‹ Le langage des fleursChapitre 41 sur 81 · ENIVREMENT; JE VOUS AIME · texte numérisé non relu

ENIVREMENT; JE VOUS AIME

Qui voit ta fleur en boira le poison :

Elle a donné des sens à la sagesse, Et des désirs à la froide raison (1).

Les Orientaux disent que les parfums élèvent leur âme vers le ciel ; il est vrai qu’ils nous exaltent et nous causent une sorte d’ivresse : leur impression est si profonde, qu’unie à nos souvenirs, elle leur donne, même après de longues années, toute la force d’une sensation présente.

Louis XIV aimait passionnément l’odeur des tubéreuses. Cette odeur lui rappelait, sans doute, un trait touchant de cette fille charmante, qui apprit au monde étonné, qu’un roi peut être aimé pour lui-même. Mademoiselle de la Vallière, après avoir tout oublié pour Louis, fut nommée fille d’honneur de Marie-Thérèse ; sa chambre était auprès de l’appartement de cette auguste princesse. Devenue mère, au milieu de la nuit, cette faible amante eut la force de souffrir sans se plaindre, et comme la reine devait passer le matin

même auprès de son lit, pour se rendre à la messe, mademoiselle de la Vallière, espérant détourner les soupçons, fit couvrir sa cheminée de tubéreuses, et se leva pour aller au-devant de la reine. Ainsi, cette infortunée se faisait pardonner sa honte, en prouvant, au risque de sa vie, son respect pour la vertu. Dans ce temps, on croyait l’odeur des tubéreuses mortelle pour une femme en couche, et cette opinion n’est peut-être pas sans vraisemblance.

La comtesse Éléonore, fille naturelle de Christiern IV. roi de Danemark, qui devint si célèbre par les malheurs, les crimes et l’exil du comte Ulfeld, son époux, nous offre aussi une preuve bien frappante de la puissance des parfums sur les souvenirs Cette princesse avait aimé, à I’age de treize ans, un jeune homme, avec lequel on l’avait fiancée. Ce jeune homme mourut dans le château même où l’on faisait les apprêts de son mariage. Éléonore, au désespoir, voulut dire le dernier adieu à l’objet de ses tristes amours ; elle se fit conduire dans la chambre où il venait d’expirer. Déjà le corps reposait dans une bière couverte de romarin. Ce spectacle, cette odeur, firent une grande impression sur Éléonore; on sait que, dans la suite, elle montra un coût âge égal à ses malheurs, mais elle ne put cependant jamais respirer l’odeur du romarin, sans tomber aussitôt dans les plus affreuses convulsions.

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Un jour, le célèbre botaniste Jussieu, en herborisant dans les Cordilières, se sentit tout à coup comme enivré des plus délicieux parfums : il s’attendait à découvrir quelque fleur éclatante, mais il n’aperçut que de jolis buissons, d’un vert doux, sur le fond desquels se détachaient doucement des épis d’un bleu mourant : il s’approche de ces buissons, élevés de six pieds, et il voit que les fleurs dont ils étaient tout chargés se tournaient mollement vers le soleil qu’elles semblaient regarder avec amour. Frappé de cette disposition, il donna à cette plante le nom d’héliotrope. Ce nom est composé de deux mots grecs, îjXtos, soleil, e t Tpéicu,je tourne, fleur se tournant au soleil. Le savant botaniste, charmé de sa nouvelle conquête, s’empressa de recueillir les graines de cette plante, et de les envoyer au Jardin du roi, où elles ont réussi. Les femmes accueillirent celte fleur avec enthousiasme : elles la placèrent dans les vases les plus précieux, la nommèrent herbe d’amour, et ne reçurent plus qu’avec indifférence les bouquets où l’on avait oublié de faire entrer leur fleur favorite. C’est donc sous les auspices des dames que l’héliotrope péruvien, cultivé pour la première fois, à Paris, en 1740, a fait fortune dans le monde, et s’est répandu dans toute l’Europe.

On demandait un jour, à une très-aimable femme qui aimait passionnément l’héliotrope, quel charme

Le tournesol nous vient du Pérou, où ses fleurs étaient jadis honorées, comme les images de l’astre du jour. Les vierges du Soleil, dans leurs fêtes religieuses, portaient toutes une couronne d’or qui représentait celte fleur immense, qui étincelait encore dans leurs mains et sur leur poitrine. Les Espagnols, étonnés de ce luxe, le furent bien davantage lorsqu’ils virent des champs entiers couverts de maïs et de tournesols, imités avec tant d’art, que l’or dont ils étaient faits fut ce qui parut le moins admirable à ces avides conquérants. Du reste, ce faste américain qui nous étonne est encore en usage dans tout l’Orient : le trône du Grand Mogol est surmonté d’un palmier d’or aux fruits de diamants, et les lambris de la salle où ce monarque reçoit les ambassadeurs, sont revêtus d’une vigne d’or émaillée, dont les raisins sont formés d’améthystes, de saphirs et de rubis, pour exprimer leurs divers degrés de maturité. Tous les ans on pèse l’heureux possesseur de tant de richesses ; les poids sont de petits fruits d or, que l’on jette, après la cérémonie, au milieu des courtisans qui se disputent leur possession. Ces courtisans sont les

plus grands seigneurs des Indes; ainsi, les fausses richesses, dont la seule pensée surprend et charme le vulgaire, avilissent également et celui qui les possède et ceux qui les envient. Beaux jardins d’Alcinoüs, vous ne renfermiez ni palmiers, ni vignes, ni moissons d’or et de diamants, et cependant tous les trésors du Grand Mogol n’auraient pu payer un seul de ces beaux arbres que le divin Homère couvrait de fleurs et de fruits dans toutes les saisons !

On raconte que Pythès, riche Lydien, possédant plusieurs mines d’or, négligea la culture de ses terres et n’employa plus ses nombreux esclaves qu’aux travaux des mines. Sa femme, qui était pleine de sagesse et de bonté, lui fit un jour servir un souper dont tous es mets étaient d’or. « Je vous donne, lui dit-elle la seule chose que nous ayons en abondance : on ne peut recueillir que ce que l’on sème : voyez vous-même si or est un si grand bien! » Cette leçon fit impression sur 1 esprit de Pythès, qui reconnut alors que la Providence n avait pas abandonné les véritables richesses à 1 avance des hommes; mais que, semblable à une tendre mere, elle s’était réservé le soin de les distribuer chaque année à ses enfants, comme la récompense des travaux les plus doux.

Le père Jean de Bussières a eu la singulière idée de diviser histoire universelle en un parterre, eomparant

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tous les événements (le la terre aux fleurs qui couvrent son sein. Ainsi, le temps précurseur des patriarches lui paraît se rapporter à l’iris, fleur qui annonce les événements ; la tulipe, à la robe de Joseph ; les narcisses, à Cyrus; et le tournesol, aux temps du grand Constantin : car, dit-il, toute la pompe de cette fleur se termine en un bois inutile 5 ainsi, la puissance de l’empire, qui fut élevée si haut, déchut bientôt. Ce singulier livre est dédié à la sainte Vierge : on voit par là que les emblèmes des fleurs peuvent également représenter les passions qui bouleversent les empires, et les passions plus

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