‹ Le Laboratoire de toxicologieChapitre 33 sur 47 · DEUXIÈME SÉRIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME SÉRIE

Expériences de MM. Brouardel et Loye

1° Deux chiens de même poids ont reçu ensemble le même repas ; l’un a pris de plus 1 gramme de saccharine. Les deux animaux sont sacrifiés après trois heures. L’examen de leur estomac montre que leur digestion est également avancée ; chez tous les deux les chylifères sont très lactescents ; il y a du liquide dans l’intestin grêle, du sucre et des peptones. La saccharine ingérée en une fois n’a pas produit de troubles immédiats de la digestion ;

2° Trois autres chiens sont mis en expérience; celles-ci continuent actuellement ; nous donnons les résultats obtenus du 12 juin au 25 juillet

a. Chienne de 5 kilog. 200 soumise à un régime régulier: viande 100 grammes, graisse 20 grammes, pain 50 grammes, eau 200 grammes par jour, l’animal est laissé continuellement dans sa cage, de façon à recueillir toute son urine. Le deuxième jour, le 13 juin, il reçoit 3 décigrammes dé saccharine, et à partir de cette date quotidiennement la même quantité.

On a noté, de jour en jour, le poids de l’animal, la quantité d’urine émise et la dose d’urée

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qu’elle contenait : il n’y a pas eu de modification appréciable : l’appétit est resté normal.

b. Chien de 6 kilog. 730, non soumis à un régime régulier, gamelle ordinaire dans laquelle on ajoute chaque jour 3 décigrammes de saccharine :

En 39 jours, l’animal a perdu 1 kilog. 200, environ un cinquième de son poids. Il a un peu d’inappétence.

c. Chien de 18 kilogrammes, non soumis à un régime régulier. Tous les jours on ajoute à sa gamelle 1 gr. 50 de saccharine soluble de Mercier.

En trente-sept jours, l’animal a perdu 2 kilog. 700, environ 1/7 de son poids.

En résumé, on ne peut dire que ces expériences démontrent l’innocuité absolue de l’usage de la saccharine pour les chiens. MM. Ogier et P. Loye notent tous deux qu’après quelques jours les chiens manifestent un profond dégoût pour les aliments saccharinés. On sait que, malgré la saveur sucrée de la saccharine, les mouches ne font pas de confusion avec le sucre de canne, elles ne touchent pas au sucre de houille.

Mais s’il n’est pas établi que l’usage de la saccharine, pendant un temps d’ailleurs relativement court, ait produit chez des chiens des

troubles digestifs, devons-nous conclure qu’il en sera de même chez l’homme ? Ne savons-nous pas que les chiens ont une puissance digestive bien supérieure à la nôtre ? N’ingèrent-ils pas et ne digèrent-ils pas tous les jours des morceaux de viande en putréfaction, des os, des détritus de toute espèce ? En admettant qu’il n’y ait pas lieu de tenir compte des faits que nous avons rapportés ci-dessus, et dans lesquels les chiens soumis à une alimentation saccharinée ont subi un amaigrissement notable, nous ne pourrions dire que la saccharine, indifférente pour le chien, le sera également pour les organes digestifs de l’homme. L’observation directe des malades traités par MM. Worms, Pavy, etc., prouve d’ailleurs le contraire.

Nous avons voulu connaître l’action de la saccharine sur le sang. A petites doses, nous n’avons rien observé. Dans une expérience, M. Gabriel Pouchet a fait à un chien une injection intraveineuse de 10 grammes de saccharine en une fois ; nous avons trouvé dans le sang la réaction de la méthémoglobine. Cette influence de la saccharine sur le sang devra être étudiée dans des conditions plus précises.

Nous avons dit qu’un chien avait succombé à des accidents qui rappellent ceux de la maladie des jeunes chiens, avec une paraplégie très nette. Dans une de nos expériences avec M. Loye, nous avons également eu à observer une paraplégie

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sans aucun phénomène qui puisse être imputé à la maladie des chiens. Voici cette expérience :

24 avril. Chien de 5 kilog. 310. On lui donne dans sa gamelle un décigramme de saccharine.

Les jours suivants on donne 2 décigrammes au lieu de 1 ; l’animal mange peu.

Poids .

3 mai 4,650 grammes.

5 mai 4,450 —

11 mai 4,300 —

23 mai 3,630 —

6 juin 3,690 —

13 juin 3,430 —

Le 1S juin l’animal présente des secousses dans le train postérieur ; peu à peu ses membres se paralysent, bientôt les quatre membres sont complètement inertes, la sensibilité est affaiblie, l’animal ne peut plus se tenir debout. Le 16 juin, son poids est de 2 kilogr. 970. 11 meurt le 17 au matin, ayant perdu plu du tiers de son poids.

M. le Dr Vibert a fait l’examen histologique de l’estomac, de l’intestin ( iléon J, du foie, de la rate et des reins de deux chiens qui avaient pris de la saccharine pendant à peu près un mois, à la dose de 1 à 3 grammes par jour. Les organes étaient sains. Cependant le rein d’un des chiens présentait une stéatose assez marquée des cellules épithéliales. Nous ne voulons pas conclure de ce fait, parce que les cellules épithéliales

des reins du chien contiennent de la graisse à l’état normal. Cet état était plus marqué que d’habitude. Nous nous contentons de noter le fait.

Nous ne devions pas passer ces constatations sous silence , mais comme elles sont isolées, nous n’en tiendrons aucun compte dans nos conclusions, laissant à l’avenir le soin de préciser leur valeur.

Résumé. — En thèse générale, les matières antiseptiques ou capables d’entraver la fermentation, matières si intéressantes au point de vue thérapeutique, ne doivent pas être introduites dans l’alimentation. Rappelons qu’une substance n’est un aliment qu’à condition d’être altérable, de pouvoir subir dans l’économie toute la série de transformations qui la rendent assimilable. Non seulement, comme nous l’avons dit, la saccharine n’est pas un aliment, mais il y a plus : par ses propriétés antiseptiques, elle rend partiellement inaltérables les substances alimentaires auxquelles elle se trouve mélangée. Remplacer le sucre par la saccharine, c’est supprimer un aliment pour le remplacer par un corps inerte ; c’est entraver ou retarder les actions physiologiques qui produisent la transformation en sucre des matières amylacées ; c’est, en somme, exposer de ce chef l’organisme à un double déficit. Le retard apporté à la transfor-

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mation de la fibrine, de l’albumine, n’est pas moins bien démontré ni moins grave.

Tels sont les motifs pour lesquels nous croyons que la saccharine ne doit pas être introduite dans l’alimentation. En résumé:

1° La saccharine n’est pas un aliment et ne peut pas remplacer le sucre ;

2° L’emploi, dans l’alimentation, de la saccharine ou des préparations saccharinées, suspend ou retarde les transformations des substances amylacées ou albumineuses ingérées dans le tube digestif ;

3° Ces préparations ont donc pour effet de troubler profondément les fonctions digestives. Elles sont de nature à multiplier le nombre des affections désignées sous le nom de dyspepsie ;

4° L’emploi de la saccharine est encore trop récent pour que les conséquences d’une alimentation dans laquelle entrerait journellement de la saccharine puissent être toutes bien déterminées ; mais dès maintenant il est établi que son usage a sur la digestion une influence nuisible, et nous sommes en droit de conclure que la saccharine et ses diverses préparations doivent être proscrites de l’alimentation l.

1. Brouardel, Gabriel Pouchet et Ogier, Hygiène alimentaire, Saccharine, son usage dans V alimentation publique, son influence sur la santé. ( Annales d’hygiène, octobre 1888, 3e série, t. XX, p. 300).

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