PERVENCHE
Doux souvenirs.
Déjà les vents ont purifié l’atmosphère, disséminé sur la terre les graines des végétaux, et chassé les sombres nuages ; l’air est vif et pur, le ciel semble plus élevé sur nos têtes, les gazons reverdissent de toutes parts, les arbres se couvrent de bourgeons. La nature va séparer de fleurs, mais d’abord elle prépare le fond de ses tableaux ; elle les couvre d’une teinte générale de verdure qui varie à l’infini, réjouit nos yeux et ouvre nos cœurs à l’espérance. Dès le mois passé, nous avons trouvé, à l’abri des coteaux, la violette, la marguerite, la primevère et la fleur dorée du pissenlit. Approchonsnous maintenant de la lisière des bois, l’anémone et la pervenche y promènent un long réseau de verdure et de fleurs; ces deux plantes amies se prêtent des charmes mutuels : l’anémone a des feuilles molles, découpées profondément et d’un vert doux ; la pervenche a les siennes toujours vertes, fermes et luisantes ; sa fleur est bleue, et celle de l’anémone est d’un blanc pur, rosé sur les bords. Cette dernière ne dure qu’un jour ; elle nous retrace les joies vives et passagères de notre enfance. La pervenche est consacrée à un bonheur durable; sa couleur est celle que préfère l’amitié, et sa fleur
était, pour J.-J. Rousseau, l’emblème des plus doux souvenirs. « J’allai, dit-il quelque part, m’établir aux Charmettes avec madame de Warens ; en marchant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie, et me dit : « Voilà de la pervenche encore en fleur. » Je n’avais jamais vu de la pervenche ; je ne me baissai pas pour l’examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai seulement, en passant, un coup d’œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j’aie revu de la pervenche, ou que j’y aie fait attention. En 1761, étant à Gressier, avec mon ami M. du Peyron, nous montions une petite montagne, au sommet de laquelle il y a un joli salon qu’il appelle avec raison Bellevue. Je commençais alors d’herboriser un peu. En montant, et regardant parmi les buissons, je pousse un cri de joie : a Oh! voilà de la pervenche ! » Et c’en était en effet. Cette plante, image charmante d’une première affection, s’attache fortement au terrain qu’elle embellit; elle l’enlace tout entier de ses flexibles rameaux; elle le couvre de fleurs, qui semblent répéter la couleur du ciel. Ainsi nos premiers sentiments, si vifs, si purs, si naïfs, semblent avoir une origine céleste, ils marquent nos jours d’un instant de bonheur, et nous leur devons nos plus doux souvenirs.