‹ Le langage des fleursChapitre 44 sur 81 · PERFIDIE · texte numérisé non relu

PERFIDIE

Aux environs de Trébizonde, sur les bords de la mer Noire, croît naturellement le laurier perfide, qui cache sous sa douce et brillante verdure le plus funeste de tous les poisons ; cet arbre, qui orne nos bosquets d’hiver, se charge au printemps de nombreuses pyramides de fleurs blanches auxquelles succèdent des fruits noirs semblables à de petites cerises ; ses fleurs, ses fruits et ses feuilles ont le goût et l’odeur de l’amande. On raconte qu’une tendre mère, le jour de sa fête, voulant préparer un mets agréable à sa famille, jeta quelques livres de sucre et une poignée de feuilles de laurieramandier dans une chaudière de lait bouillant. A la vue du festin qui s’apprête, une innocente joie éclate dans tous les yeux. O surprise ! à peine a-t-on goûté le mets fatal que tous les visages changent, les cheveux se hérissent sur la tête des malheureux, leur respiration se précipite, mille cris confus sortent de leur poitrine, une fureur horrible les poursuit, les agite et s’empare de leurs sens. La mère, désolée, veut appeler du secours; mais, saisie du même mal, elle partage le délire insensé auquel elle veut en vain apporter remède. Le

sommeil calma enfin les vertiges de cette triste ivresse. Mais que devint la pauvre mère, quand un homme habile lui apprit le lendemain qu’elle avait fait prendre à ses enfants un venin semblable à celui de la vipère (1). Ce venin, concentré dans l’eau distillée ou dans l’huile essentielle du laurier-amandier, est si violent, qu’il suffît de le mettre en contact avec la plus légère blessure pour donner la mort à l’homme le plus robuste De sages règlements ont défendu, en Italie, la vente de cet affreux poison. Cependant des distillateurs avides en distribuent secrètement sous le nom d’essence d’amandes amères. On assure encore qu’au moyen du parfum de ce terrible laurier, on peut évoquer du sein des enfers le démon du cauchemar. Fuseli, célèbre peintre anglais, a vu et représenté avec des pinceaux sublimes et bizarres les effets d’une semblable imprudence. Voyez cette jeune fille en proie au délire de 1 amour. Pour appeler autour d’elle les songes légers, elle dépose sous son chevet une branche de laurieramandier. Bientôt un sommeil accablant ferme ses paupières. Le fantôme, appelé par un parfum qu’il ne saurait méconnaître, arrive, et s’assied en grimaçant sur la poitrine de l’imprudente beauté. La douleur est exprimée dans tous les traits de l’infortunée, sa tête se

(1) C’est Fontana qui a obtenu ce résultat.

renverse avec effort, ses bras tombent sur le bord du lit, son sein palpite et se soulève péniblement, elle se sent étouffer, le mouvement interrompu de son cœur semble la menacer de la mort. Tourmentée par une succession de rêves incohérents, elle voit des villes prises d’assaut, des veuves en pleurs, des amants étendus dans des bières sanglantes ; elle est transportée dans un désert, au milieu d’une nuit obscure et glacée ; un assassin la poursuit un poignard à la main, et le plus épouvantable précipice s’oppose à sa fuite ; des convulsions agitent tous ses membres, ses mains se crispent, et ses pieds liés rie peuvent plus faire de mouvements. Elle essaye en vain de pousser des cris, ses lèvres tremblantes ne peuvent articuler ; elle fait d’inutiles efforts pour ouvrir ses paupières paralysées. Elle voudrait marcher, courir, nager, voler, se traîner ; mais la volonté n a plus de pouvoir dans l’empire du sommeil. Le démon hideux pèse toujours sur son sein, il se dresse, se balance, roule ses yeux dans leur orbite sanglante, prête l’oreille à ses accents plaintifs, et jouit de ses souffrances et de son désespoir.

Œtisetlagc obérant.

Page 1