‹ Le lait, la crème et le beurreChapitre 11 sur 34 · NOURRICE · texte numérisé non relu

NOURRICE

Après avoir étudié d’une façon générale l’influence de l’état pathologique sur la composition du lait, nous allons appliquer ces données à l’allaitement et recher^ cher dans quelles circonstances la maladie de la mère peut rejaillir sur l’enfant.

L’observation journalière et la physiologie protestent de la manière la plus formelle contre toute transmission de dispositions physiques ou morales par voie d’allaitement.

La transmission héréditaire des diathèses tuberculeuses, scrofuleuses, cancéreuses, herpétiques, goutteuses, rhumatismales, névrosiques, est principalement sous la dépendance de la constitution intime de l’ovule ou de la semence et des actes de procréation.

Si les enfants dépérissent ou meurent après le sevrage, ce n’est pas parce qu’ils ont reçu avec le lait un principe de maladie, mais parce que l’alfeclion dont ils portaient le germe se développe sous d’autres influences.

En résumé, pour le choix d’une nourrice, il n’y a pas lieu de scruter trop rigoureusement les antécédents de la famille dans les ascendants et les collatéraux.

Quelques médecins attribuent au lait de la nourrice les poussées d'impétigo, d’eczéma, d’érythème (gourmes et croûtes laiteuses à la face et au cuir chevelu), si communes chez l’enfant pendant le cours de l’allaitement, M. Jacquemier, traitant cette question dans un remarquable article du Dictionnaire de Dechambre (1) attribue l’évolution de ces affections cutanées à l’activité de la nutrition. En effet, on voit apparaître ces éruptions, soit dans les premiers mois de l’allaitement lorsque l’enfant grossit rapidement, engraisse, en un mot, devient potelé, soitlorsqu’apiès qu’il a reçu de la mère pendant cinq ou six mois un lait peu substantiel, on commence à donner à l’enfant quelques aliments. D’après M. Puglière, cela arrive également lorsqu’on remplace un jeune lait par un lait beaucoup plus vieux.

Quant aux affections qui sont le résultat de l’introduction dans l’organisme d’un miasme, d’un poison, d’un germe, il est possible qu’elles se communiquent par l’allaitement.

(l)Le Dictionnaire encyclopédique des seiences médicales, pnhMô sous la dijpection de M. Dechambre, devrait former la bibliotlièque de tous les médecins et de tous les cliimistes des petites villes. Les differentes questions médicales et scientifiques y sont traitées magistralement, et, quel que soit le sujet étudié, on trouve dans cet ouvrage des renseignements qu’on n’obtient qu’à la suite do longues et minutieuses recherches dans les bibliothèques des grandes villes.

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Le fait paraît prouvé pour l’intoxication paludéenne. M. Boudin cite comme preuves des exemples irrécusables.

La chose est moins avérée pour la syphilis. Jusqu’à présent les faits observés ne sont pas favorables à l’infection de l’enfant par le lait de la nourrice ; la plupart des accidents signalés sont dus au contact de la bouche avec la mamelle lorsqu’elle est ulcérée. En sorte qu’une mère syphilitique doit continuer à nourrir son enfant, tant que les mamelons sont sains. Lorsque le lait disparaît ou quand les mamelons s’ulcèrent, le mieux serait de confier l’enfant à une nourrice syphilitique à mamelons sains. Mais il est difficile d’en trouver : alors doit-on renoncer pour cela à l’allaitement naturel ? La question est plus délicate, cependant un grand nombre de médecins hygiénistes se prononcent négativement.

Dans tous les cas voici les précautions qui seront prises, si on veut écarter les dangers.

La nourrice devra toujours être prévenue de l’état de l’enfant, on encourrait une grande responsabilité en nel’eninstruisantpas. Un médecin sera averti, afin qu’il surveille la bouche de l’enfant et les seins de la nourrice. Ceux-ci seront fréquemment lotionnés avec des décoctions astringentes, et les lèvres de l’enfant cautérisées afin de modifier la surface des muqueuses. Enfin le bout de sein artificiel, et surtout le bout de sein parisien tenu proprement, éviteraient tout accident.

Si l’enfant ne pouvait utiliser lui-même ces instru-

ments, on emploierait avec avantage le tire-lait à réservoir à l’aide duquel la nourrice peut aspirer ellemême le lait nécessaire à l’enfant.

Si nous passons maintenant aux maladies aiguës, il est constant qu’elles amènent presque toujours une altération dans le lait, une diminution et très-souvent une suppression momentanée (1).

La mère s’aperçoit bientôt du changement survenu dans la composition de son lait. L’enfant dépérit, il maigrit, il est agité. Ses chairs deviennent pâles et molles, ses selles sont moins abondantes et plus rares. D’abord jaunes, elles deviennent bientôt d’un vert brun. L’émission de l’urine diminue, et, si cet état se prolongeait, à l’agitation de l’enfant succéderait un calme précurseur de la mort.

Si la maladie doit être de peu de durée, on pourra suppléer pendant quelques jours à l’insuffisance du lait par l’allaitement mixte ou artificiel. Si, au contraire, les caractères de la maladie annoncent qu’elle sera longue et suivie d’une convalescence plus longue encore, dl faut se pourvoir d’une nouvelle nourrice.

Pour ce choix, il faut tenir grand compte de la santé et de la constitution.

Le lait provenant d’une femme de 20 à 30 ans, robuste sans être trop grasse, d’un caractère doux, gai, peu impressionnable, brune ou blonde et non rousse, ayant de belles dents, est en général excellent. De

(I) M. le docteur G, Bancel a souvent observé que, la mère étant atteinte de diarrhée, son lait détermine la même maladie chez son nourrisson.

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plus, pour qu'une femme soit bonne nourrice, il faut qu’elle en ait le désir spontané, sincère, qu’elle soit encouragée et soutenue par son entourage, et qu’elle n’obéisse pas la pression ou à un simple caprice.

Pour que le bon état d’une nourrice persiste, voici les précautions à prendre. 11 importe de lui donner une nourriture saine, variée suivant le goût et les liablindes, de lui faire prendre le grand air et de l’occuper par des exercices modérés. Un changement subit dans les habitudes alimentaires a une grande influence sur la composition du lait d’une nourrice mercenaire qui du régime peu succulent et presque exclusivement végétal de la campagne passe sans transition à la nourriture forte et fibrineuse des maisons bourgeoises. J -J. Rousseau signalait déjà et avec beaucoup de raison l’inconvénient que présente pour la santé des enfants un changement aussi radical. Il importe do modifier graduellement les habitudes alimentaires lorsqu’elles sont mauvaises. « A cette cause, dit A. Paré, si nous voulons changer la manière de vivre accoutumée qui est vicieuse et qui engendre mal, peu à peu faut l’accoustumer : a « Ergo quum quis mutare ali- « quid volet paulatim debebit assuescere. » (Celse, De re niedica, lib. I, cap. i.)

11 importe également que l’allaitement soit bien réglé pour que, la sortie du lait étant régulière, ce liquide s’écoule toujours dans les mômes proportions et conserve ses qualités. Le lait diminue vite dans un sein qui est moins habituellement vidé. Un séjour trop prolongé du lait dans les mamelles le rend plus sé-

reux et fait diminuer le nombre des globules gras. Le lait tiré le premier est le plus aqueux et le plus pauvre, celui du milieu de la traite offre une composition moyenne, celui de la fin est presque crémeux. D’après cela, on comprend qu’il ne faut pas être trop de temps sans donner le sein, sous peine de le faire gonfler. L’enfant ne peut le vider, en sorte qu’il puise seulement la partie aqueuse, les seins restent engorgés et la sécrétion du lait diminue peu à peu. Une mère ou une nourrice doit se convaincre que l’alimentation domine l’hygiène des nouveau-nés. Si, dans quelques cas, il faut les soumettre à une diète relative, il ne faut jamais oublier cette vérité énoncée par Hippocrate ; «Lesenfants, dit-il, supportent difficilement le jeûne et surtout ceux qui manifestent le plus de vivacité. w {Œuvres compL, traduct. de Littré, tome IV, page 407.) Il est une dernière observation à faire, c’est qu’il est difficile à une nourrice d’allaiter de suite deux enfants. Un lait de quatorze mois ne peut convenir à un enfant de quelques jours. Aussi la tolérance de l’administration qui, dans l’industrie nourricière, fixe à deux ans la limite extrême de l’âge du lait, est certainement trop grande. Nous allons étudier maintenant quels sont les caractères auxquels on reconnaîtra une bonne nourrice.

La lactation, contrairementà toutes les autres sécrétions, a besoin pour se produire qu’un agent extérieur étranger exerce sur le mamelon une succion ou une pression particulière. 11 importe donc que le mamelon d’une nourrice soit bien conformé; il faut qu’il

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soit assez saillant, sans être trop gros, pour que l’enfant puisse prendre le sein facilement. D’un autre coté, dit M. Jacquemier, on rencontre dans toutes les classes de la société un assez grand nombre de femmes aptes à être fécondées, chez lesquelles le mouvement organique provoqué par la gestation s’étend peine jusqu’aux mamelles ou n’y éveille qu’une activité peu marquée ou de courte durée, et après l’accouchement il n’y a pas, à proprement parler, établissement véritable d’une sécrétion laiteuse méritant ce nom. Ce sont là des femmes affectées primitivement d’agalaxie totale ou partielle. D’après le même physiologiste on rencontre une autre anomalie qui est en quelque sorte l’opposé de la précédente. Il y a galactorrhée toutes les fois que l’écoulement spontané du lait se prolonge anormalement.

Ces deux états sont également mauvais.

Est-il possible de prévoir si une femme pourra nourrir ? si elle sera affectée d’agalaxie ou de galactorrhée ? C’est ce que nous allons rechercher.

Voici les conclusions que M. Donné tire de l’examen du colostrum :

1“ Si la sécrétion du colostrum, à quelque époque de la grossesse qu’on fasse cet examen, est si peu abondante que la pression la mieux faite puisse à peine en obtenir une goutte, et si elle ne contient que très-peu de globules laiteux, petits, mal formés, et très-peu de corps granuleux, le lait sera presque à coup sûr en petite quantité après l’accouchement.

2° Les femmes qui sécrètent un colostrum abon-

dant, mais fluide, aqueux, coulant facilement, semblable à une eau légèrement gommée, ne présentant pas de stries, de matière jaune, épaisse et visqueuse, pauvre en globules laiteux et en corps granuleux, peuvent avoir du lait en plus ou moins grande quantité, mais celui-ci sera toujours pauvre et très-peu substantiel.

3° Enfin, lorsque la sécrétion du colostrum chez une femme grosse de huit mois est assez abondante pour en obtenir plusieurs gouttes, surtout lorsque ce fluide contient une matière jaune plus ou moins foncée, plus ou moins épaisse, formant des stiies distinctes, et que le microscope démontre qu’il est riche en globules laiteux déjà bien formés et en corps granuleux, sans mélange de globules muqueux, on a la presque certitude que la femme dans ces conditions aura du lait en suffisante quantité et que ce lait sera riche en principes nutritifs.

Ce qui rend malheureusement ces données incertaines, c’est que la marche dans la production du colostrum est peu régulière. Quelquefois dans le deuxième mois de la grossesse le linge de la femme se tache de colostrum, il est facile de retirer des seins quelques gouttes de ce liquide, puis il y a arrêt dans cette production hâtive. D’autres fois, au contraire, l’apparition de ce liquide est tardive, on ne l’observe que dans les derniers mois, ce qui n’empêche pas la nourrice d’avoir un lait abondant.

Toutefois il est impossible de méconnaître que l’augmentation régulière des seins, la turgescence des

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veines sous-cutanées, l’abondance et la consistance du colostrum, sont des signes de la plus grande importance. Ainsi, pendant que l’organe interne se développe et fournit au nouvel être par l’intermédiaire du placenta les éléments nécessaires à son développement, l’organe externe se prépare par degrés à lui fournir les éléments nécessaires à son développement ultérieur.

Le lait une fois formé peut se diviser en trois groupes qu’il est facile de distinguer même à l’œil nu :

l^Le lait séreux et demi-transparent ;

2° Le lait très- opaque ayant l’aspect du lait de vache ;

3“ Les laits divers intermédiaires entre les deux autres.

Examiné au microscope avec un grossissement de 300, le lait présente des globules de beurre de dimensions très-variées, les uns très-petits mesurant l/oOO de diamètre, ayant l’aspect d’un point; les autres beaucoup plus gros mesurant 1/140, un grand nombre enfin présentant des dimensions intermédiaires.

Ce qui permet encore de diviser le lait en trois catégories :

1® Le lait dans lequel les gros globules dominent ;

2“ Le lait renfermant surtout de petits globules ;

3® Le lait dans lequel on observe surtout des globules moyens.

D’après les recherches de MM. Donné et Devergier il résulte : « Que le lait à gros globules est le plus fort et le plus propre h acquérir de la richesse par l’allai-

tement, mais tous les enfants ne peuvent le supporter. Cette condition du lait coïncide le plus fréquemment avec le tempérament lymphatique. Le lait à petits globules paraîtrait se rattacher de préférence aux tempéraments sanguins, il est généralement plus pauvre et moins capable d’acquérir de la richesse. Le lait à glo bules moyens est la condition la plus communément observée. Il arrive quelquefois que les globules diffèrent dans chaque sein, ce qui s’observe surtout lorsqu’on donne un sein plutôt que l’autre. »

Le lait des premiers jours doit être un mélange de globules gras et de colostrum. Au bout de quinze jours à trois semaines, les globules de colostrum sont à peu près disparus. Si dans un lait de trois à quatre mois on en retrouve, il est fort à présumer que la femme est enceinte de nouveau.

En traitant du lait bien frais par une solution de fuchsine, les globules de colostrum et quelques globules blancs se teintent en rose, il n’en est pas de même des globules gras, ce qui prouve qu’ils ne sont pas entourés d’une membrane albumineuse (Sinotti). Pour calculer la richesse en beurre du lait d’une nourrice, on a proposé de compter au microscope le nombre des globules qui se trouvent sur une surface déterminée, mais ce moyen est rempli de causes d’erreur. Du reste, les globules du beurre ayant un volume variable, le nombre n’en ferait pas connaître le poids (1).

(1) Malgré ces nombreuses causes d’erreur M. le docteur Bouchut, dans une note présentée à l’Académie des sciences (13 novembre 1877), revient sur ce procédé en modifiant le mode opé-

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Le seul instrument pratique qui permette au médecin d’apprécier la richesse d’un lait est le lactoscope que nous allons décrire.

Cet instrument repose sur l’opacité que les globules du beurre communiquent au lait; en sorte que pour obtenir toujours le même degré d’opacité, il faut une colonne de liquide plus ou moins grande, suivant la richesse en matières grasses. Cet appareil est composé de tubes qui se vissent l’iin au bout de l’autre, suivant un pas de 1/2 millimètre, et fermés par deux glaces à leurs extrémités. Il en résulte qiCà chaque tour de l’iin des tubes les glaces s’approchent ou s’é-

ratoire. Le travail de ce savant physiologiste ne change en rien mon appréciation. Toutefois voici le résume de cet intéressant mémoire puisé dans la Chronique scientifique de M. H. Vivien (A'LY® Siècle , 14 novembre) ;

La numération des globules du lait, et l’application qu’on en peut faire au choix des nourrices sont l’objet d’une communication de -\I. le docteur Bouchut. L’auteur espère avoir démontré que l’analyse du lait peut se faire d’une façon suffisamment pratique et exacte avec le microscope, en comptant les globules laiteux. Il a ainsi appliqué au lait les procédés imaginés par MM. Malascy et Hayem pour le sang. Seulement le lait ayant des globules dont les uns montent îi la surface tandis que les autres restent dans l’épaisseur du sérum et seraient ainsi difficiles à compter, M. Bouchut, au lieu de la cellule profonde de un cinquième de millimètre usitée pour le sang, s’est servi d’une cellule d’un dixième de millimètre.

Il prend une goutte de lait avec le compte-gouttes, il la dilue dans cent gouttes d’eau salée au centième, puis il place une goutte do CO mélange sous le microscope. Ses recherches ont porté sur 150,000 nourrices et M. Bouchut évalue îi 1,020,000, on moyenne, le nombre des globules par millimètre cube dans le lait de la femme.

loignent de 1/2 millimètre. Il est facile de calculer le mouvement opéré, le limbe de l’un de ces tubes portant une graduation en 50 parties qui glisse devant un repère fixé h l’autre tube, ce qui permet d’évaluer à 1/lüO de millimètre près l’écartement des glaces.

Pour faire l’expérience, l'opérateur se place dans un lieu obscur : tenant l’appareil à l’aide d’un manche fixé sur un des côtés de la lorgnette, il verse par un petit entonnoir situé du côté opposé le lait soumis à

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l’épreuve, puis, se plaçant à un mètre d’une bougie ordinaire allumée, il tourne dans un sens ou dans l’autre l’un'des tubes jusqu’au moment où la flamme échappe à la vue. A ce moment il lit sur le limbe le degré marqué, auquel il ajoute autant de fois le nombre 50 qu’on aura fait de tours complets pour arriver è l’extinction. MM. Boucbardat et Quevenne ont établi un tableau qui permet de déduire du degré lactoscopique les proportions de beurre et de crème contenus dans le lait.

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