DEL INFLUENCEDES MAITRES SUR L ART D ECRIRE
Quel rôle le hasard joue-t-il dans les productions littéraires ?
En limitant Texamen de ce 'problème à la phase de nos conceptions intellectuelles, il n'est pas très facile de le résoudre. Il touche de si près aux mystères de notre activité intime, que sa solution échappe à ceux-là mêmes qui pensent etqui écrivent(i). Mais si l'aspect
(i) Je ne m'étendrai pas sur la question du milieu, qui ne se rattache pas directementau labeur de la prose. Disons toutefois qu'un des points qu'on a vivement discutés de nos jours est de savoir si une grande agglomération comme Paris est propice à l'inspiration.
M. Albalat soutient que la capitale française est destruc-
purement subjectif de la question peut donner lieu aux hypothèses les plus différentes, nous nous sentons toutefois
tive de toute originalité : Selon lui, c'est dans les villages ou au bord de la mer que l'on travaille le mieux. C'est ainsi que Labiche était maire de sa commune; que George Sand ne quittait pas Nohant ; que Daudet s'était cloîtré rue Belle Chasse ; Zola reste à Medan et de Concourt habitait Auteuil ; Loti navigue ; de Maupassant fit de même. Mistral est à Maillane ; Soulary était à Lyon : Octave Feuillet habitait Versailles ; Paul Bourget n'écrit jamais un roman à Paris.
Ernest Renan a soutenu les mêmes opinions dans un discours prononcé en Sorbonne, sous le titre : « Peut-on travailler en province ? » (Séance générale du congrès des sociétés savantes, 15 juin 1889.) Pierre Loti ne pensait pas autrement dans son discours de réception à l'Académie française le 8 avril 1892. « Ce surchauftage de Paris, dit-il, qui est capable, il est vrai, de faire éclore chez des gens quelconques des demi talents très acceptables, ou, pour mieux dire, de surprenantes habiletés est plutôt nuisible pour ceux qui ont quelque rêve à traduire, quelque plainte d'âme à communiquer à leurs frères ou seulement un cri sincère à jeter. »
Citons ce passage de V Histoire de la littérature française (P- 734) P^r Lanson, à propos de Buffon : « Il trouve sa voie en 1739, après qu'il a été nommé Intendant du jardin du roi : il se tourne vers l'histoire naturelle ; il prépare ses matériaux. Ses deux premiers volumes paraissent en 1749 : préparer les volumes suivants, sera l'unique affaire des trente-neuf années qui lui restent à vivre. Il fuit Paris tant qu'il peut, et se rend à Monthard : là
sur un terrain beaucoup moins mouvant, quand nous ne cherchons pas à sortir du domaine de nos observations externes.
C'est ainsi qu'il nous est possible d'affirmer, sans craindre de nous abuser trop fort, que le hasard vient puissamment en aide à un écrivain en le plaçant dans un milieu propice (i), en donnant àsesétudes la direction la plus appropriée à la tournure particulière de son esprit, en mettant sur son chemin des maîtres qui s'intéressent à ses travaux et exercent sur l'éclosion de son talent une salutaire et décisive influence. L'étude de ces circonstances spéciales s'impose à la critique. Taine et Sainte- Beuve le comprirent admirablement. Ce dernier s'est souvent attaché à faire connaître dans ses œuvres : « tout ce qui, dit-il, modèle l'enfant et l'adolescent, plus
il se lève à cinq heures, il s'enferme dans son cabinet, et dicte jusqu'à neuf heures. A neuf heures, il déjeune, se fait raser et coiffer. A neuf et demie, il se remet au travail jusqu'à deux heures ; à deux heures, il dîne. Et c'est ainsi tous les jours, jusqu'à la fin. »
(i) Nous reviendrons cependant sur cette question dans le chapitre : Les Causes du labeur.
tard, le premier groupe d'hommes marquants au milieu desquels l'homme s'épanouit, la volée littéraire à laquelle il appartient (i) ».
Je désire m'occuper particulièrement de l'influence des maîtres, tout en reconnaissant, dès le début de mon travail, que même sous ce rapport, il n'est pas toujours commode d'arriver à un résultat positif et de formuler une loi qui embrasse les cas les plus variés. Tant il est vrai que les intelligences diffèrent profondément d'individuà individu et semblent sedonner le malin plaisir de dérouter les psychologues les plus perspicaces ! Chaque littérateursuit sa voie spéciale, sa pente naturelle. Et en cela, il est assez semblable à ces fleuves et à ces rivières dont l'art de l'ingénieur est seul capable, parfois, de retoucher l'allure trop capricieuse.
Ceci m'amène donc à déterminer nettement la matière de ce chapitre. Rencontronsnous aussi dans la vie des auteurs célèbres
(l) Taike, Derniers essais de critique et d'histoire ; p 59.
les traces d'un ingénieur littéraire, amoureux des surfaces planes et des figures rectilignes ?Jele crois. Cependant beaucoup d'écrivains ont systématiquement repoussé lasujétion des tutelles gênantes et ne se sont guère inquiétés des conseils qu'on leur prodiguait le plus complaisamment du monde. C'est ainsi que Montesquieu — un grand laborieux, comme nous avons déjà vu — a produit son admirable ouvrage V Esprit des lo'is^ tout en se refusant à écouter l'avis très défavorable de son ami intime Helvétius. Celui-ci trouva cette œuvre des plusdéfectueuses, et il la croyait destinée à amoindrir sérieusement la grande réputation dont jouissait l'auteur des Lettres persanes et de De la grandeur et de la décadence des Romains. « Voilà, écrivit-il, ce qui m'afflige pour lui et pour l'humanité qu'il auraitpu mieux servir»(i). Mais Montesquieu ne voulut pas changer un mot à son manuscrit. L'avenir a prouvé
{\) Etude sur ]a vie âe Montesquieu, ■ÇAV C. A. Walckenaer. Lire au sujet de Montesquieu ce que nous en disons dans notre chapitre : le Labeur de Vexée
BIBUOTHECAJ
lOO LE LABEUR DE LA PROSE
qu'il n'avait pas eu tort. En un an et demi, ce livre obtint vingt-deux éditions.
Montesquieu avait à cette époque cinquante-neuf ans et dès l'âge de vingt ans, il était déjà doué d'un jugement assez solide pour ne pas vouloir livrer à la publicité ses premiers écrits. Il n'entra dans la vie littéraire qu'à trente deux ans. Ne dirait-on pas que de Maistre ait écrit pour lui ce mot que j'ai déjà cité : «: Savoir attendre, c'est le grand secret du succès » ?
Mais si, à l'âge mûr, un écrivain peut s'émanciper très facilement de toute immixtion étrangère, il n'en est pas toujours ainsi durant ses années de classe. dette période de son éducation littéraire produit-elle un bien ou un mal ? Les leçons assez élémentaires qu'il aura reçues sont-elles de nature à développer ses qualités naturelles ? Retirera-t-il un avantage des multiples assauts que les commentateurs officiels de la syntaxe lui auront livrés ? L'analyse d'une scène de Corneille ou d'un sermon de Bossuet est-elle à même
LE LABEUR DE LA PROSE lOI
d'exercer sur ses idées et sur son style une influence prépondérante ?
La réponse à ces questions est assez complexe. Nous connaissons plus d'un écrivain qui ne s'est point assujetti aux tyrannies grammaticales et dont les ouvrages ont été créés sans autres maîtres d'école que les fauvettes chantant dans les bois. George Sand n'a jamais fort bien connu l'orthographe et il semble qu'elle ne se soit pas autrement préparée à écrire ses œuvres si attachantes qu'en chevauchant par monts et par vaux — plus attentive au vol d'un papillon qu'aux règles byzantines des verbes réfléchis...
Il est vrai, l'instinct Ta aidée beaucoup plus qu'une longue étude. Q^ui sait même si un travail de serre chaude n'eût pas déformé ses heureuses dispositions ^
Herbert Spencer n'hésiterait pas, je présume, à se prononcer pour l'affirmative»
car la culture première que l'enfant reçoit au collège, estloin de lui inspirer un grand enthousiasme. Il estime, en effet, que sous
ce rapport les résultats obtenus sont hors de proportion avec les moyens employés:
« Prenez par exemple, dit-il, l'emploi de la langue. Tout enfant auquel son père peut donner l'éducation fashionablej est, dès l'âge le plus tendre, bourré de grammaire, rompu à l'analyse grammaticale, dressé à trouver des fautes de langage. Après son temps de collège, pendant lequel les mots, leur sens et leur juste emploi l'absorbent presque uniquement, il passe dans une université où une grande part de son attention — souvent la plus grande — est consacrée à la culture littéraire, et où il a sans cesse sous les yeux des modèles de style, en vers et en prose. Voilà pour la préparation. Passons au résultat : Il est notoire que nos commentateurs d'auteurs classiques sont au nombre de nos plus mauvais écrivains anglais (i). » Herbert Spencer se donne ensuite le divertissement — souvent bien facile —
(i) Introduction à la science sociale. Traduction française, p. 289.
d'éplucher les fautes d'anglais commises parles hommesqui ont joué un grand rôle dans la politique et dans l'enseignement.
Toutefois l'illustre sociologue n'apporte-t-il pas une certaine exagération à son jugement ?
Les leçons d'un professeur, vraiment digne de ce nom. — c'est-à-dire épris de tout ce qui est grand et de tout ce qui est beau — est certainement capable de développer le goût littéraire d'un élève. A vrai dire, il en fera souvent un laborieux à force de le rendre attentif aux beautés d'une formeimpeccable. Mais qui sait? Peut-être en fera-t-il aussi un vrai esthète plutôt qu'un vulgaire barbouilleur de papier...
Et c'est pourquoi, le reproche que Sainte- Beuve adresse à Stendhal ne me semble pas tout à fait dépourvu de vérité, quand il dit : « Il n'avait pas eu de maître, ni ce professeur de rhétorique qu'il est toujours bon d'avoir eu, dût-on s'insurger plus tard contre lui (i). » En notre siècle, Stendhal
(i) Causeries du Lundi, tome IX, p 559.
lui-même exerça une profonde influence sur beaucoup d'écrivains, notamment sur Mérimée : «Non seulement, écrit M. Filon dans son livre Mérimée et ses amis (i), Mérimée adoptait la psychologie de son ami, mais il jetait sa pensée dans le même moule, lui empruntait ses formes brèves, décisives, autoritaires. »
Mais nous nous tromperions fort en nous imaginant qu'il est facile d'imposer, ex cathedra, une méthode de travail. Chacun de nous trouve tout seul, en quelque sorte spontanément, la méthode qui s'accommode le mieux à ses dispositions, car il nous répugnera toujours de nous plier à des règles despotiques. « Notre ennemi, c'est notre maître » a dit La Fontaine.
Si l'originalité d'un esprit est donc très vive, elle brise ses entraves ; si elle n'est pas d'une très forte étendue, les obstacles et les découragements en tarissent la source. Et rien n'est préjudiciable à notre
culture littéraire comme l'influence débilitante et atrophiante de ces professeurs dont le cœur est trop sec pour apprécier les belles choses et qui finissent par ne plus voir dans les élans les plus sul)limes de la poésie que l'accord d'un pronom ou le genre d'un substantif. Le mot de Lamartine sera toujours vrai :
Eh quoi ! le lourd compas d'EucIide Etouffe nos arts enchanteurs 1
Parmi les écrivainsqui ont très docilement subi l'influence d'un maître, nous pouvons citer Ernest Renan. Il a toujours écouté, avec les plus grands égards, les conseils de st3ie qui lui étaient donnés. Voici ce qu'il écrit dans Feuilles détacliées, à propos de sa collaboration au Journal des Débats :
« Je fus mis en relation avec le rédacteur du Journal des Débats, en avril ou mai 1857. ^L Ustazade (c'est-à-dire M. Silvesire de Sacy, directeur du journal, fils de l'illustre savant) revoyait mes articles avec le plus grand soin. Je les lui lisais,
et il me faisait des observations qui ont été les meilleures leçons de style que j'aie reçues. Tout en lisant, je levais furtivement les yeux, à certains endroits, pour voir s'ils passaient sans encombre... En littérature, il était classique pur... 11 savait si admirablement le français ! Il avait un sens si exact de la portée de chaque mot ! 11 corrigeait si bien les inexpériences juvéniles de ma manière d'écrire 1 J'en étais venu à laisser en ma première rédaction beaucoup de traits sur lesquels j'avais des doutes, bien décidé à les retrancher au premier signe de mécontement qu'il me donnerait (i). »
Et il n'y a pas que les grands maîtres qui exercent une influence. Un des meilleurs feuilletonnistes des Débats n'a-t-il pas avoué qu'il avait emprunté au critique démodé de la Coulonche jusqu'à des pro-
(i) Ernest Renan, FatiUes dâachées, p. ijy M. Bertin l'aîné, un autre directeur des Débats, avait l'habitude, raconte Renan, de dire aux jeunes débutants au journal : (( Ecrivez pour cinq cents personnes ; le reste, nous nous en chargeons», p. 141.
cédés de style, des tours de phrases et des formules qu'il a rajeunies ? Les amis appelaient les passages de ces articles des « Coulonches »...
Puisque je me vois amené à citer quelques exemples de l'influence des maîtres sur l'art d'écrire, je me permets de rappeler la page étincelante de verve que Léon Cladel a écrite dans ses Années cVapprentissagCy et où il nous fait part des admirables leçons de style qu'il reçut de Baudelaire (i).
M. Edmond Picard, qui a consacré à Cladel une superbe éi\\àe{Léoii Cladel eu Belgique) (2) y rapporte la conversation qu'il eut avec lui. Le passage suivant concerne spécialement mon sujet :
« Dnx^ vous savez ? Dnx. Ce personnage d'une de mes nouvelles, ce chercheur acharné du mot propre, du mot rigoureux, du mot sonnant, qui remplit l'idée comme
(i) Nous avons reproduit cette page dans notre chapitre premier.
(2) Voir la préface de K'a qu'un œil (Bibliothèque populaire).
une cartouche bien alésée remplit le canon d'un pistolet, c'est Baudelaire, fat travaillé sons lui. Il m'a, par contagion, communiqué cette manie, ou cette trouvaille qu'il tenait Ini-mêmede Théophile Gantier. Nos jeunes sont gagnés par cette épidémie. Qu'on les laisse faire. » Paul Bourget consacre également à cette phase curieuse de l'éducation littéraire de Cladel les lignes suivantes : « M. Léon Cladel devint donc un disciple de Baudelaire, comme plusieurs autres de ses confrères d'alors et d'aujourd'hui, à l'âge ambigu où il allait se cherchant un C;t^o d'esthétique à travers les tentatives douloureuses du premier apprentissage. Et quel ensei" gnement, combien fécond en rudes labeurs, en subtiles complications, en délicats scrupules que celui du poète des Fleurs du mal ! M. Cladel a raconté dans une nouvelle qu'il a intitulée Dnx^ les détails d'une de ces séances d'atelier, pendant lesquelles le sublime rhéteur, comme il appelle finement Baudelaire, se démenait à travers les lexiques, tour-
mente du cruel souci de la perfection. » Guy de Maupassant, le malheureux romancier, qui semble avoir été la victime de sa trop ardente imagination, est également un exemple des plus remarquables du pouvoir qu'un grand écrivain est à même d'exercer sur un esprit : « Deux hommes, dit-il, par leurs enseignements simples et lumineux m'ont donné cette force de toujours tenter : Louis Bouilhet et Gustave Flaubert... Flaubert, que je vo3'ais quelquefois, se prit d'affection pour moi. J'osai lui soumettre quelques essais. Il les lut avec bonté et me répondit : « Je ne sais pas si vous aurez du talent. Ce que vous avez apporté prouve une certaine intelligence, mais n'oubliez point ceci, jeune homme, que le talent — suivant le mot de Chateaubriand — n'est qu'une longue pa^ tience. Travaillez. »
Je travaillai, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui plaisais, car il s'était mis à m'appeler, en riant, son disciple.
Pendant sept ans, je fis des vers, je fis
des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n'en est rien resté. Le maître lisait tout, puis le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi, peu à peu, deux ou trois principes qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements : « Si on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager; si on n'en a pas, il faut en acquérir une (i). »
Ainsi, de l'aveu de Guy de Maupassant lui-même, Flaubert a été son maître dans l'art d'écrire. Mais qui a été le maître de Flaubert ? Les Souvenirs littéraires (2) de Maxime Du Camp éclaircissent cette question : « Il avait conçu au collège, écrit-il en parlant de l'auteur de Madame Bovary, une de ces amitiés exigeantes, qui étaient dans sa nature, pour un de ses camarades plus âgé que lui, qui se nommait Alfred Le Poitevin et qui ne devait pas vieillir. Autant par son âge que parles qualités de son esprit. Le Poitevin exerça
(i) Introduction à Pierre et Jean.
(2) Souvenirs littéraires, p. 162.
de l'influence sur Flaubert et cette influence fut littérairement bonne. Le Poitevin disait de lui-même : « Je suis un Grec du Bas- Empire », ce qui était vrai, quoique excessif. Il était ergoteur, avec un tour byzantin dans la discussion; il se plaisait aux discussions métaphysiques et parmi les écrivains de l'antiquité, préférait ceux de la décadence ; il disait couramment : « Je donnerais toutes les odesd'Horace pour un chapitre d'Apulée. » Il écrivait, était rarement satisfait de son œuvre, la recommençait et enseigna à Gustave l'art d'être sévère pour soi-même. »
L'influence que Stendhal exerça sur son ami Prosper Mérimée fut également très grande. A en croire ce que nous rapporte le critique Edouard Rod , « ce fut peut-être à l'école de Beyle que l'auteur de Carmen apprit à rechercher cette précision qui va souventjusqu'à lasécheresseet qui marque d'un cachet si personnel ses nouvelles les mieux réussies (i). » Maxime du Camp
(i) Collection des grands écrivains français : Stendhal par Edouard Rod.
reçoit également d'Ausone de Chancel de précieux conseils. Voici en quels termes il en parle : « J'ai conservé pour lui une reconnaissance profonde, car le premier, il m'a montré le but : Si je n'y ai pas touché, ce n'est passa faute (i). » De Hérédia, dans la préface de ses Trophées, sq glorifie d'avoir reçu des leçons de Leconte de Lisle, dontil apprit surtout une grande recherche de la phrase.
Reconnaissons-le, il n'arrive pas souvent que des circonstances fortuites favorisent l'épanouissement intellectuel et artistique d'un écrivain. Où trouveronsnous toujours ce maître consciencieux, d'une science éprouvée et d'un goût délicat, qui veuille s'intéresser à nos premiers bégayements dans la vie littéraire ? Rappelons-nous l'opinion de Taine : « Il faut quinze ans à un écrivain pour apprendre à écrire, non pas avec génie, car cela ne s'apprend pas, mais avec clarté,
(i) Souvenirs littéraires, tomel, p. 125. Voira la page 123, la direction que donna Ausone de Chancel dans le sens d'un infatigable labeur.
suite, propriété et précision. C'est qu'il est obligé de sonder et d'approfondir dix ou douze millemotsetexpressionsdiverses, d'en noter les origines, la filiation, les alliances, et de rebâtir à neuf et sur un plan original toutes ses idées et tout son esprit. » Qui deviendra donc notre guide dans cette grande œuvre de littéraire architecture ? Qui nous indiquera le plan que nous devons adopter et les reconstructions que nous devons entreprendre ? Oi^i puiserons-nous l'enseignement nécessaire à cette étude approfondie, patiente et méticuleuse des moindres ressources de notre langue ? Qui nous dira : « Eliminez ce mot et remaniez cette phrase, parce que ce mot et cette phrase révoltent le génie français » ?
A mon sens, la solution se trouve à notre portée. Nos maîtres, ce seront les écrivains dont les œuvres puissantes apanagent si glorieusement les lettres françaises. A défaut d'un professeur attitré, ils se chargeront tous, tous, tant qu'ils sont, de remplircettesuppléance. En sortequ'on
n'aura pas un seul maître : on en aura dix, on en aura quinze, on 'en aura vingt.
Chacun d'eux viendra, comme à tour de rôle, nous apporter le tribut de leurs admirables leçons. Leur profonde expérience affinera la nôtre. En nous efforçant de découvrir dans Rabelais, dans Montaigne, dansVoltaire, dans Victor Hugolesecretde la prestigieuse expressivité qui les immortalise, nous ferons un pas de plus vers la perfection.
Et c'est ainsi qu'un jour, pour peu qu'un souffle d'inspiration nous anime, nous parviendrons peut-être à écrire une œuvre, où nous déposerons quelque chose de notre âme et de notre intelligence. D'après Loti, ce sont les lectures qui modifient le st3ie des années de jeunesse: « Les vrais écrivains, dit-il dans son discours de réception, n'ont qu'au début de légères variations de ce genre, sous l'influence des lectures premières ; ensuite, ils se retrouvent eux-mêmes ; ils le deviennent de plus en plus et restent ce qu'ils sont, sans souci des critiques, ni des insultes, — ni des
modes qui changent, car il y a des modes à l'usage des écrivains' de pacotille et de leurs lecteurs. »
Cependant, ne nous le dissimulons pas, il nous faudra déployer un labeur immense. Que d'ouvrages ne devrons-nous pas lire pour oser prétendre à un léger succèsîMais aussi, quellejoieneserapas la nôtre! Vivre en quelque sorte dans l'intimité des plus grands écrivains et des plus éminents penseurs ! Avoir leurs livres sous la main et les hanter comme on hante un unamifidèle, auquel on confie lesmoindres secrets de son cœur! Y chercher les consolations qui fortifient et les hautes idées qui soudain nous transportent en des mondes inconnus! S'affranchir des trivialités terrestres! Le travail aride et ingrat auquel nous sommes obligés de nous astreindre, ne rencontre-t-il pas une merveilleuse compensation dans les plus pures et les plus nobles jouissances de l'esprit ?
Et c'est en pensant à tout cela que l'on apprécie le bonheur que peut nous procurer la lecture d'un beau livre. Nous de-
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vons même lui reconnaître des avantages que l'amitié — bien malgré elle — ne nous offre pas toujours. L'ami n'est pas sans cesse à nos côtés. Tandis que le livre, dès le jour où nous en tournons le premier feuillet, devient pendant tout un temps notre chose coutumière. Nous le possédons en égoïste ; nous l'accaparons. Et il est assez rare qu'à rencontre de nos désirs, les hasards de la vie mettent les distances entre nous. Il nous éclaire, il nous vivifie, il nous réconforte à l'instant même où nous voulons recourir à ses services.
Une œuvre littéraire devient ainsi le familier de nos veilles et la compagne silencieuse de notre chevet. Et il importe peu que nous restions plongés dans le recueillement de l'étude ou que nous promenions à travers champs la no.nchalance de nos rêves : cet ami dévoué nous suivra partout.
Si nous possédons assez de patience pour écouter ses leçons, nous ne saurions trouver de meilleur maître (i).
(i) Il y aurait encore toute une longue étude à faire au
sujet de l'influence des livres sur les grands écrivains. Cest ainsi que nous savons que J.-J. Rousseau lisait surtout Plutarque et Montaigne. (Confessions, P^ partie, I" livre ) Chateaubriand relisait toujours Bernardin de Saint-Pierre. Flaubert « vivait dans la familiarité de Byron et de Shakespeare ». Il lisait beaucoup Brantôme et Ronsard [Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, p. 102, I=''tome). Tout le monde connaît l'influence que produisirent Chateaubriand, J.-J. Rousseau, Byron, Young, etc., sur l'école romantique. J.-J. Rousseau exerça notamment une grande action sur Lamennais. Citons les lignes suivantes de Zola: «J'ai subi trois influences, celle de Musset, celle de Flaubert, celle de Taine. C'est vers Tâgede vingt-cinq ans que j'ai lu ce dernier, et en le lisant, le théoricien, le positiviste qui est en moi s'est développé » (Tenipsdu 7 mars 1893). L'influence de Taine sur deMaupassant,sur Pouvilion, sur Fabre, sur BourgetjSur Barrés a été assurément profonde. (Essai sur laine par Giraud. Chapitre iv L influence) . Pierre Loti, lui, est de ceux qui ne lisent presque jamais, à preuve ce passage de son discours de réception à l'Académie française : « Je ne lis jamais, c'est vrai : par paresse d'esprit, par frayeur inexpliquée de la pensée écrite, par je ne sais quelle lassitude avant d'avoir commencé, je ne lis pas. Ce qui n'empêche que, si par hasard j'ai ouvert un livre, je suis très capable de me passionner pour lui, quand il en vaut la peine. » Cet exemple prouve combien le problème de l'influence des lectures est complexe. Quoi qu'il en soit, il me semble que le mot de Thomas d'Aquin : Timeohoniinem unius libri est exagéré.
Les causes du labeur