JASMIN BLANC COMMUN
Amabilité.
Il y a des personnes douées d'un si heureux caractère qu’elles semblent être jetées dans le monde pour être le lien des sociétés : elles ont, dans les manières, tant de facilité et de grâces, qu’elles supportent toutes les positions, s’accommodent à tous les goûts, et font valoir tous les esprits ; elles sont si obligeantes, que toujours elles s’intéressent à ce que vous dites, s’oublient pour vous servir, se taisent pour vous entendre ; elles ne flattent personne, n’affectent rien, n’offensent jamais : leur mérite est un don du ciel, comme celui d’un joli visage ; elles plaisent, en un mot, parce que la nature les a faites aimables.
Le jasmin semble avoir été créé tout exprès pour être l’heureux emblème de l’amabilité. Lorsque, vers 1560, il fut apporté des Indes par des navigateurs espagnols, on admira la légèreté de ses rameaux, le lustre délicat
ÉTÉ
de ses fleurs étoilées ; et on crut que, pour conserver une plante si élégante et si mignonne, il fallait la mettre en serre chaude ; elle parut s’en accommoder : on l’essaya en orangerie, elle y crut à merveille; on la risqua tn pleine terre, où maintenant, sans demander aucun soin, elle brave nos plus rigoureux hivers. Partout on voit l’aimable jasmin diriger à notre gré ses rameaux souples et faciles, il les étend en palissades, les arrondit en tonnelles, les jette en buissons, les élève en massifs, et souvent les déploie en verts tapis le long de nos terrasses et de nos murailles. D’autres fois encore, obéissant aux caprices et aux ciseaux du jardinier, il élève, sur une faible tige, une tête arrondie, semblable à celle d’un jeune oranger ; sous toutes ces formes, il nous prodigue des moissons de fleurs qui embaument, rafraîchissent et purifient l’air de nos bosquets : ces fleurs délicates et charmantes offrent au léger papillon des coupes dignes de lui, et à nos diligentes abeilles un miel exquis, abondant et parfumé. Le berger amoureux unit le jasmin aux roses pour parer le sein de sa bergère ; et souvent ce simple bouquet, tressé en guirlande, couronne le front des reines. On raconte qu’avant d’arriver en France le jasmin séjourna en Italie : un duc de Toscane en fut le premier possesseur. Tourmenté d’une jalouse envie, ce duc bizarre voulut jouir seul d’un bien si charmant; il défendit à son jardinier d’en donner une seule tige, une seule fleur. Le jardinier aurait été fidèle s’il n’avait connu l’amour ; mais, le jour de la fête de sa maîtresse, il lui présenta un bouquet; et, pour rendre ce bouquet plus précieux, il l’orna d’une branche de jasmin. La jeune
fille, pour conserver la fraîcheur de cette fleur étrangère, la mit dans la terre fraîche; la branche resta verte toute l’année, et le printemps suivant on la vit croître et se couvrir de fleurs. La jeune fille avait reçu des leçons de son amant, elle cultiva son jasmin ; il se multiplia sous ses mains habiles. Elle était pauvre, son amant n’était pas riche : une mère prévoyante refusait d’unir leur misère; mais l’amour venait de faire un miracle pour eux, la jeune fille sut en profiter : elle vendit ses jasmins, et les vendit si bien, qu’elle amassa un petit trésor dont elle enrichit son ainant. Les filles de la Toscane, pour .conserver le souvenir de cette aventure, portent toutes, le jour de leurs noces, un bouquet de jasmin; et elles ont un proverbe qui dit qu’une jeune fille digne de porter ce bouquet est assez ricne pour faire la fortune de son mari. Pour moi, j’aime à penser que tous nos jasmins français descendent de celui qui fut heureusement cultivé par les mains de 1 amour.