‹ Le langage des fleurs (volume 2)Chapitre 65 sur 192 · SOTTISE · texte numérisé non relu

SOTTISE

M me la baronne de Staël se fâchait toutes les fois que l’on tentait d’introduire dans sa société un homme sans esprit. Un jour, un de ses amis risqua pourtant de lui présenter un jeune officier suisse, delà plus aimable figure. Cette dame, séduite par l’apparence, s’anima, et dit mille choses flatteuses au nouveau venu qui, d’abord, lui sembla muet de surprise et d’admiration. Cependant, comme il l’écoutait depuis une heure sans ouvrir la bouche, elle commença à se méfier un peu de son silence, et lui adressa tout à coup des questions tellement directes, qu’il fallait bien y répondre. Hélas! le malheureux n’y répondit que par des sottises. M me de Staël se tourna alors, fâchée d’avoir perdu sa peine et son

esprit, vers son ami, et lui dit : « En vérité, monsieur, vous ressemblez à mon jardinier, qui a cru me faire fête en m’apportant ce matin un pot do géranium ; mais je vous préviens que j’ai renvoyé cette fleur, en le priant de ne plus l’offrir à mes regards. — Eh! pourquoi donc? demanda le jeune homme tout ébahi. — C’est, monsieur, puisque vous voulez le savoir, que le géranium est une fleur bien vêtue de rouge : tant qu’on la regarde, elle plaît aux yeux; mais lorsqu’on la presse légèrement, il n’en sort qu’une odeur importune. » En disant ces mots, M me de Staël se leva et sortit, laissant, comme on le pense bien, les joues du jeune homme sot aussi rouges que son habit, ou que la fleur à laquelle il venait d’être comparé.

Page 1