‹ Le langage des fleursChapitre 42 sur 95 · RÉSÉDA · texte numérisé non relu

RÉSÉDA

Vos qualités surpassent vos charmes.

A peine un siècle s’est écoulé depuis que nous possédons le réséda; il nous est venu d’Égypte. Linnée comparait ses parfums à ceux de l’ambroisie. Ce parfum est plus doux, plus pénétrant au lever et au coucher du soleil que pendant le reste du jour. Le réséda fleurit depuis le commencement du printemps jusqu’à la fin de 1 automne ; mais on peut en jouir l’hiver en le conservant dans une serre tempérée ; alors il devient ligneux, \it plusieurs années, s’élève, et forme, moyennant quelques soins, un petit arbuste du plus charmant effet.

Les armes d une illustre famille saxonne ont pour soutien une branche de réséda. Voici à quelle occasion cette modeste fleur s’est mêlée à d’antiques lauriers. Amélie de Nordbourg avait dix-liuit ans ; rien ne manquait à l’éclat de son teint, à son esprit, à son air ; son regard faisait naître l’amour ; le son de sa voix l’aurait seul inspiré. Une mère, jeune encore, avait cultivé dans la retraite cette aimable fleur. Lorsqu’elle reparut dans le monde pour y présenter sa fille, chacun fut forcé d’avouer que toutes deux se prêtaient des charmes mutuels : ceux de la fille disaient combien la mère avait été jolie, ceux de la mère promettaient que la fille serait longtemps belle. Une foule d’adorateurs entoura cette beauté qui plaisait également par ses grâces, ses richesses et sa modestie. Parmi tous ses amants, elle distingua le comte de Walstheim. Walstheim aimait

pour la première fois. Une taille superbe, un esprit vif et orné, un air tout français et une fortune immense lui avaient plus d’une fois attiré des regards assez doux, qui n’avaient pu le toucher. Mais, en le voyant auprès d’Amélie, on sentait qu’il était né pour elle, qu’elle était née pour lui. L’envie avait beau envenimer les âmes, la jalousie elle-même était forcée d’admirer dans ces amants tout ce qu’il y a de divin sur la terre, la beauté, l’esprit, la jeunesse, environnés des illusions d’un premier amour. Mais, hélas ! sur la terre, il n’y a point de lumière qui n’ait son ombre. Parmi les perfections d’Amélie il s’était glissé un léger travers. Son cœur appartenait à son amant; mais, en n’aimant que lui, elle voulait plaire à tous. Walstheim avait une faiblesse, il était jaloux ; une délicatesse exquise renfermait ce sentiment au fond de son âme ; Amélie sut l’y découvrir, et, au lieu de plaindre et de ménager un si funeste penchant, elle se plut à l’exciter et à en rire.

Auprès d’Amélie croissait une jeune fille qui lui était unie par l’amitié et par les liens du sang. Charlotte n’était point belle, si on peut parler ainsi de la femme qui a une belle âme. Elle était pauvre, un accident lui avait enlevé sa beauté, de grands malheurs lui avaient ôté sa fortune; mais elle était bienfaisante, et, soit qu’elle fit du bien, qu’elle en imaginât ou qu’elle en parlât, elle redevenait jolie, son cœur s’émouvait et ses yeux brillaient d’un feu plein de douceur, Quand elle vit que sa cousine allait être heureuse, le contentement épanouit ses traits, et elle parut charmante, même auprès d’Amélie, même aux yeux de Walstheim. Souvent celui-ci avait aperçu la pauvre Charlotte entrant furti-

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vement sous un rustique toit; elle en sortait accompagnée de bénédictions; les jeunes filles se montraient entre elles des robes que Charlotte avait filées pour les parer le jour du mariage de sa cousine; le vieillard qu’elle avait consolé la bénissait; les mères aimaient à lui voir caresser leurs petits enfants. « C’est, un ange, disaient les pauvres; si elle était riche, nous serions tous heureux. » Souvent ce concert d’éloges avait retenti au cœur de Walstheim. Un soir, à la campagne, la société rassemblée chez la mère d’Amélie proposa une promenade; Charlotte se fit attendre, Amélie prit de l’humeur. Le colonel Formose, plus célèbre encore auprès des belles qu’au champ d’honneur, arriva ; l’humeur d’Amélie disparut. On renonça à la promenade. Charlotte vint enfin, personne ne lui fit de reproches, car personne n’eut l’air de l’apercevoir. Walstheim, seul, en voyant une douce émotion répandue sur tous ses traits, se dit : « Elle vient de faire une bonne action. » On fit des jeux, on proposa aux dames de choisir des fleurs, auxquelles Walstheim serait obligé de donner une signification. On accepte. Amélie prend une rose et la place sur son sein ; Charlotte choisit une branche de réséda. Pendant que Walstheim essaye quelques vers sur ces différents choix, les jeux continuent, et tout à coup il est condamné à embrasser les dames. D’abord il s’acquitte avec enjouement de cette douce pénitence; mais, en approchant d’Amélie, il se trouble, il hésite, il pâlit, et, sans même oser feindre de lui donner un baiser, il se retire d’un air respectueux. Le colonel Formose sourit; et, condamné presque aussitôt à la même pénitence, ils’approche d’Amélie en jetant un coup d’œil

railleur sur Walstheim, et dit : « Et moi aussi je serai discret : un baiser fanerait des joues si fraîches ; mais, comme tout bon soldat doit obéir à l’ordre, je donnerai le baiser qu’on exige à la fleur que mademoiselle a choisie. » Amélie défendit en riant son bouquet. Cependant les lèvres du présomptueux colonel effleurèrent la fleur et le plus beau sein du monde.

Walstheim le vit et il en trembla. Et, comme par hasard ses yeux se fixèrent sur Charlotte, il comprit, à son air interdit, qu’elle partageait son étonnement et sa colère.

Cependant on voulut voir ce que Walstheim avait écrit sur les fleurs. Il déchira ses premiers essais et traça ces mots sous une rose :

Elle ne vit qu’un jour et ne plaît qu’un moment.

Et, sous la branche de réséda de Charlotte, il écrivit ceux-ci :

Ses qualités surpassent ses charmes.

Amélie, après avoir lu, jeta sur Walstheim et sur sa cousine un regard dédaigneux, et continua de folâtrer avec le colonel. Comme Walstheim parut ne plus s’occuper d’elle, elle fit mille extravagances pour attirer son attention. Le colonel profita si habilement du jeu de la coquette, qu’il l’engagea, avant la fin de la soirée, à lui faire un demi-aveu de sa tendresse; ce demi-aveu, il est vrai, fut prononcé si haut, que Walstheim put l’entendre; mais, loin de s’en offenser, il complimenta Formose sur un triomphe si rapide, puis il pria agréablement Charlotte d’avoir pitié d’un malheureux. Charlotte, désolée, voulut rappeler sa cousine à elle-même

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par des regards suppliants; mais la colère et le dépit s’unirent dans le cœur de cette jeune étourdie, et la précipitèrent dans les bras d’un fat, qui fit sa perte et son malheur.

La pauvre Charlotte devint ainsi, comme malgré elle, l’épouse du vertueux Walstheim ; elle pleura sur sa cousine ; mais le comte fut si heureux auprès d’elle, qu’il voulut consacrer à jamais l’instant de sa délivrance et de son bonheur, enjoignant à ses armes une branche de réséda.

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