ACANTHE
Les arts.
L’acanthe se plaît dans les pays chauds, le long des grands fleuves.
Le Nil du vert acanthe admire le feuillage.
Cependant,il croît facilement dans nos climats,et Pline assure que c’est une herbe de jardin qui sert merveil-
PRINTEMPS
leusement à bien vigneter et àhistorier en verdure L Les anciens, si pleins de goût, ornaient leurs meubles, leurs vases et leurs vêtements précieux de ses feuilles si agréablement découpées. Virgile dit que la robe d’Hélène était bordée d’une guirlande d’acanthe en relief. Ce poète divin veut-il louer un ouvrage de grand prix, c’est encore d’acanthe qu’il le décore.
Du même Alcimédon je garde un même ouvrage :
L’anse de chaque vase offre à l’œil enchaîné
De la plus souple acanthe un feuillage imité 2 .
Ce charmant modèle des arts est devenu leur emblème, et il pourrait l’être aussi du génie, qui fait qu’on y excelle. Si quelque obstacle s’oppose à l’accroissement de l’acanthe, on le voit redoubler ses forces et végéter avec une nouvelle vigueur. Ainsi le génie s’élève et s’accroît par les obstacles mêmes qu’il ne saurait vaincre.
On raconte que l’architecte Callimaque, en passant auprès du tombeau d’une jeune fille morte depuis un an, et peu de jours avant un heureux mariage, fut ému d’une tendre pitié. Il s’approcha pour y jeter des fleurs, mais une offrande avait précédé la sienne. La nourrice de cette jeune fille, rassemblant les fleurs et le voile qui devaient servir à la parer le jour de ses noces, les avait placés dans un petit panier, puis, ayant mis le panier auprès du tombeau, sur une plante d’acanthe, elle l’avait recouvert d’une large tuile. Au printemps suivant, les feuilles d’acanthe entourèrent le panier ; mais, arrêtées
1 Traduction de du Pinel.
2 Langeac, traduction des Bucoliques do Virgile.
par les bords de la tuile, elles se recourbèrent et s’arrondirent vers leurs extrémités. Callimaque, surpris de cette décoration champêtre, qui semblait être l’ouvrage des Grâces en pleurs, en fit le chapiteau de la colonne corinthienne ; charmant ornement, que nous admirons et que nous imitons encore.
BUGLOSSE
Mensonge.
Les ruines d'une maison Se peuvent réparer; que n’est cet avantage Pour les ruines du visage 1 1
Le plus spirituel de nos moralistes, la Bruyère, a dit ; « Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qn’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables. »
Cette vérité me paraît incontestable ; et cependant, du nord au midi, de l’orient à l’occident, chez les peuples sauvages, chez les natious policées, le goût de se farder est universel : l’Arabe vagabonde, la Turque sédentaire, la belle Persane, la Chinoise au petit pied, la Russe au teint frais, la flegmatique Anglaise, l’indolente Créole, et la Française vive et légère ; toutes les femmes du monde veulent plaire, et toutes aiment à se farder. Ce goût bizarre règne au désert comme au sérail. Duper-
i La Fontaino.
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ron raconte qu’une jeune sauvage, voulant attirer les regards, prit furtivement un morceau de charbon, fut le piler dans un coin, s’en frotta les joues, et revint avec un air triomphant, comme si cet ornement l’avait rendue ptus sûre de l’effet de ses charmes. M. Castelian, dans ses Lettres sur la Grèce et sur THellespont, trace à peu près ainsi le portrait d’une princesse grecque qu’il peignit à Constantinople : « Ce n’était point, dit-il, la beauté idéale que j’avais rêvée. Ses yeux noirs, bien fendus et à fleur de tête, avaient l’éclat du diamant; mais ses paupières noircies en gâtaient i expression. Ses sourcils, joints par une teinture, donna, vnt une sorte de dureté à son regard. Sa bouche, très petite et fortement colorée, pouvait être embellie par le sourire, mais je n’eus jamais la satisfaction de l’y voir naître. Ses joues étaient couvertes d’un rouge très-foncé, et des mouches taillées en croissant défiguraient son visage. Qu’on imagine enfin l’immobilité parfaite de son maintien, le sérieux glacial de sa physionomie, et on croira que j’ai voulu représenter une madone italienne. » Ainsi le désir de plaire égare également la fille du désert et la belle odalisque. Le plus haut point de la civilisation est celui qui nous ramène à la nature et au bon goût, qui jamais ne s’en écarte. C’est lui qui inspira la Fontaine lorsqu’il traça le portrait de la mère des Amours :
Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les roses,
Ni le mélange exquis des plus aimables choses,
Ni ce charme secret dont l’œil est enchanté,
Ni la grâce, plus belle encor que la beauté *.
» Poëme à.’Adonis.
Vénus elle-même n’était point sans artifice. Qu’il soit donc permis à la beauté d’en user quelquefois, mais que la vérité perce encore au travers d’un léger mensonge, et qu’un peu de rouge soit à la beauté mélancolique ce que le sourire est aux lèvres d’une mère souffrante qui veut voiler sa peine à ses enfants, ou la dérober aux yeux de la stupide indifférence.
On a fait de la buglosse l’emblème du mensonge, parce que sa racine sert à la composition de plusieurs sortes de fards. Celui dont elle est la base est peut-être le plus ancien et le moins dangereux de tous. Il réunit même plusieurs avantages, il dure quelques jours sans s’effacer, l’eau le ranime comme les couleurs naturelles, et il ne fane point la peau qu’il embellit.
Mais cette pudeur douce, innocente, enfantine,
Qui colore le front d’une rougeur divine q
rien ne saurait l’imiter, et l’art la détruit sans retour. Voulons-nous plaire longtemps, voulons-nous plaire toujours, écartons le mensonge de nos cœurs, de nos lèvres et de notre visage, et répétons sans cesse avec le poète :
Rien n’est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
BUGRANE, ARRÊTE-BŒUF
Obstacle.
Un charme magique qu’aucune parole ne saurait exprimer accompagne chaque matin l’aurore d’un beau
i Voltaire, Ilenriade.
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jour. A l’aspect d’un si doux spectacle, le cœur le plus froid se sent pénétré de reconnaissance, l’imagination éteinte se rallume, et tout ce qui la frappe alors la touche, la pénètre et se revêt pour elle des plus aimables formes.
Dans une de ces délicieuses matinées du printemps, égarée sur les bords de la Meuse, sans soin et sans parure, je goûtais ce bonheur indéfinissable que l’aube matinale apporte au laboureur pour le consoler chaque matin des peines de la veille et le préparer aux travaux du jour. Assise au pied d’un saule, je sentais tomber la rosée, lorsque tout à coup je vis à quelques pas de moi un beau vieillard qui s’appuyait en souriant sur l’épaule d’un jeune adolescent, blond, vif et charmant, cnme devait l’être l’amant de Psyché. Arrêtés sous l’arbre voisin, tous deux ils considéraient de jeunes laboureurs, dont l’un, guidant le soc de sa charrue, ouvrait la terre, tandis que l’autre dirigeait quatre bœufs vigoureux aidés de deux forts chevaux qui, en avançant d’un pas égal et lent, traçaient dans la plaine de longs et vastes sillons. Tout à coup l’attelage fait de vains efforts, il s’arrête comme enchaîné par une invisible main. Le fouet le presse, les traits se tendent, mais en vain. Les bœufs et les chevaux ne sauraient avancer. « Mon père, dit le jeune homme, la charrue a sans doute rencontré la pointe d’un rocher ou la racine d’un vieux chêne, car qui pourrait arrêter des animaux si forts et si courageux? — Une bien faible plante sans doute, repartit le vieillard, mais à laquelle on a laissé pousser de profondes racines ; regarde à tes pieds, vois ces humbles rameaux couverts de jolies fleurs roses et
papillionacées ; n’y porte pas la main, car ces fleurs couvrent des épines longues et cruelles ; ce sont les racines de cette tige si frêle en apparence qui arrêtent, comme tu le vois, l’effort de ces deux hommes et de ce puissant attelage. Mais regarde, les voilà qui redoublent d’efforts, l’obstacle est rompu, la plante est déracinée. Cette plante, mon fils, est une bugrane, appelée vulgairement arrête-bœuf : avec ses jolies fleurs, ses longues épines et ses racines profondes, c’est la sirène des champs et l’emblème des obstacles que le vice oppose à la vertu. Souvent, comme elle, le vice nous attire par une apparence aimable et nous arrête par d’invisibles chaînes. Pour en triompher toujours, souviens-toi, mon fils, qu’il faut une volonté ferme : avec elle, la vertu et le génie ne connaissent point d’obstacles. — Mon père, reprit le jeune homme, je n’oublierai jamais la leçon que votre expérience donne à ma jeunesse. Chaque jour je m’en souviendrai envoyant lever le soleil. » A ces mots, le vieillard et son fils s’éloignèrent; mais leurs discours restèrent gravés dans mon cœur. Combien de fois, faible et agitée, je me suis rassurée contre moi-même en répétant ces paroles du vieillard : La vertu ne connaît point d'obstacles !