VOLUPTÉ
Que son baume est flatteur, mais qu’il est dangereux (1) !
Guy de la Brosse, qui a fondé le Jardin du roi, s’exprime ainsi dans son curieux ouvrage de la nature des plantes : « Je n’aime pas les redites des vieilles opi- « nions dans les livres nouveaux ; il me semble plus « à propos de chercher la vérité à sa source. « Le bon Guy de la Brosse a bien raison; la nature est un livre inépuisable, et si nouveau, que chaque jour on y peut faire d’utiles découvertes.
Les fruits les plus savoureux, les fleurs les plus aimables, parent le sein de la terre depuis le commencement des siècles, et cependant la plupart de ses biens précieux et charmants nous sont inconnus, ou nous l’étaient naguère : voyez la tubéreuse, si belle, si odorante, si bien faite pour plaire à tous les yeux ; elle ne nous a été apportée de Perse qu’en 16-32, par le père Minuti, minime : on la vit fleurir pour la première fois en France chez M. de Peirese, à Beaugencier, près de Toulon. Cette belle fleur était simple alors : elle n’a
(1) Boucher, poëme des Mois.
doublé ses pétales que longtemps après, sous la main d un habile cultivateur de Leyde, nommé Lecour; de là elle s’est répandue sur toute la terre. En Russie elle ne fleurit, il est vrai, que pour les rois, et ceux qui les environnent ; mais elle s’est naturalisée au Pérou : elle y croît sans culture, et s’unit à la brillante capucine pour parer le sein de l’ardente Américaine. Cette superbe fille de l’Orient, que l’illustre Linné a nommée par excellence polianthe, fleur digne des villes, est devenue chez nous, comme elle l’est en Perse, l’emblème de la volupté. Un jeune icoglan qui reçoit de la main de sa maîtresse une tige de tubéreuse en fleur, touche au bonheur suprême; car il doit interpréter ainsi ce symbole heureux des amours : « Nos plaisirs surpasseront nos peines ( 1 ). »
Tout le monde connaît et admire les épis blancs et étoiles de la tubéreuse : ces beaux épis terminent une tige haute et svelte, et versent, en se balançant dans les airs, un parfum qui vous pénètre et vous enivre. Voulez-vous jouir sans danger de cette odeur si séduisante, tenez-vous-en à quelque distance. Voulez-vous décupler le plaisir qu’elle vous donne, venez avec l’objet de vos amours la respirer au clair de la lune, à 1 heure ou soupire le rossignol. Alors, par une vertu
secrète, ces suaves parfums ajouteront un charme indéfinissable à vos plus délicieux plaisirs ; mais si, imprudents, vous voulez en jouir sans modération, si vous en approchez de trop près, cette fleur divine ne sera plus qu’une dangereuse enchanteresse, qui, en vous enivrant, versera dans votre sein un mortel poison. Ainsi, la volupté qui descend du ciel, épure et redouble les délices d’un chaste amour; mais celle qui tient à la terre empoisonne et tue la folle jeunesse.
Dans ses bras amoureux l’imprudente la presse :
Quand tout à coup, saisis d’une douce langueur,
Ses bras sont accablés sous le poids du bonheur.
A ce trouble inconnu la jeunesse alarmée
Veut éviter les traits du dieu qui l’a charmée ;
Mais, hélas ! ses combats se changent en plaisirs,
Ses craintes en espoir, ses remords en désirs :
Confuse, elle retombe au milieu de ses chaînes;
Un charme involontaire accompagne ses peines ;
Elle voudrait haïr, elle ne peut qu’aimer ;
Son cœur cherche le calme, et se laisse enflammer.
C’est alors qu’à ses yeux se découvre l’abîme :
Mais un chemin de fleurs la conduit jusqu’au crime (!)•
(1) Bernis, ÉpUres.
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