

(3) N° du 25 septembre 1891 .

« Je ne sais comment M. Leconte de Lisle a composé ses poèmes ; il a dû, je m'imagine, les laborieusement concevoir, y travailler avec une persévérance passionnée.Demême pour Sully-Prudhomme, le Sully Prud'homme de la Justice ei du Bonheur ; de même encore pour Guy de Maupassant les réalistes « documentaires » ; ceux-là ont deux souffrances, les préliminaires méthodiques seront la pénible exécution ; ils ont raffiné encore et aiguisé la fatigue de l'écrivain.

« D'autres, les romantiques, comme Léon Cladel, s'acharnent après le mot, le mot, et le mot encore ; chaque phrase, interminable, mille fois enroulée sur ellemême, ils Tarrosent du sang vif de leur cerveau.

« Paul Bourget m'écrivait, jadis, en me contant les efforts prodigieux que lui coûtèrent ses essais de psybhologie. Mistral met sept ans à parfaire chaque poème ; Alphonse Daudet travaille, douloureusement, avec tous les nerfs affolés ou paralysés ; j'ai vu le romancier du Mâle,

Camille Lemonnier, composer tout debout à son pupitre, en triturant chaque phrase, la congestion à la face, les pieds frappant le plancher avec fureur... »

Le discours de réception prononcé à l'Académie française par Pierre Loti contient aussi un passage intéressant au sujet d'Octave Feuillet :

« ... Je crois du reste qu'il a été un vrai martyr des lettres, on ne trouverait sans doute pas un autre écrivain qui ait aimé son art avec tant de passion et qui en ait souffert aussi continuellement que lui.

«... Tous ses livres ont été écrits dans l'angoisse et dans la fièvre. Il était poursuivi par cette crainte obsédante de déchoir, que ne connaissent point les médiocres, en général contents d'eux-mêmes ; il se croyait toujours au-dessous de l'œuvre précédente et il lui arrivait de détruire désespérément le lendemain ce qu'il avait achevé la veille. La phase la plus pénible de son travail était celle de la composition. »

Alphonse Daudet fut aussi un grand laborieux, bien que très peu de styles reflètent moins les fatigues qu'ils ont coûtées (i). M. Antoine Albalat a dit de lui :

(i) En effet, son procédé de travail peut faire croire que Daudet avait une grande facilité d'écrire. Dans un article du Figaro du 17 décembre 1897, M. Gaston Calmette dit de lui : « La mort, du moins, lui a été douce. Elle l'a emporté sans le faire souft'rir, au milieu des siens, dans la chaleur, dans l'affection du foyer familial. Il avait passé tout le jour à travailler, selon son habitude. On sait comment i^ travaillait, s'arrêtant à chaque instant pour causer, parlant en quelque sorte à ses livres en même temps qu'il les écrivait. Il appelait cela « penser tout haut » d'une jolie locution de son pays, cet éclatant et ensoleillé pays qu'il aimait tant et qu'il raillait si bien 1 »

Mais il n'y a pas que le procédé qui puisse donner cette illusion. La texture même de son style est empreinte d'un^ rare facilité : Son style, a écrit Emile Faguet, « était fait de syntaxes brisées, d'alliances de mots inattendues et frappantes, d'ellipses vives et déconcertantes, et même quelquefois de ces impropriétés suggestives qui violentent l'attention, font réfléchir un instant et convenir ensuite qu'elles sont justes et qu'elles étaient nécessaires. Nid style n'est à la fois sî rapide et si peu coulant «.Pour le surplus, ce passage d'une interview de Zola achève de faire connaître le procédé de travail : « Il avait, comme nous en avons tous, une idée générale, le nœud de son action. Il la portait en lui. Puis, dans la rue, partout il recueillait, sur de petits cahiers, un mot piquant, un fait curieux. Ses notes prises, il attendait que le besoin de travailler le prît. Alors, dans la fièvre, i! écrivait, composait, reliant par un fil unique

« 11 fut grand écrivain bien plus par spontanéité que par application, quoiqu'il eût éperdùment travaillé, jusqu'à refaire dix fois Saplio (i). » L'auteur de Petit Chose a d'ailleurs déclaré lui-même dans une interview : « Il faudrait un an de dur labeur pour composer une pièce fort présentable. » Le témoignage de son fils, Léon Daudet, complète ces renseignements : « Il raturait courageusement et fréquemment, dit-il. Un premier brouillon, du premier jet, servait en quelque sorte de canevas. Ma mère et lui reprenaient ce « monstre », apportant le souci du style, conciliant l'harmonie et le besoin de réalité qui, toujours, poursuivit l'écrivain :

« — Sans ma femme, je me serais abandonné à ma dangereuse facilité. La perles faits épars dans ses cahiers, et il était capable de rester quinze et dix-huit heures penché sur sa table.

«Cette observation constante du réell'a fliit juger pour le plus réaliste des « quatre ». La plupart de ses personnages ont vécu, et l'exactitude de certaines de ses silhouettes, est telle que les modèles s'y reconnaissent aisément. »

(i) La Nouvelle Revue du i" janvier 1898.

fection ne me tourmenta que tard. »

Il existe au sujet d'Alfred de Musset un ouvrage curieux : Aljred de Musset raconté par sa gouvernante Adèle Colin (M""' yvo Martelet). Nous y trouvons ce souvenir intéressant :

« Le soir, il m'arrivait souvent d'écrire sous la dictée de M. de Musset, et, à mesure que je voyais les vers s'aligner, je me réjouissais en me disant que tout cela se changerait en droits d'auteur que j'irais toucher; tout en écrivant, je voyais déjà mon poète en imagination devenir riche et à l'abri de tout créancier.

« Mais voilà que le lendemain matin, en relisant ce qu'il avait écrit la veille, il effaçait, raturait, diminuait et changeait presque tout, si bien que je ne pouvais m'empêcher quelquefois de lui témoigner mon désappointement.

<-< Alors lui, tout fâché, s'écriait: — « Taisez-vous, je ne peux pas me fier à vous ! Ma parole ! si je vous écoutais, j'arriverais à faire de mauvais feuilletons à tant la li" gne. »

« Et il reprenait tout sérieux, mais doucement tout de même : — « Ne témoignez jamais, je vous prie, de mécontement quand je corrige mon travail. »

Pailleron n'était pas moins difficile que le célèbre poète de la Nuit d'octobre. Dans un article d'Adolphe Brisson, nous lisons le passage suivant :

« C'était un travailleur intermittent et capricieux ; il laissait mûrir lentement le fruit avant de le cueillir. Un instinct mystérieux l'avertissait que le moment de la récolte était venu. Et soudain une activité prodigieuse succédait à son indolence accoutumée. Il perdait le sommeil et Tappétit ; il empilait notes sur notes^ manuscrits sur manuscrits; il échafaudait, raturait, taillait, rognait, ajoutait et surajoutait. Il était l'inventeur d'un procédé de condensation ingénieux qui consistait à recomposer de mémoire le brouillon primitif; il gardait l'essentiel, le reste s'évaporait; il ne restait au fond du creuset que quelques gouttes, où le suc de l'ouvrage se trouvait enfermé et concentré.

Cette tension n'allait pas sans engendrer une lourde lassitude. Aussi était-elle suivie de longs repos.

« Et c'est ainsi que Pail'.eron a vécu, partagé entre deux tourments : le besoin et l'appréhension d'écrire (i). »

Ecoutez aussi cette anxieuse confession de Paul Adam : « J'ai mis un an à écrire le Mystère des Joules, un an à écrire la Force et autant à prévoir ces deux ouvrages. C'est une légende, à mon avis, ce reproche qui m'est fait de construire vite. La vérité est que je ne vis pas ou guère ; et que tout mon temps, du réveil au sommeil, est consacré, instinctivement, spontanément, à l'élucubration. Ni visites, ni devoirs mondains, ni théâtre, ni sport ne méprennent de mes heures. Je n'accepte pas de loisirs ; j'aime mieux imaginer des choses plutôt que de me réjouir avec des amis. Le travail écrit ou pensé est ma normale constante, le reste m'ennuie. Je suis d'un naturel songeur et parfois je note

(i) République française, 11° du 25 avril 1899,

mes songes, d'où mes livres que j'ai toujours écrits sous la dictée de l'inspiration, n'abandonnant un paragraphe que lorsqu'il me satisfaisait. Sinon la page échouait à la corbeille à papier, et je recommençais jusqu'à ce que j'eusse trouvé (i). »

Avant de passera Flaubert, le plus laborieux de tous, je dirai encore un mot des frères de Concourt. Eux aussi ont été des pionniers de l'art d'écrire. La lettre suivante qu'Edmond de Concourt adressa, après la mort de Jules, à Gustave Flaubert, et que celui-ci a longtemps conservée inédite, est, au sens de l'auteur de Madame Bovary « une des pages les plus poignantes de notre histoire littéraire ». Elle est datée du mois de juillet 1870: « A mon sentiment mon frère est mort du travail et surtout de l'élaboration de la forme et de la ciselure de la phrase, du travail du style. Je le vois encore reprenant des morceaux écrits en commum, et qui

(i] Revue Bleue. Conversations, souvenirs et lectures par Ernest Tissot, {n^ du 23 juin 1901).

nous avaient satisfaits tout d'abord, les retravaillant des heures, des demi-journées avec une opiniâtreté presque colère, changeant ici une épithète, là faisant entrer dans une phrase un r3'thme, plus loin reprenant un tour, fatiguant et usant sa cervelle à la poursuite de cette perfection si difficile, parfois impossible de la langue française, dans l'expression des choses et des sensations modernes. Après ce labeur, je me le rappelle maintenant, il restait de longs m.oments brisé sur un divan, silencieux et fumant. Ajoutez à cela que quand nous composions, nous nous enfermions des trois ou quatrejours, sanssortir, sans voir un vivant. C'était pour moi la seule manière de faire quelque chose qui vaille, car nous pensions que ce n'est pas tant l'écriture mise sur le papier qui fait un bon roman que l'incubation silencieuse en vue des personnages, la réalité apportée à la fiction... »

Flaubert, lui, poussait lesoin de la forme jusqu'à ses limitesles plus extrêmes. Voici comment il écrivait :

« Je me lève à midi et me couche vers trois ou quatre heures du matin, dit-il. A peine si je vois la lumière des cieux, chose odieuse en hiver. Aussi je ne sais plus distinguer les jours de la semaine. Depuis dix-huit jours, lu en entier et analysé \diRetraite des dix mille, six traités de Plutarque, le grand hymne de Cérès, dans les poésies homériques, en grec ; de plus, Taharin le soir, ou plutôt le matin, pour me divertir dans mon lit... Le chapitre premier m'a occupé deux mois cet été. Je ne balance pas néanmoinsà le jeter au feu, quoiqu'en soi il me plaise fort. »

Flaubert travaillait de dix à quinze heures par jour, mais il était un grand perdeur de temps. Il ne s'échauffait que vers cinq heures quand il s'était mis au travail à midi (i).

V Education sentimentale est l'œuvre sur laquelle il a le plus peiné.

Les frères de Concourt ont écrit dans leur Journal (2) que ce bûchage était

[ï) Journal des de Goiicourt : année 1860, p. 305. (2) Journal, tome V, p, 287.

seulement coupé de plusieurs eaux dans la Seine, le soir, et le produit de 900 heures de travail était une nouvelle de trentes pages !

Je trouve encore dans la belle préface que Guy de Maupassant a consacrée à Flaubert, les lignes suivantes :

« Obsédé par cette croyance absolue qu'il n'existe qu'une manière d'exprimer une chose, un mot pourle dire, un adjectif pour le qualifier et un verbe pour l'animer, il se livrait à ce labeur pour découvrir à chaque phrase ce mot, cette épithète et ce verbe (i). »

Voici le portrait que Guy de Maupassant trace de Flaubert au travail : « Sa figure rouge, que coupait une forte moustache blanche aux bouts tombants,segonflait sou s un afflux furieux de sang. Son regard ombragé de grands cils sombres courait sur les lignes, fouillant les mots, charivant les phrases, consultantlaphysionomie des lettres assemblées, épiant l'efifetcomme un

(i) Page L (Préface précédant Bouvard et Pécuchet).

chasseur à l'affût. Puis il se mettait à écrire, lentement, s'arrêtant sans cesse, recommençant, raturant, surchargeant, emplissant les marges, traçant des mots en travers, noircissant vingt pages pour en achever une, et, sous l'effort de sa pensée, geignant comme un scieur de long. »

« Une phrase est viable^ disait-il, quand elle correspond à toutes les nécessités de la respiration. Je sais qu'elle estbonne quand elle peut être lue tout haut. Les phrases mal écrites, écrivait-il dans la préface des Dernières Chansons de Louis Bouilhet, ne résistent pas à cette épreuve ; elles oppressent la poitrine, gênent les battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de la vie (i). »

On ne doit donc pas s'étonner que Flaubert mît cinq années à écrire son l'Oman de Bouvard et Péeuchet qu'il laissa inachevé ! « Si à mesure quej'écris,

(i) Préface de G. de Maupassant, P. LU. La préface aux Dernières Chansons figure dans les Œuvres complètes de Flaubert.

dit-il, j'ai plus de mal, c'est que j'y vois plus loin (i). » Dans un autre volume de sa Correspondance : « La prose n'est jamais finie (2). »

Du moment qu'il avait construit une proposition avec tant de peines et de tortures, il n'aimait pas qu'on en changeât un mot. (Flaubert présente sous ce rapport une grande analogie avec E. Zola.) Lorsqu'il lut à ses amis le conte intitulé Un Cœur Simple, on lui fit quelques remarques et quelques critiques sur un passage de dix lignes. « Vous avez raison, dit-il, seulement... il faudrait changer ma phrase. » Le soir même, cependant, il se mit à la besogne; il passa la nuit pour modifier dix mots, noircit et ratura vingt feuilles de papier, et pour finir ne changea rien, n'ayant pu construire une autre phrase dont l'harmonie lui parût satisfaisante (3). » Ces lignes de

(i) Correspondance II, p. 228.

(2) Correspondance III, p. 332.

(3) Page LUI de la préface de G. de Maupassant.

Maxime Du Camp sont également fort curieuses : « Les notions de la vie réelle lui échappaient et il semblait flotter dans un songe permanent dont il ne sortait qu'avec effort. Au moindre incident qui troublait la quiétude externe de son existence, il perdaitla tête. Je Tai vu pousser des cris et courir dans son appartement, parce que son canif ne se trouvait pas à la place accoutumée. C'est de ce moment que date l'inconcevable difficulté qu'il éprouvait à travailler, difficulté qu'il sembla s'étudier à accroître et dont il avait fini par tirer vanité. Il aimait à montrer ces pages couvertes de ratures, où parfois il avait grand'peine à se reconnaître. Cela tient à ce que ses conceptions étaient confuses et qu'il n'arrivait à les clarifier que par l'exécution, pareil à ces peintres si nombreux qui, sachant imparfaitement le dessin, ne parviennent à la forme qu'à force de « patocher » la couleur. Bien souvent Flaubert m'a écrit : « Je n'en puis plus de lassitude ; j'ai écrit vingt pages ce mois-ci, ce qui est énorme pour moi, et

j'en suis harassé. » Il ne mentait pas ; mais ces vingt pages en représentaient cent cinquante toujours refaites, toujours remaniées, et qui peut-être reproduisaient à la fin le travail accompli dès le début (i). »

A ce jeu-là, il était inévitableque Flaubert se détruisît la santé et s'acheminât à grands pas vers la mort. Qu'on en juge par le passage suivant extrait du Journal des de Concourt (2) :

« Je rencontre dans le corridor Sari (aux, Délassements-Comiques). 11 me dit que Lagier est allé voir Flaubert à Rouen et qu'elle craint que la solitude et le travail ne lui fassent partir la tête. Il lui a parlé d'un sérail d'oiseaux, de choses incompréhensibles. Sur ce travail énorme et congestionnant, je ne sais plus qui, l'autre jour — je crois que cela vient de Mlle Bosquet, l'institutrice de la nièce de Flaubert, — me contait qu'il avait donné l'ordre à son do-

(i) Souvenirs littéraires, t. I, p. 2^i. (Voir aussi t. II, p. 536.)

[2) Journal, 3 novembre 1861, p. 392.

mestique de ne lui parler que le dimanche pour lui dire : « Monsieur, c'est dimanche ».

Le 8 mai 1880, Flaubert tombait foudroyé contre le pied de sa table de travail.

Quelques réflexions

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