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CHAPITRE IV

CRÈCHE

Afin de combattre autant que possible cette excessive mortalité, il s’est fondé une société protectrice de l’enfance qui fut bientôt reconnue d’utilité publique.

D’après ses statuts, dit M. le D" Bancel, cette société a pour objet de mettre en honneur l’allaitement maternel que réclament si impérieusement la voix de la nature, l'intérêt de la mère, de l’enfant et de l’ordre social ; de protéger l’enfant dès sa naissance contre l’abandon, l’incurie, les mauvais traitements, les dangers de tout genre qui le menacent; de vulgariser dans les familles les principes les plus utiles de l’hygiène physique et morale des enfants et d’en favoriser l’application, afin de préparer pour l’avenir des générations saines de corps et d’esprit,

La crèche, dont la création revient de droit à cette société, est destinée à recueillir les enfants des ouvrières que leurs mères désirent allaiter, tout en continuant à fournir par leur travail à l’entretien du ménage, au lieu de les abandonner des

journées entières à des enfants qui sont ainsi de privés l’école.

Cet établissement reçoit les enfants dès le matin, à l’heure où commencent les journées de travail, et les rend le soir lorsque le travail est terminé.

Une ou deux fois dans la journée la mère vient allaiter son enfant. Dans l’intervalle celui-ci reçoit l’alimentation supplémentaire dont il a besoin et les soins d’hygiène et de propreté.

Ainsi la crèche a le grand avantage de maintenir l’allaitement des enfants par leur mère ; elle apprend par des conseils à la mère inexpérimentée comment elle doit gouverner son enfant. Suivant l’expression de M. Marbeau, ce digne philanthrope qui fonda la première crèche en 1844, « c’est une école de soins maternels. »

Nous compléterons ces données par quelques lignes qui résument le Manuel de la crèche de M. Marbeau.

Comme toutes les mères ne peuvent garder et soigner elles-mêmes leurs petits enfants, la nécessité leur créa des auxiliaires : la nourrice, la garderie, la maison de sevrage. On ne peut profiter de ces auxiliaires de la maternité sans frais considérables, à moins que les bureaux de bienfaisance ne viennent en aide à la malheureuse mère qui est obligée de faire un sacrifice bien plus lourd encore, celui d’exiler son enfant pour le placer dans des mains inconnues, quelquefois bien dures et peu honnêtes.

Afin d’obvier à ces inconvénients, quelques bureaux de bienfaisance donnent des secours a domicile pen-

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dant l’allaitement. Moyens excellents pour seconder et encourager la mère qui travaille à domicile, mais qui entraînent à la paresse la femme que son travail appelle ailleurs. Pour celles-là, certainement, la crèche est le meilleur auxiliaire de la maternité.

Les crèches doivent être placées dans des conditions hygiéniques aussi bonnes que possibles. Il faut à chaque enfant dans la salle qui lui sert de dortoir de 8 à 10 mètres cubes d’espace. Les salles doivent être largement aérées.

La crèche fondée à Toul par le bureau de bienfaisance, et que nous pouvons citer comme exemple comprend :

1° Un large et vaste dortoir bien aéré dont une des nombreuses fenêtres ouvre sur un balcon et renfermant trente charmantes barcelonnettes ;

2® Un cabinet recevant les vêtements de rechange pour les enfants. Le dortoir communique avec une autre salle également grande où se tiennent les enfants lorsqu’ils ne dorment pas. Là sont les jeux, les promenoirs qui guident les premiers pas de l’enfant et de petits lits de camp couverts de cuir où ils peuvent s’étendre pendant la journée;

3“ D’un côté de cette chambre se trouve la lingerie, qui par un large escalier communique au logement des sœurs.

De l’autre se trouvent : une salle de bains, la cuisine, les lieux d’aisances et la chambre où les mères viennent allaiter leurs enfants ; enfin un escalier donnant sur la rue.

La crèche est au premier étage, l’asile étant au rezde-chaussée; les fenêtres donnent sur les remparts plantés d’arbres, ce qui permet à l’air de circuler largement.

Grâce à la générosité du bureau de bienfaisance et des souscripteurs, aux savants conseils du D'' Bancel, qui est l’inspirateur de cette œuvre, la crèche de Toul peut servir de modèle à tous les établissements de ce genre.

Le manuel de la crèche de M. Marbeau indique le régime alimentaire des enfants: « Jusqu’à l’âge de quatre mois le lait suffit. La mère allaite son enfant lorsqu’elle l’apporte à la crèche ; elle viendra l’allaiter au moins deux fois pendant la journée, quand elle quitte son travail pour aller prendre ses repas. Le soir elle donne encore le sein lorsqu’elle sort de la crèche. Dans l’intervalle des visites de la mère, on donne à l’enfant du bon lait de vache coupé avec de l’eau chaude ou de l’eau de gruau, suivant la prescription du médecin.

« De quatre mois à un an on ajoute à l’allaitement maternel des potages maigres variés, l’un vers neuf heures du matin, l’autre vers midi et le troisième vers quatre heures (2). Aux enfants sevrés on donne un potage maigre vers onze heures, des tartines à deux heures, un potage gras à cinq heures, si le médecin le prescrit, et à six heures des tartines. On leur donne à boire de l’eau panée avec un peu de vin pour ceux qui

(1) Nous avons dit précédemment qu’on ne devait donner do

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en ont besoin ou du houblon coupé avec du bois de réglisse.

« Le médecin indique les enfants dont la santé exige un régime exceptionnel. On observe la plus grande régularité possible pour les repas, le sommeil et les jeux. Tous les aliments doivent être de bonne qualité. Les bonbons, les gâteaux, sont proscrits de la crèche. »

On comprend facilement qu’avec des soins aussi attentifs, avec un régime alimentaire aussi hygiénique, l’enfant prospère à merveille dans un milieu sain parfaitement aéré.

Malgré cela, depuis quela première crèche a été fondée à Paris, le J 4 novembre 1814, le nombre des crèches s’est peu multiplié, surtout en province. En 1856. Paris en comptait trente, et les relevés de la Société des crèches donnaient les chiffres de 2,300 enfants admis et 160 journées de présence. Si la crèche a eu ses admirateurs, elle a eu ses détracteurs. On en a contesté l’utilité et l’on a signalé bien des dangers à son fonctionnement. Le rapport de M. Vernier, membre du conseil de salubrité, à M. le ministre de l’agriculture et du commerce, répond â toutes ces objections.

1° Las locaux affectés aux crèches sont-ils insalubres? — En général, les locaux occupés par les crèches sont

bouillies aux enfants que vers l’âge de 7 ou 8 mois. Dans tous les cas, elles nous paraissent trop multipliées ; de 4 à 8 mois une seule, et de 8 mois à un an, deux suffiraient. Quant aux heures de ces repas, elles doivent être calculées de manière à, ne gêner en rien l’allaitement maternel.

salubres. Quelques-uns sont même, sous ce rapport, remarquablement disposés : telles sont les crèches de Saint-Louis d’Antin, de la rue Martel, de TÉpée-de- Bois, de la rue Oudinot. D’autres auraient besoin d’être améliorées, telles que celles de la rue du Puits, de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, de la rue Geoffroy-Lasnier, de la rue des Poissonniers (à Neuilly), de Belleville. Il n’en est aucune qui soit dans un assez mauvais état pour qu’on doive en demander la suspension ou la fermeture; il y a mieux de jour en jour, et selon les moyens pécuniaires dont dispose la Société des crèches, des améliorations s’introduisent où la nécessité en est signalée. C’est ce qu’atteste l’histoire de chaque crèche en particulier. Il y a donc lieu de penser qu’avec le temps tous les locaux affectés à ces établissements réuniront les conditions générales que la salubrité est en droit d’exiger.

2® L'agglomération des enfants en bas âge leur est-elle nuisible? — La réponse à cette question ne peut avoir lieu qu'en divisant les principaux points. En thèse générale, le rassemblement d’un grand nombre d’individus dans un même lieu peut être nuisible, mais il ne le devient que par certaines circonstances accidentelles, accessoires, qui changent les termes du problème. Én effet, si en même temps qu’il y a agglomération, il y a suffisante quantité d’air, bonne ventilation, espace convenable, absence de toute condition insalubre, l’agglomération ainsi posée et considérée n’est pas nuisible, et ne le serait pas plus dans une crèche que dans un asile, dans une école primaire.

cuÈcniî.

dans un collège. Mais si, à côté de cette condition première, l’espace manque, l’air n’est pas convenablement renouvelé, si les odeurs mauvaises, de quelquenature qu’elles soient, s’y développent, y pénètrent, y séjournent, l’agglomération dans ce cas pourra devenir funeste. Or, dans l’espèce, à propos de locaux affectés aux crèches, la commission a dû s’assurer des conditions générales et spéciales afférentes à ce sujet. Voici ce qu’elle pense : sans doute, il n’y a pas dans toutes les crèches un espace conforme aux règles généralement admises aujourd’hui sur les mesures d’air nécessaire à chaque individu, et pourtant dans les endroits où cet espace est théoriquement trop étroit les enfants s’y portent aussi bien qu’ailleurs.

« Ce que la commission a observé à propos des locaux consacrés aux crèches la ramène à des idées générales et lui fait penser que dans cette question il ne faut pas exiger des conditions trop sévères, mais recommander qu’on veille chaque jour à l’exécution de mesures qui, en favorisant convenablement le renouvellement de l’air, en facilitent également le rafraîchissement.

« Pour les crèches, la question de l’agglomération se trouve compliquée d’une de ces circonstances accidentelles qui peuvent la rendre plus ou moins nuisible. La réunion permanente d’enfants à la mamelle, dont les langes sont habituellement imprégnés de matières fécales ou d’urine, le rapprochement d’enfants moins jeunes, mais encore peu dressés aux exigences de la propreté, la nécessité d’avoir toujours à proxi-

mité des vases destinés aux besoins de ces enfants, toutes ces causes diverses peuvent dans certains locaux plus ou moins bien disposés à cet égard déterminer dans l’air une viciation qu’il importe de corriger et de détruire. Il y a donc quelques règles générales à prescrire, et la commission se plaît à reconnaître que dans la plupart des crèches elles sont déjà observées. C’est ainsi que les enfants à la mamelle doivent être fréquemment changés de linge ; que les langes et couches doivent être portés dans une chambre isolée ; que les poupons doivent êtres séparés des enfants qui marchent; que les lieux d’aisances doivent être relégués loin des salles et ventilés convenablement.

« On doit, au reste, rappeler ici que la crèche demeure ouverte toute la nuit, qu’ainsi l’air y est plus complètement renouvelé que dans la plupart des autres établissements où les enfants sont rassemblés.

« Toutes ces précautions étant prises, et elles le sont en général, on peut affirmer que l’agglomération dans les crèches n’est pas nuisible aux enfants qui y sont admis. »

3° La transition du froid au chaud, qui a lieu matin et soir pour apporter V enfant à la crèche et le ramener chez sa mère, est-elle dangereuse ? — « Cette transition n’est pas dangereuse en fait ni en principe. Cette transition, si l’enfant n’allait pas à la crèche, aurait lieu pour mille autres causes et dans bien d’autres circonstances.

« Elle offre même moins d’inconvénients, car ce transport est fait avec plus de précautions que la

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mère, en général, n’en prend el ne peut en prendre quand elle est abandonnée à elle-môme et toutes les fois qu’elle sort son enfant. La crèche prête un châle ou un capuchon. Et sur vingt-quatre heures, dans la saison rigoureuse, le jeune enfant en a douze ou quinze pendant lesquelles il est protégé contre le froid et la faim ! Qui pourrait soutenir que ces heureuses conditions portent en elles-mêmes un germe de destruction et de mort? »

Le développement d'affections contagieuses est-il à craindre ? — « Le développement des affections contagieuses n’est pas à redouter dans les crèches, puisqu’on n’y admet aucun malade et que les enfants y sont visités chaque jour à leur arrivée par un médecin. Sans doute, il y a eu à différentes époques, soit sous l'influence générale des constitutions médicales, soit sous des influences locales, quelques épidémies d’ophthalmies (l), de rougeole, etc., etc., par exemple : mais, quand on pense à la fréquence de ces affections, aux conditions diverses au milieu desquelles elles se développent, on ne pourrait affirmer que le séjour dans la crèche en ait été le point de départ et la cause occasionnelle.

« Dans certaines crèches (3°, 8®, 10® arrondissements), on a tenu compte de ce qui s’était passé sous

(I) Ce sont ces ophthalmies qui se rencontrent le pius communément, il y aurait lieu d’en rechercher la cause. Je crois, malgré ce qu’il est dit dans ce rapport, que la sensation du froid au sortir de la crèche à une grande influence sur les enfants qui sont enfermés toute une journée dans une chambre cliaude.

le rapport des invasions et des décès, à l’époque du choléra et pendant quelques épidémies de rougeole, et les médecins ont déclaré que les invasions comme les décès avaient été très-rares et quelquefois tout à fait nuis. En un mot, ces épidémies n’ont pas agi sur les crèches autrement que sur d’autres établissements analogues. Il faut dire cependant que la statistique est ici difficile à établir et que, pour rester dans la question des affections contagieuses, les derniers renseignements recueillis sont en faveur de l’institution des crèches. La plupart des membres qui se sont transportés dans ces établissements ont déclaré que les enfants, à l’instant de leur visite, leur avaient paru jouir d’une bonne santé, et qu’ils n’avaient aperçu dans les salles ni ophthalmies, ni teignes, ni autres affections des enfants, devenir un foyer de contagion. »

5° Une berceuse peut-elle suffire à huit ou dix enfants? — (( Cette question ne saurait être résolue d’une raan’ère générale; tout dépend de l’âge et des soins que réclament les enfants à garder. Dès qu’un enfant marche et peut à la rigueur manger seul, il demande moins de soins qu’un enfant à la mamelle. Ce qui résulte de l’enquête de la commission, c’est que les poupons sont en minorité dans toutes les crèches, environ un quart. Son opinion est qu’une berceuse, suffisante pour huit ou dix enfants qui marchent, ne peut plus, quand il s’agit de poupons, donner des soins semblables qu’à quatre environ. En effet, si l’on veut que les crèches accomplissent tout le bien

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qu’elles sont capables de produire, il faut qu’elles corrigent dans les détails de leur organisation ce qui, jusqu’à présent, a été plus ou moins défectueux ailleurs. Ainsi, les médecins savent aujourd’hui qu’il y a des inconvénients pour les nouveau-nés à être tenus trop longtemps sur le dos et dans leurs berceaux. Cette coutume, à laquelle on est réduit dans de grands établissements faute de bras pour les bercer, pour les promener, pour les faire changer de position, est une des causes actives de la mortalité dans cet âge si tendre. Il ne doit pas en être ainsi dans les nouveaux établissements qui s’organisent et qui peuvent réaliser les progrès devenus nécessaires. C’est ici le lieu de signaler une heureuse habitude introduite dans quelques crèches : elle consiste à placer les enfants sur des tapis ou des paillassons, de manière qu’ils puissent y exercer et développer constamment toutes les parties de leur corps. 11 est donc à désirer que le nombre des berceuses, aujourd’hui un peu insuffisant, soit augmenté et surtout distribué logitiuement, c’est-à-dire de façon que les poupons aient environ deux ou trois fois plus de soins que les enfants plus âgés et qui se suffisent à eux-mêmes pour la plupart des actes de la vie. Cela doit être érigé en principe et deviendra possible avec le temps, dès que la société des crèches pourra augmenter le chiffre de ses dépenses. »

6“ Les précautions hygiéniques et les soins de propreté sont-ils suffisants? — «Il n’y a pas de sociétés qui comme les crèches aient établi un programme plus

intelligent des soins à prendre pour les jeunes enfants et les nouveau-nés, mais de semblables prescriptions n’eussent servi à rien, si elles n’avaient été mises partout en pratique. A peine arrivés à la crèche, on lave et on babille proprement tous les enfants; on les change si cela est nécessaire (les poupons surtout), plusieurs fois de linge pendant le jour, on les berce, on les promène; chaque enfant a ses objets de toilette, sa tasse, sa cuiller, etc. ; à heures fixes on leur donne du bouillon, des potages, de la bouillie, des tartines de confitures, en général bien préparés.

<( Pendant le jour, et selon le temps, on les expose à l’air et au soleil. Pendant la nuit les croisées demeurent ouvertes, en sorte que, chaque matin, les enfants sont introduits et maintenus dans un air pur. Le soir on les rend à leurs mères, protégés contre le froid et la pluie par un capuchon, n’ayant souffert de rien pendant leur absence et initiés de jour en jour à la pratique de ces habitudes régulières, qui sont en général le principe et la base de toutes les bonnes pensées, de toutes les fortes constitutions à venir.

« Est-ce à dire qu’il n’ait pas échappé aux fondateurs des crèches quelques bonnes pensées, quelque inspiration utile? Non sans doute; il y a encore beaucoup de choses à faire, mais on peut avancer qu’aujourd’hui ce qui existe est à la rigueur suffisant. Mais il y a bien des défauts à corriger, et ils peuvent l’être, car la plupart du temps ils dépendent de la négligence des berceuses plutôt que de l’insuffisance et de l’impuissance de la société des crèches. Aussi

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faut-il avant tout exiger que chaque enfant, comme cela est prescrit, ait son éponge, son peigne, sa timbale, etc., etc. Cela n’est pas partout observé. 11 faut que les vases, tous les linges contaminés de matières fécales, ne séjournent pas dans les salles, et qu’ils soient aussitôt lavés. (La ville de Paris a partout donné des concessions d’eau suffisantes.) 11 faut avec les précautions convenables et dans toutes les saisons renouveler et rafraîchir l’air. 11 faut éloigner des salles les odeurs de la cuisine et du charbon de terre, etc., etc. Tout cela peut se faire, et il appartient fl l’autorité d’y veiller, si les conseils et les prescriptions des directeurs des crèches n’étaient pas suivis et exécutés.

« En somme, les soins de propreté et les précautions hygiéniques sont généralement suffisants. »

7° Le chiffre de mortalité est-il plus élevé dans les crèches que dans les autres établissements particuliers où sont placés les enfants, tels que garderies etmaisons de sevrage ? — « La commission n’est pas en mesure, monsieur le préfet, de pouvoir répondre à cette question. En voici les motifs : il n’y a pas de maladies dans les crèches. 11 n’y a doncpas de mortalité. Mais, dira-t-on, ne peut-on pas connaître l’influence de la crèche sur les enfants qui la fréquentent en recherchant à domicile ce que devient la mortalité chez ceux qui y sont admis et ceux du même âge et du môme quartier qui n’y sont point reçus? 11 pourrait peut-être y avoir de l’intérêt à être renseigné à ce sujet, mais jusqu’ici, pour y parvenir, les éléments manquent tout à fait.

Ce n’est pas que certains médecins (dans le 8“ arrondissement) n’aient tenté quelques essais de ce genre ; les résultats de leurs recherches sont favorables il la crèche, mais on ne peut les considérer comme concluants. En effet, peu d’enfants encore fréquentent les crèches, d'où il suit qu’il est très-difficile, sinon impossible, d’établir dans ce cas un rapport de nombre logique avec ceux qui ne les fréquentent pas ; d’autre part, les enfants qui y sont admis appartiennent habituellement à des familles très-pauvres chez lesquelles le défaut de nourriture convenable, le manque de soins journaliers, ont pu placer les enfants dans des conditions inférieures à celles où se trouvent la plupart des enfants du même quartier.

« Ajoutez à cela qu’on peut rarement suivre l’enfant de l’ouvrier qui est admis à la crèche et savoir ce qu’il devient. 11 faudrait suivre les parents euxmêmes. Dans beaucoup de crèches, on donne un très-grand nombre de journées par an, mais elles ne s’appliquent guère que pendant un mois au même individu : en effet, l’enfant suit la famille, et quelles familles plus nomades que celles de l’ouvrier ! Ceci ne peut amoindrir en rien le bienfait rendu par les crèches; c’est un bonheur très-divisé qu’elles distribuent, mais un bonheur réel et bien apprécié.

« Toutes ces circonstances expliquent pourquoi le conseil ne peut répondre à la question qui lui a été posée. »

8® Quelle est la proportion de mortalité entre les crèches, le bureau des nourrices et l'hospice des enfants

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troui'ésl — « Ainsi que la précédente, cette question échappe à toute espèce de solution. Le premier terme de comparaison, la mortalité, n’existant pas dans les crèches, il devient inutile de s’occuper de détails proportionnels.

« Si l’on ne considère que le côté pratique de la question, on peut répondre immédiatement qu’aujourd’hui, dans le département de la Seine, il n’y a point d’établissement qui soit plus utile que les crèches aux enfants des mères qui ne peuvent vivre que de leurs propres bras.* La commission n’a pas dû se demander si l’on pouvait créer quelque chose de plus parfait. Elle n’a vu que ce qui est aujourd’hui, ce qui était hier, et n’a pas hésité à se prononcer.

« En elfet, jusqu’ici les mères dont le temps était absorbé par le travail n’avaient d’autres moyens que d’abandonner leurs enfants aux hospices, ou de les livrer à la merci de la misère ou de la pitié publique.

(( Depuis l’ouverture des crèches, pour une rétribution très-minime, 10, IS ou 20 centimes par jour, souvent même sans qu'il en coûte rien, l’enfant qu’elles viennent allaiter, quand elles le peuvent, ne manque ni de soins, ni d’aliments ni de vêtements; la Commission doit ajouter que l’institution, en dehors de ces bienfaits matériels et qui tombent sous le sens des gens les moins éclairés, ou même les moins bienveillants, produit encore des résultats moraux de la plus grande importance. Dans presque tous les arrondissements les filles-mères qui, sous l’induence des directrices, sont revenues à une conduite régulière et

ont légitimé leur union, est considérable. De plus, le contact répété des mères avec les surveillantes, avec les religieuses, où il en existe (faubourg Saint- Antoine, rue de l’Épée- de-Bois, rue Vanneau), est la cause des plus heureuses transformations.

« La mère cjui peut travailler sans crainte et sans préoccupation devient plus soigneuse d’elle-môme et de son enfant, quand chaque jour elle le retrouve, au retour de la crèche, propre et dans de meilleures conditions ; une louable émulation s’éveille en elle, elle s’exerce et se plaît à répéter les dimanches et les jours de fêtes les coutumes auxquelles pendant la semaine on a si souvent habitué son enfant. Sa conduite enfin et parfois aussi celle de son mari deviennent plus régulières. L'économie entre dans son ménage, où jusque-là elle était tout à fait inconnue ; l’enfant cesse de fréquenter la crècbe ! la mère peut le garder, et vient remercier la directrice d’avoir été la cause d’un bonheur qu’elle ignorait et qui était si facile à acquérir. Peut-on et doit-on maintenant comparer les crèches aux garderies et aux maisons de sevrage? Mais dans ce cas presque tous les avantages sont du côté de la crèche : des soins éclairés, une surveillance de tous les instants, un médecin qui visite chaque jour l’établissement, écarte les malades, favorise et développe toutes les conditions utiles à la santé, économie pécuniaire (10 à 20 centimes par jour au lieu de 70 à 80 centimes), soins presque maternels, car ils sont désintéressés, tels sont en général les avantages que les enfants et les mères en

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relireiiL En est-il ailleurs de la même façon? L’expérience et toutes les enquêtes les plus récentes 'ont appris le contraire ; inspectées de loin en loin quand elles n’échappent pas à l’action de l’autorité, les maisons de sevrage ou les garderies sont le plus souvent un asile funeste et trompeur ; l’enfant presque constamment y dépérit, et l’autorité récemment encore a constaté les graves accidents causés par le défaut de surveillancê. En effet, rien ne lui assure les conditions hygiéniques nécessaires à son développement. Ce n’est vraiment que par hasard, s’il les rencontre. Une bonne nature, un bon air, un soleil bienfaisant, se trouvent parfois sur la route, mais combien cela est rare ! On a prétendu que les mères y trouvaient plus d’avantages, en ce qu’elles n’étaient pas chaque jour obligées d’aller chercher leurs enfants. Triste avantage, si les pauvres mères savaient à quel prix elles l’achètent! Il faut cependant qu’il y ait quelques garderies et quelques maisons de sevrage, car il existe bien des mères qui ne peuvent conserver avec elles leurs enfants : ainsi toutes les femmes en place ou dans certains commerces: mais alors c’est à l’autorité à en diminuer le nombre et à les surveiller d’une façon toute particulière : ceci devient une question administrative, et la commission pense qu’elle est facile à résoudre. »

9“ De quelle amélioration les crèches sont-elles susceptibles? — « Pour les déterminer d’une manière absolue, il faudrait commencer par donner le plan (I)

(1) Pour les petites villes nous avons indiqué le plan de la

d’une crèche modèle, mais ce travail entraînerait la commission hors des limites dans lesquelles elle a cru devoir se renfermer.

« Elle se bornera à vous rappeler, monsieur le préfet, les améliorations à introduire en général dans les établissements, améliorations dont la plupart vous ont déjà été indiquées dans le cours de ce rapport.

« Ce qu’il faudrait à toutes les crèches du département de la Seine, c’est un local plus grand et, autant que possible, à chacun un petit jardin. La séparation absolue des poupons d’avec les enfants qui marchent est indispensable. Cette mesure assainirait le local, faciliterait le service en le divisant et contribuerait certainement au repos des jeunes enfants, troublés souvent par les cris, les jeux de ceux d’un âge plus avancé. Le linge, en général, n’est pas assez abondant.

« Les soins donnés par les berceuses ne sont pas assez multipliés ; leur nombre est souvent insuffisant. Peu à peu toutes ces conditions devraient être accomplies. Elles le sont en partie dans les crèches les plus favorisées, et la commission sait les louables efforts que fait la société qui les dirige pour arriver à généraliser ces heureux résultats.

« S’il fallait maintenant vous signaler les besoins de chaque crèche en particulier, la commission serait en mesure de vous satisfaire, mais ce travail, fastidieux par ses détails, n’apporterait aucun élément

crèche de Toul ; nous l'avons fait suivre de ce remarquable rapport qui devra servir de base à toutes les personnes qui voudront établir une crèche.

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particulier de jugement qui fût nouveau et digne d’importance. La commission vous rappellera seulement, monsieur le préfet, que les crèches de Belleville, de Passy, de la rue Saint-Sauveur, de la rue du Faubourg-Saint-Antoine, de la rue du Puits, de la rue Geoffroy-Lasnier, ont besoin avant toutes les autres d’un local plus vaste ; un peu plus d’espace ferait immédiatement disparaître les inconvénients qu’on peut aujourd’hui leur reprocher. L’administration des crèches connaît elle-même tous ces défauts et travaille incessamment à les effacer.

« Le conseil, monsieur le préfet, n’a plus maintenant qu’à formuler son opinion sur l’utilité des crèches en général. Le résultat de ses investigations consigné dans les réponses aux questions qui lui avaient été posées a déjà pu vous faire pressentir son sentiment ; le voici en peu de mots :

« 11 n’y a eu qu’une voix dans la commission pour reconnaître en principe l’utilité des crèches. Dans tout gouvernement, dans toute société bien organisée, la sollicitude de l’autorité doit s’étendre sur l’homme à tous les âges ; elle doit surtout aller audevant de toutes les misères, de tous les besoins. Getté mission, il faut l’avouer, dans l’étendue qu’elle embrasse, n’avait pas toujours été accomplie. La pensée ingénieuse et charitable qui a présidé à la création des asiles et des écoles et dont l’autorité a successivement compris, défendu, protégé l’établissement, cette pensée a encore enfanté l’institution des crèches, et cette institution, en venant au secours des mères

pauvres et laborieuses, a rempli une lacune que chacun avait remarquée et répondu à un besoin que tous les cœurs avaient ressenti. Le sentiment unanime de la commission, que le bonsens et la seule raison auraient pu lui inspirer, emprunte une grande valeur aux circonstances dans lesquelles il s’est manifesté. C’est après la visite de toutes les crèches et sous Timpression vive et récente de ce que chacun des délégués du conseil venait d’observer que la commission a consacré par son vote l’utilité incontestable des crèches. »

Le conseil a voulu compléter ce rapport en émettant le vœu que la société qui dirige les crèches, sans être reconnue établissement d’utilité publique et par conséquent à la charge de l’administration, fût légalement mise en mesure de pouvoir puiser aux sources les plus naturelles et les plus fécondes de la charité privée, pût obtenir de l’autorité la bienveillante protection qu’elle a si honorablement méritée.

Industrie nourricière. — 11 serait à souhaiter que toute femme qui peut concevoir et fournir les éléments nécessaires au développement de son enfant pendant la grossesse fût en état de le nourrir de son lait après sa naissance. Mais il n’en est pas toujours de même, et l’impossibilité d’allaiter n’est pas exclusivement propre aux femmes à constitution chétive et étiolée, elle coïncide souvent avec des tempéraments en apparence opposés et suffisamment bons.

Lorsqu’une mère est obligée de renoncer au bonheur de nourrir elle-même son enfant, de le confier

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à une nourrice étrangère, son embarras est parfois très-grand, surtout dans les grandes villes. Aussi l’autorité publique surveille -t-elle avec vigilance les entreprises qui s’occupent de placer les nourrices mercenaires. Nous résumons ici les articles principaux qui règlent cette industrie et qui sont donnés en entier dans le Dictionnaire d'hygiène publique de Tardieu.

D’après Boys-de-Loury, c’est à la fin du douzième siècle que remonte l’existence légale des bureaux de nourrices, mais l’ordonnance la plus ancienne qu’on connaisse sur ce sujet est celle du roi Jean du 13 janvier 13o0. Autrefois ces bureaux étaient le privilège exclusif des recommanderesses (arrêts de 1611 et de 1613). La déclaration du 24 juillet 1769 fait de cette industrie une branche de l’administration. Alors fut fondé à Paris le bureau des nourrices. Depuis, un arrêté du 29 germinal an XI en a confié la direction h l’assistance publique (1).

Un préposé est chargé dans chaque arrondissement de choisir les nourrices, de prendre des renseignements sur leur compte et de les faire visiter par un médecin. Dans chaque canton la surveillance des nourrices et des enfants est confiée à un médecin spécial; enfin le contrôle est exercé chaque année par des inspecteurs.

A époque fixe les préposés de province envoient à

(1) Le bureau municipal de nourrices a été supprimé à Paris en 18TC. Il ne rendait plus depuis quelque temps les services qu’on en attendait.

Paris des nourrices qui sont examinées avec soin. Tous les frais sont réglés par l’intermédiaire de l’administration. La nourrice est tenue à nourrir l’enfant de son propre lait, à ne point accepter d’autre nourrisson et à appeler le médecin cantonal en cas de maladie, soit de l’enfant, soit d’elle-même.

L’industrie privée a établi, pour faire concurrence à l’administration, les bureaux de placement, dans lesquels trop souvent la spéculation a méconnu les premières règles de l’hygiène, on peut dire plus, de l’humanité. Aussi l’autorité a-t-elle dû porter sur l’organisation intérieure de ces bureaux son attention la plus sévère (ordonnance du 29 août 1828, du 16 juin 1848). Malgré cela, on ne peut nier l’influence de cette industrie dans certains cas de négligence et d’actescriminels commis parles femmes auxquelles on confie les nouveau-nés ; ainsi la mort lente, exempte de violence et pleine de mystère qui échappe à l’action de la justice, la constatation des décès n’ayant pas lieu à la campagne, est souvent le résultat de l’abandon, de l’incurie de ces nourrices mercenaires.

M, Chennevière, qui se dévoue avec un zèle digne de tout éloge au développement de la Société protectrice de l’enfance, déclare dans un article ému que 45 p. 100 des enfants envoyés en nourrice succombent fatalement faute de soins nécessaires.

Un exemple entre mille prouvera combien il est dangereux d’éloigner ainsi ses enfants. En 1869, un père me priait de venir visiter avec lui son enfant

CRÈCHE

qu’il avait placé en nourrice dans un village des montagnes des Vosges, comptant sur l’air pur des sapins et sur les bonnes qualités du lait d’une montagnarde pour rétablir son enfant malingre et chétif. C’était au mois de mai, la température était douce et le soleil brillait. Le voyage se fait en chemin de fer de Colmar à Munster, puis on gagne à pied la vallée d’Orbey au milieu de splendides montagnes. Bientôt la végétation s’arrête, on arrive aux chaumes. Là, on monte encore, l’ascension devient difficile, on rencontre d’abord d’immenses flaques d’eau, de neige fondue, puis de la neige solide dans laquelle on enfonce presque jusqu’aux genoux ; enfin on aperçoit de misérables cabanes qu’on appelle les Hautes-Huttes. Nous entrons dans une d’elles, entièrement faite de chaume et de boue. Immédiatement nous sommes suffoqués par la chaleur et par une odeur infecte. Un immense poêle de terre se trouve au milieu de cette chambre bordée de quatre ou cinq lits. Pour tout ornement on voit autour de la chambre des planches garnies de fromages de Munster en pleine fermentation; nous approchons du plus petit des lits, et nous voyons le pauvre enfant que son père venait visiter. Il veut soulever son fils : mais celui-ci pousse des cris horribles; enfin une femme accourt, c’est la nourrice qui avait abandonné l’enfant. Elle nous apprend que depuis quinze jours le pauvre petit avait le bras cassé. Ainsi, ce père qui croyait son fils placé dans les meilleures conditions hygiéniques possibles le retrouve au bout d’un mois dans un milieu infecté

pai’ la fermentation butyrique, dans une atmosphère étouffante de laquelle il ne peut sortir que pour respirer un air glacé.

Il comptaitsurriionnêteté proverbiale desVosgiens ; il voit son fils, un biberon à la bouche, seul et avec un membre cassé !

Ce fait suffit pour montrer le danger qu’il y a d’éloigner les enfants de la famille : aussi, tout en reconnaissautrimportance déballai tement naturel, dans ces circonstances, nous recommanderons toujours l’allaitement à la chèvre ou l’allaitement artificiel.

Allaitement artip.ciel. — Un grand nombre d’hygiénistes rejettent d’une manière absolue l’allaitement artificiel. Ainsi, l’Académie de médecine, en novembre 1877, a repoussé le vœu émis par le conseil municipal de Paris pour que l’administration de l’assistance publique expérimentât l’allaitement artificiel.

Cependant, il est des circonstances où ce moyen d’élever l’enfant s’impose d’une façon absolue. Il importe alors de le régler, c’est pourquoi la Société nationale des amis de l’enfance a mis cette question au concours en indiquant le programme suivant :

1“ Quel est l’aliment qu’il faut préférer selon l’âge de l’enfant; comment doivent être réglés les repas?

2° A l’aide de quel vase ou appareil l’aliment doit-il être administré?

3° Quelles sont les précautions de toute nature que comporte ce mode d’alimentation de la part de la mère ou de la personne qui eu tient lieu?

cuÈcnE.

Ce livre était sous presse lorsque le concours a été annoncé et il m’a été impossible d’en retarder l'impression. Cependant, plusieurs chapitres répondent au programme annoncé.

Qu'il me soit donc permis de faire hommage de mon travail aux différentes sociétés qui protègent l’enfance et de solliciter leur approbation.

Précédemment les causes pathologiques qui s’opposentàl’allaitementnaturelont été énumérées. Mais il arrive aussi que la mère, par sa position, est empêchée de nourrir elle-même son enfant. Ce sont là les causes sociales qui rendent difficile l’allaitement naturel.

Dans les classes pauvres et ouvrières la femme travaille aussi bien que le père. Souvent même elle est le seul soutien du ménage, lorsque le mari, adonné à l’ivrognerie, dépense en boisson l’argent qu’il a gagné par quelques journées de travail.

11 a déjà légué à sa femme des enfants chétifs. Amyot n’a-t-il pas dit que l’ivrogne n’engendre rien qui vaille ! Bacon, Zimmernann, Bruhl, Cramer n’ont-ils pas constaté qu’avant d’être impuissant, c’est dans les conditions physiques et morales de sa descendance que le buveur donne le meilleur signe de la profonde modification de son organisme I

C’est à ces enfants malingres qu’il faudrait une nourriture en rapport avec leur âge et leur constitution.

Cependant la mère est obligée de laisser les uns aux asiles, les autres dans les crèches, les garderies et les maisons de sevrage.

96 Llî LAIT, LA CRÈME ET LE BEURRE.

Reviendra-l-elle, comme le veut le règlement, allaiter deux fois par jour son enfant? Lui donnera-t-elle seulement le sein matin et soir? L’allaitement artificiel ne s’imposera-t-il pas bientôt? Mais on a vu que les infiuences morales, l’état de fatigue et de malaise, qu’une alimentation insuffisante sont autant de causes qui apportent de profondes modifications dans la composition du lait. Il a été également établi que les seins qui ne sont vidés qu’à des intervalles éloignés tarissent vite ; que dans ce cas l’enfant, ne pouvant sucer tout le lait, ne tire que la partie aqueuse, c’està-dire un lait nuisible.

Le sevrage devient donc très-vite nécessaire.

Enfin il est certaines conditions où le lait de la mère peut être toxique. En effet, la femme est souvent employée dans des fabriques de porcelaines, de faïence, de verre, de cristal, dans des ateliers d’étamage, de brunissage, en un mot dans des milieux où elle absorbe par la respiration des poussières contenant du mercure, de l’arsenic, du cuivre, du plomb, etc., etc. Or, on a vu dans les pages précédentes que ces poisons passent dans le lait et le rendent toxique.

Tous ces faits sont suffisants pour démontrer que dans bien des cas la mère ne peut nourrir elle-même son enfant. Trop souvent sa fortune ne lui permet pas d’avoir une nourrice à domicile. Les dangers de confier son enfant à une nourrice mercenaire et de l’exiler delà maison paternelle sont immenses. L’allaitement artificiel s’impose et devient le seul moyen de nourrir l’enfant.

CRECnE.

Le lait doit être la base de ce mode d’alimentation et bien des conseils donnés en parlant de l’allaitement naturel trouvent ici leur application. Nous renvoyons à ce chapitre pour déterminer la quantité de lait que l’enfant doit absorber par jour, pour établir l’époque à laquelle on pourra lui donner des semoules maigres, du vin, des panades grasses, etc., et enfin pour connaître les soins matériels qu'exige le nouveau-né.

Nous ne parlerons pas de l’allaitement par les animaux qui donne d’excellents résultats, mais qui ne peut-être employé qu’accidentellement. Disons seulement que la chèvre se prête très-bien à ce moded’alimentaüon et qu’une excessive propreté est de rigueur.

Enfin nous arrivons à l’albiitement au biberon.

La première condition pour réussir à élever un enfant est de se procurer du lait de bonne qualité. A la campagne ou dans les petites villes on s’adressera directement au producteur. Dans les grands centres, où la fraude est plus fréquente, on fera bien de faire analyser de temps eu temps par un chimiste le lait qu’on emploie. On devra lui demander quelle est la richesse du lait en beurre et s’il renferme de l’albumine. Si la matière grasse est en trop faible proportion, on devra rejeter le liquide ; on fera de même, s’il renferme une matière albuminoïde coagulable parla chaleur, signe que la vache est à nouveau lait et qu’il ne convient pas à l’enfant. Quelle que soit la qualité du lait de vache, sa composition n’est pas la même que celle du lait de femme. Il est plus riche en matières plastiques et bien plus pauvre en substances

comburantes par rapport aux matières plastiques. Pour obvier à cet inconvénient, on coupe le lait avec différents liquides. Pendant le premier mois on peut se borner à ajouter au lait moitié de son poids d’eau très-légèrement sucrée. Après on coupera la boisson à l’aide des décoctions faites avec une cuillerée à bouche d’orge ou de gruau d’avoine bouillie dans un litre d’eau jusqu’au moment où la graine se crève et se fendille en deux. Ces préparations étant susceptibles de s’aigrir facilement, il faut les renouveler souvent et en faire peu à la fois. On les ajoute chaudes au lait non cuit, de manière que le mélange atteigne la température de 37°, qui est celle des liquides du corps (I).

Cette modification apportée au lait n’a pas paru suffisante au chimiste allemand Liebig.

« La composition du lait, dit-il, n’est pas constante; les proportions de caséum, de sucre de lait et de beurre, varient, comme on le sait, suivant les aliments employés pour la nourriture de la mère. J’ai pris pour base de ma préparation la composition du laitnormal de femme, analysé à Geisen parM. llaidler, et dont 1,000 parties contenaient 31 de caséum, 43 de sucre de lait et 01 de beurre. Les substances plastiques et les substances produisant la chaleur se trouvent dans le lait dans les proportions de 10 à 38 ; dans le lait de vache non écrémé de 16 à 30 et dans le lait écrémé de 10 à 2o.

(I) On peut additionner les liquides de 0*^'',20 de bicarbonate de potasse par litre.

CRÈCHE

« Dans la préparation à laquelle je me suis arrêté, j’emploie du lait écrémé, de la farine de froment, de l’orge germée et du bicarbonate de soude. On ne saurait dire que l’amidon dans la bouillie ordinaire soit impropre à nourrir l’enfant, mais il n’en est pas moins vrai que pour sa transformation en sucre dans l’estomac on impose à l’organisme du nourrisson un travail inutile ; on le lui épargne par contre en transformant préalablement l’amidon en sucre et en dextrine solubles. Cette considération explique l’emploi de l’orge germée ou du malt dans la préparation du lait artificiel; il est important que la consistance do l’aliment soit telle qu’on puisse l’administrer à l’enfant par le moyen d’un biberon.

« Pour la préparation de mon lait artificiel on fait bouillir IG grammes de farine de froment avec 100 grammes de lait écrémé jusqu’à ce que le mélange soit transformé en bouillie homogène; on le retire ensuite du feu et on y ajoute immédiatement après 16 grammes d’orge germée qui auront été d’abord trituré dans un moulin à café et mêlés avec 32 grammes d’eau froide et 3 grammes d’une dissolution de bicarbonate de potasse, faite de 11 parties d’eau et 2 de bicarbonate. Après avoir ajouté l’orge germée, on met le vase dans de l’eau chaude, on le place dans un endroit chaud jusqu’à ce que la bouillie ait perdu sa consistance épaisse et soit devenue douce et liquide comme de la crème. Au bout de quinze à vingt minutes on remette tout sur le feu, on fait bouillir pendant quelques instants et l'on fait ensuite passer le lait à tra-

vers un tamis serré de fil ou de crin, qui retient les matières fibreuses de l’orge. Avant de donner ce lait à l’enfant, il est bon de laisser déposer les matières fibreuses fines qu’il tient en suspension.

«Le lait artificiel préparé de cette manière renferme les éléments plastiques et respiratoires ou à peu de chose près dans la proportion de 10 à 38, comme le lait de femme ; porté à l’ébullition, il se conserve en été pendant vingt-quatre heures, il a une concentration double de celle du lait de femme.

« Un fait physiologique digne de remarque, c’est que le lait artificiel, lorsqu’il est fait avec du bicarbonate de soude au lieu de sel de potasse, perd beaucoup de ses propriétés utiles, tandis que le lait artificiel fait avec la potasse donne une régularité parfaite à toutes les fonctions animales telles que le sommeil, la digestion; le lait préparé avec le bicarbonate de soude provoque de suite diverses indispositions, circonstance qui fait comprendre le rôle important de la potasse dans le lait; ce dernier ne renferme pas, comme on le sait, de sel de soude, si ce n’est une certaine quantité de chlorure de sodium. »

Malgré la célébrité de ce chimiste d’outre-Rhin, « cette préparation, qui jouit d’une très-grande vogue en Allemagne et en Angleterre, n’a reçu en France qu’un accueil des plus défavorables. Les e.xpériences désastreuses de M. Depeaux (4 essais, 4 morts) et les attaques critiques de tous les chimistes de l’Académie de médecine ont porté en France à cette préparation un coup sensible dont elle ne se relèvera pas de

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si tôt » (D^ Leclère, Thèse sur ralimentation lactée. Strasbourg, 1867).

Alors même qu'il y aurait doute, devant une préparation aussi longue et aussi altérable nous conseillerons toujours d'employer de préférence les méthodes que nous avons indiquées précédemment. A leur place on pourra se servir également avec avantage d’eau légèrement panée ou d’une décoction préparée en faisant bouillir 4 ou 5 macarons (1) dans un litre d’eau.

Voici sur celte question quelques données qui se trouvent dans un remarquable travail de M. Coulier {Dictionnaire de Dechambre, 2° série, t. I, p. 152) ;

« Comme le lait de vache est celui qu’on se procure le plus facilement, nous allons, en nous aidant des analyses que nous avons données plus haut, chercher quelles modifications il faut lui faire subir pour lui donner une composition analogue à celle du lait de femme. Pour résoudre ce problème, il faut se rappeler la composition chimique de ces deux liquides; elle est résumée dans le tableau suivant :

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