CHAPITRE II
Q.UELQ.UES REFLEXIONS
Après avoir échafaudé le long chapitre que l'on vient de lire et qui n'est guère composé que de citations empruntées à un grand nombre d'écrivains illustres, il paraîtra utile que je délimite en quelques lignes l'importance du problème. Il peut être salutaire aussi de ne pas laisser le lecteur sous une impression angoissante En vérité, ces derniers feuillets
ne racontent-ils pas un vrai drame de la littérature ?
Ceux qui m'auront fait l'honneur de les parcourir auront sans doute été sollicités par des sentiments bien divers. D'aucuns auront considéré que ces difficultés épuisantes qu'éprouvent tant d'hommes de ta-
lent les encouragent dans la recherche de la perfection littéraire. Ilsauront compris toute la vérité de ce mot : « La forme n'est rien, mais rien n'est sans la forme. » Tel qui d'habitude laissait courir sa plume sur le papier, ne trouvant aucun mérite à polir sa phrase à l'instar d'une pierre précieuse, se mettra en devoir de châtier son style et ne reculera plus devant le barbouillage de quelques ratures. D'autres, au contraire, se seront effrayés. Ils auront perdu confiance en eux-mêmes. Tâchons cependant de nous entendre. Je n'ai pas voulu soutenir que la facilité de travail soit un défaut : elle prête même très souvent à la pensée une allure plus gracieuse etune simplicité pleine d'abandon. L'anecdote suivante, racontée par Ludovic Halévy dans ses Nofes et Souvenirs, tend du reste à confirmer d'une manière très piquante l'avis que je me suis permis d'émettre : «M. Thiers corrigeait beaucoup, il avait la fâcheuse habitude de récrire ses discours et de remplacer par de grandes et longues phrases les petites phrases heurtées et
incorrectes qui avaient été saisies au vol, toutes chaudes et toutes vibrantes, par les sténographes. Cela n'est pas Jrançais, disait M. Thiers... Soit, mais c'était vivant... Et après que M. Thiers avait revu et remanié ses épreuves, c'était bien moins vivant et ce n'était pas toujours plus français... C'était même quelquefois ^/ïd:or<? moins français. » A ce propos, les lignes suivantes, extraites d'un article que Francisque Sarcey fit paraître dans le Temps à l'occasion de la mort d'Emile Augier, présentent également de l'intérêt :
« C'est un des traits les plus curieux du' caractère d'Augier : il écoutait les critiques et il en profitait. Il n'y a guère de ses pièces qu'il n'ait remaniées jusqu'au dernier jour, et, il faut bien l'avouer, ces remaniements n'ont pas toujours été heureux. 11 faudra, pour quelques comédies, revenir au texte primitif qui était de premier jet. »
Que l'on ne s^y trompe donc pas, le but que je me suis surtout proposé est démettre en évidence ce dont est capable une vo-
lonté puissantes'exerçantdans le domaine de l'art d'écrire — principalement quand un esprit rebelle, mais riche en qualités, n'est pas secondé par une grande aisance d'exécution. Les citations que j'avais choisies étaient autant d'applications différentes du Lahor improhus oinuia vincit des Romains.
Ce qu'il importe aussi de faire observer, c'est que nos systèmes d'enseignement ne cultivent guère chez le jeune homme cette persévérance qui devient sans cesse plus indispensable dans la lutte journalière contre les obstacles.
Faire l'éducation delà volonté est une tâche que ne comprennent point nos pédagogues (i). Emile Faguet, professeur de rhétorique au lycée Janson-de-Sailly, à Paris, leur a dit de rudes vérités à ce sujet, à l'occasion d'une distribution des prix du concours général. Cependant, gardons-nous bien de tomber dans les extrêmes et disons avec M. Fallières, qui, au
(i) Cf. J. PAYot. L'Education de lavohnh'.
LE LABIiUR DE LA PROSE 05
cours de la même cérémonie, prononça un magnifique discours en sa qualité de ministre de l'instruction publique : « L'habitude des sérieux efforts delà pensée vaudra toujours mieux pourlasantéde l'espritque l'habitude des tours de force littéraire, si ingénieux et brillants qu'il paraissent. »
Ainsi, Flaubert ne poussait-il pas le souci de la phrase jusqu'à l'exagération en s'acharnant parfois plus de huit jours à détruire une simple assonance ? Ce grand écrivain ne fait-il pas songer à ce beau roman, La Rcclierclie de l'Absolu, oi^i Balzac met en scène un savant génial, Balthazar Claës, qui sacrifia son existence et sa fortune à lapoursuite d'une chimère e] qui crut ne l'avoir atteinte qu'au moment de rendre le dernier soupir ?
Si grande que soit mon admiration pour le labeur d'écrire, je ne puis m'empêcher de faire cette réserve.
Certes, le mépris du poncif, l'harmonie du style, la précision et l'originalité de la pensée sont des qualités tout à fait supérieures, si Ton veut occuper un rang
élevé dans la littérature, mais routrance est fâcheuse en toute chose : elle finit même par trahir une intellectualité morbide, plutôt que des dispositions saines et vigoureuses. Le travail doit vivifier l'esprit et non l'anéantir. Ajoutons aussi que les grands laborieux ne sont pas les écrivains pour lesquels la pratique de leur art constitue une continuelle torture.
Combien n'en connaissons-nous pas qui ont accumulé des ouvrages justement célèbres engendrés sans douleur aucune ! Leur travail est plutôt une ivresse et un enchantement. Cicéron l'aurait appelé un otiiun ciiiii digiiitate.Kisard avait-il raison d'accuser Janin d'être un prosateur « facile » ? On serait plutôt disposé à porter envie à cette faculté prodigieuse qui a créé des pages admirables, quelles que soient les négligences qu'elles contiennent.
J'applaudis au courage héroïque du littérateur qui ne parvient à produire que dans la souffrance et n'est soutenu dans ses efforts que par l'amour du beau et la foi dans l'idéal. La gloire a semé sa route
de plus d'épines que de fleurs. S'il sent réellement « du ciel l'influence secrète », rien ne doit l'abattre pour préparer son triomphe. Mais je ne saurais être exclusif Tiu point de n'éprouver que du dédain pour les auteurs les plus brillants chez lesquels le travail ne semble qu'un jeu agréable de leur imagination. Je puis admirer les Diderot (i), les Janin,les George Sand, les Lamartine autant que les Jean-Jacques Rousseau, les Balzac et les Flaubert. Le sanctuaire de l'Art doit être une cathédrale et non pas une chapelle. Je ne suis pas loin de me rallier aux paroles de L. Veuillot que j'ai déjà citées : « La page raturée, refaite, recopiée, est la bonne; la page tracée d'un seul jet, sans points, sans virgules, sans orthographe, estrexcellente. Et ceci m'amène à dire un mot d'une critiqueémisecontre Molière par un écrivain
(i) « Il a écrit, comme il parlait, facilement, gaiement, sans fcUigue et sans relâche ; cela purgeait son esprit, comme eût dit Aristote. Aussi ne peut-on parler ici de labeur artistique, de lente élaboration, de proposition savante et réfléchie... (Lanson, Hisloirc de la littérature française, p. 726).
qu'on a tort dene plus lire, et dont Voltaire a dit bien injustement, ce me semble, que c'est un four qui toujours chaufKe et oii rien ne cuit : je veux parler de La Harpe. Voici ce qu'il écrit dans son Cours de littérature française \ « Il fit plus de trente pièces en moins de quinze ans, et pas une ne ressemble à l'autre. Il était à la fois auteur, acteur et directeur de comédie.
On lui a reproché de trop négliger la langue, et on a eu raison. Il aurait sûrement épuré sa diction, s'il avait eu plus de loisir et si sa laborieuse carrière n'eût pas été bornée à cinquante-cinq ans. » La Bruyère a écrit du reste lui-même dans ses Caractères, au chapitre : Des Ouvrages de Vesprit: « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme et d'écrire purement. »
Je ne saurais guère partager cet avis.
Les réflexions de Ludovic Halévy que j'ai rapportées plus haut à propos des discours de Thiers me paraissent également applicables au grand comique. Un labeur méticuleux n'aurait certainement pas con-
venu à son Don Juan ou à son Misantliropc, à tous ces chefs-d'œuvre de l'espri t humain que le monde entier peut envier à la France. 11 fallait à ces pièces cet abandon et ce style à grandes touches qui les rendent inimitables. Certaines négligences semblent même des qualités, car la familiarité du dialogue s'accommode beaucoup plus d'une forme délicatement relâchée que d'une phrase impeccable dont les arêtes sèches font songer à une harangue d'académicien (i). Chez Molière, cette rapi-
^i) M. Lanson, dans son beau livre Histoire de la Littéraltire française cité plus haut, prend la défense de Molière en ces termes, contre un autre critique, M. Scherer ; « Le stj'le intense, chargé, emporté de Molière, est merveilleusement efficace. Les qualités qu'il a négligées, ou sont inutiles, ou sont des défauts à la scène. Son vers et sa prose sont faits pour être dits, et non pour être lus. Les critiques ne s'en sont pas doutés : ils ont ju^ ses comédies comme des livres, M. Scherer se plaint de ces phrases qui se répètent, se juxtaposent, toujours reliées par la conjonction et : c'est la nature même, et l'allure générale de la conversation. Nombre de phrases mauvaises, longues, confuses, qu'on trouve chez lui à la lecture, s'organisent spontanément dans la bouche du comédien : ce sont des phrases pour les oreilles, non pour les yeux » (p. 505). Dans le même volume, M. Lanson s'exprime comme suit sur le style de Lesage : « Une chose qu'il faut louer
dite d'exécution est la marque d'une organisation intellectuelle tout à fait extraordinaire. De quelle puissance merveilleuse ne devait-il pas être doué pour fixer ainsi à tout jamais, jusqu'à la postérité la plus lointaine, l'œuvre qui d'un jet s'épandait de son imagination ! Le génie n'est donc pas toujours la patience. Je ne doute pas que l'homme ne naisse avec lui. Qui sait si une muse ne le guette pas à l'instant où il voit la lumière pour lui apporter mystérieusement ce présent divin ?
Mais si cette muse a murmuré tout bas à Molière : « Tu arriveras à la gloire sans effort. La réalisation de ton œuvre nesera pour toi qu'un ravissement, » elle a dû dire à beaucoup d'autres : « Ton œuvre
presque sans réserve chez Lesage c'est le style, naliircl jusqu'à la négligence, et pourtant plus travaillé qu'il ne semble d'abord... » (p. 658).
Lire aussi dans le même ouvrage ce que dit M. Lansou de Saint-Simon que ne dirigeait « nul scrupule de grammairien et de puriste, nulle préoccupation technique d'écrivain » (p 672 et 67^). Nous reviendrons encore, à un point de vue plus spécial, sur cette question des .écrivains incorrects dans notre chapitre. Le Labeur de la Prêparalion.
sera un martyre; tu seras le damné de tes rêves ; il te faudra peiner sans relâche. Tu engendreras des choses admirables dans les angoisses et les tortures. »
Cependant, il en est d'autres aussi auxquels cette fée prophétique ne dit rien, n'annonce rien. Malgré tout, ils s'illusionnent. Aucun labeur ne leur coûte. Leur impuissance ne leur apprend pas à se résigner. Ils prétendent à tout prix sortir de leur vulgaire obscurité. C'est ce que les frères de Concourt appellent dans leur Manette Salonion « le courage de la médiocrité » (i).
(i) P. XVII.
De rinfluence .des Maîtres sur l'art d'écrire