BEAUTÉ DURABLE
Les Grecs, qui chérissaient les fleurs, ignorèrent tou joui's l’art de les cultiver et de les embellir : ils les cueillaient dans les champs, et les recevaient simples des mains de la nature. On vit les Romains prendre, avec les arts de la Grèce, le goût des fleurs, et même une passion si vive pour les couronnes, qu’on fut obligé d’en défendre l’usage aux particuliers. Ces maîtres du monde ne cultivèrent que les violettes et les roses, et des champs entiers, couverts de ces fleurs, empiétèrent bientôt sur les droits de Cérès. Les braves Gaulois ignorèrent longtemps toute espèce de délices : leurs mains guerrières dédaignaient même le soc de la charrue. Chez eux, le jardin, domaine de la mère de famille, ne contenait que des plantes aromatiques et des plantes potagères. Mais enfin les mœurs s’adoucirent, et Charlemagne, qui fut la terreur du monde, et le père de son peuple, aima les fleurs. Dans un de ses capitulaires, il recommande la culture des lis, des roses et des giroflées. Les fleurs étrangères ne s’introduisirent chez nous qu’au treizième siècle. Au temps des croisades nos guerriers en apportèrent plusieurs espèces nou-
velles de l'Égypte et de la Syrie. Les moines, alors seuls habiles cultivateurs, en prirent soin. Elles firent d’abord le charme de leurs paisibles retraites ; puis ils les répandirent dans nos parterres : elles devinrent la joie des festins et le luxe des châteaux. Cependant la rose est encore restée la reine des bosquets, et le Iis le roi des vallées. La rose, il est vrai, dure peu, et le Iis, qui fleurit plus tard, passe presque aussi vite. La giroflée, moins gracieuse que la rose, moins superbe que le Iis, a un éclat plus durable : constante dans ses bienfaits, elle nous offre toute l’année ses belles fleurs rouges et pyramidales, qui répandent sans cesse une odeur qui charme les sens. Les plus belles giroflées sont rouges : elles ont donné leur nom à la couleur qui les pare, couleur qui le dispute en éclat à la pourpre de Tyr. On voit aussi des giroflées blanches qui sont trèsbelles : on en voit de violettes et de panachées, qui ne sont point sans agréments ; mais depuis que l’Amérique, l’Asie et l’Afrique nous envoient leurs brillants tributs, nous avons négligé la giroflée, cette fille de nos climats, si chère à nos bons aïeux. Cependant j’ai vu en Allemagne des effets surprenants dont celte belle fleur avait toute la gloire. Dans un antique château, près de Luxembourg, on avait disposé, le long d’une immense terrasse, quatre rangs de vases du plus beau blanc, et d’une forme agréable, quoique
d’une faïence solide et grossière : ces vases, rangés en amphithéâtre des deux côtés de la terrasse, étaient tous couronnés des plus belles giroflées rouges. Je puis assurer que je n’ai jamais rien vu d’égal à cette charmante et rustique décoration. Vers le coucher du soleil, surtout, on aurait dit que de vives flammes sortaient du centre de ces vases blancs comme la neige, et brillaient à perte de vue, sur des touffes de verdure. Alors, une odeur balsamique et bienfaisante parfumait tous les environs. Les femmes les plus délicates, loin de s’en trouver fatiguées, en étaient réjouies et fortifiées. Cette belle fleur s’élève donc, dans nos parterres, comme une beauté vive et fraîche qui verse la santé autour d’elle; la santé, ce premier des biens, sans lequel il n'y a ni bonheur ni beauté durable.