‹ Le langage des fleursChapitre 85 sur 95 · GENÉVRIER COMMUN · texte numérisé non relu

GENÉVRIER COMMUN

Asile, secours.

es an.

ciens avaient consacré cet arbuste aux Euménides ; la fumée de ses rameaux verts était l’encens qu’ils offraient de préférence aux dieux infernaux ; on brûlait ses baies pendant les funérailles, pour écarter les maléfices. Le simple villageois de nos campagnes croit encore que le parfum

HIVER

des grains de genièvre purifie l’air et écarte les mauvais génies de son humble toit.

Les Anglais et les Chinois aiment à décorer leurs jardins de cet arbre sauvage, qui se panache quelquefois d’un jaune doré, mais qui se plie toujours difficilement à la culture ; libre, il aime à croître sur la lisière des forêts ; des êtres faibles et timides cherchent souvent un asile sous ses longues branches, qui couvrent le sol ; le lièvre aux abois vient avec confiance se blottir sous ses tiges, dont l’odeur forte met les chiens en défaut ; souvent la grive lui confie sa famille et s’engraisse de ses fruits, tandis que l’entomologiste vient étudier, autour de ses rameaux hérissés d’épines, mille insectes brillants, qui n’ont point d’autres défenses, et qui semblent deviner que cet arbre est destiné à protéger leur faiblesse.

IF

Tristesse.

Il y a dans les végétaux quelque chose qui nous appelle, nous attire ou nous repousse. L’if est, chez tous les peuples, l’emblème de la tristesse : un tronc dépouillé d’écorce , une verdure sombre , sur laquelle contraste durement un fruit rouge semblable à des gouttes de sang, tout avertit le voyageur de s’éloigner de son dangereux ombrage *. Cet arbre fait périr les plantes et épuise la terre qui le nourrit. Nos aïeux,

1 Si 1 on dort à l’ombre d’un if, la tête s’embarrasse, devient lourde, et bientôt on éprouve de violentes douleurs. Les branches

LE LANGAGE DES FLEURS guidés par un sentiment naturel, aimaient à le voir croître dans leurs cimetières ; ils destinaient son ombre à la mort et son bois à la guerre ; ce bois servait à faire des arcs, des lances et des arbalètes ; les Grecs remployaient aux mêmes usages. Longtemps aussi il servit de parure à nos jardins, où on le tourmentait pour lui donner les formes les plus bizarres ', aujourd hui sa culture est tout à fait abandonnée ; en Suisse, où il croît mal, les paysans ont une grande vénération pour lui ; ils l’appellent l’arc à Guillaume, et il est défendu de le dépouiller de ses branches. En Hollande, dans les jardins qui doivent tout à l’art, où tout est symétiie, où le sable même des allées est rangé par compartiments, on voit souvent s’élever, aux quatre coins d un carré parfait, des vases, des pyramides, ou d’immenses boules d’if, qui rappellent les anciens chefs-d’œuvre de nos anciens jardiniers. Les Grecs, qui avaient des idées plus justes des véritables beautés de la nature, aflectés comme nous du triste aspect de cet arbie, avaient imaginé que la malheureuse Smilax, qui vit son amour méprisé du jeune Crocus, était renfermée sous l’écorce d’un if. Dans ces beaux climats, toutes les plantes parlaient aux hommes des héros, des dieux ou de l’amour ; écoutons leurs voix, elles nous parleront aussi de la Providence, qui, après les avoir prodiguées à nos besoins, en réserve quelques-unes à nos plaisirs ou à nos ennuis ; cette mère attentive présente, parmi les végétaux, des hochets à notre enfance, des couronnes à

d’if empoisonnent les ânes et les chevaux; son suc est dnngeieux pour l’homme, et cependant ses fruits ne sont pas malfaisants, car les enfants en mangent impunément.

HIVER

notre jeunesse, à tous les âges des fruits exquis, des lits commodes et de délicieux ombrages. Sommes-nous mélancoliques, le saule nous appelle par de doux murmures ; amoureux , le myrte nous offre ses fleurs ; riches, le maronnier nous donne ses fastueux ombrages ; triste, l’if vient s’offrir, il semble nous dire : Fuyez le chagrin, il dévaste le cœur comme je dévaste le terrain qui me nourrit ; la tristesse est aussi dangereuse à l’homme que mon ombre l’est aux voyageurs.

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