FIDÈLE AU MALHEUR
Les Anglais appellent cette aimable fleur, violette des murailles; effectivement, elle aime à croître dans les fentes des vieux murs : on la voit sur les tours en ruine, sur les chaumières et sur les tombeaux. Souvent une plante de giroflée solitaire croît dans la mortaise ou la meurtrière d’un antique château. Ses tiges fleuries semblent se plaire à voiler ces tristes inventions qui attestent encore les maux et les désordres de la féodalité. Autrefois les ménestrels et les troubadours portaient une branche de giroflée comme l’emblème d’une affection qui résiste au temps, et qui survit au malheur. Lorsque la terreur régnait sur la France, on a vu une populace effrénée se précipiter vers l’abbaye de Saint- Denis, pour jeter aux vents les cendres de nos rois : ces barbares, après avoir brisé les marbres sacrés, comme effrayés de leurs sacrilèges, furent en cacher les débris derrière le chœur de l’église, dans une cour obscure, où la révolution les oublia. Un poète, en allant visiter ce triste lieu, le trouva tout brillant d’une décoration inattendue : les fleurs de la giroflée couvraient ces murs désolés. Cette plante, fidèle au malheur, ré-
pandait dans cette religieuse enceinte des parfums si doux, qu’on eût dit un pieux encens qui s’élevait vers le ciel. A cette vue, le poëte se sentit inspiré; il s’écria :
Mais quelle est cette fleur que son instinct pieux feur 1 aile du zéphyr amène dans ces lieux ?
Quoi ! tu quittes le temple où vivent tes racines, sensible giroflée, amante des ruines,
Et ton tribut fidèle accompagne nos rois ?
Ah ! puisque la terreur a courbé sous ses lois Du lis infortuné la tige souveraine,
Que nos jardins en deuil te choisissent pour reine • Triomphe sans rivale, et que ta sainte fleur Croisse pour le tombeau, le trône et le malheur (1).
O) Treneuil, Tombeaux de Saint-Denis.
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