‹ Le langage des fleursChapitre 45 sur 81 · ON VOUS RENDRA JUSTICE · texte numérisé non relu

ON VOUS RENDRA JUSTICE

Le génie, caché sous une modeste apparence, ne frappe point les yeux du vulgaire. Mais si les regards d’un juge éclairé le rencontrent, aussitôt sa force est révélée, et il emporte l’admiration de ceux dont la stupide indifférence n’avait pu le comprendre. Un jeune meunier hollandais se sentant du goût pour la peinture, s’exerça, dans ses moments de loisir, à représenter le paysage au milieu duquel il vivait. Le moulin, les troupeaux de son maître, une verdure admirable, les effets du ciel, des nuages, de la vapeur, de la lumière et des ombres, voilà ce que son naïf pinceau rendait avec une vérité exquise. A peine un tableau était-il fini, qu’il était porté chez un marchand de couleurs, qui, pour le prix, donnait de quoi en refaire un autre. Un jour de fête, l’aubergiste du lieu, voulant orner la salle où il recevait ses hôles, fit emplette de deux de ces tableaux. Un grand peintre s’arrête dans cette auberge, il admire la vérité de ces paysages, offre cent florins de ce qui n’avait coûté qu’un écu, et en payant, il promet de prendre au même prix tous les ouvrages du même auteur. Voilà la réputation du jeune peintre établie.

voilà sa fortune faite. Aussi sage qu’heureux, il n’oublia jamais son cher moulin ; on en retrouve l’image dans tous ses tableaux, qui sont autant de chefsd’œuvre. Qui croirait que les plantes ont le même sort que les hommes, et qu’il leur faut aussi un patron pour être appréciées !

Le tussilage odorant, malgré sa suave odeur, a vécu longtemps ignoré au pied du mont Pilate, où sans doute il fleurirait encore sans gloire, si un savant botaniste, M. Villau, de Grenoble, n’avait su apprécier ses qualités bienfaisantes ; cette plante parfumée apparaît dans une saison où toutes les autres fleurs ont disparu. Comme le grand artiste fit l’éloge du pauvre peintre, M. Villau fit celui de l’humble fleur ; il lui donna un rang distingué dans ses ouvrages; et, depuis ce temps, le tussilage, cultivé avec soin, vient dès les premiers jours de décembre parfumer nos plus brillants salons.

Madame la baronne de Staël se fâchait toutes les fois que l’on tentait d’introduire dans sa société un homme sans esprit. Un jour un de ses amis risqua pourtant de lui présenter un jeune officier suisse, de la plus aimable figure. Cette dame, séduite par l’apparence, s’anima, et dit mille choses flatteuses au nouveau venu, qui d’abord lui sembla muet de surprise et d’admiration. Cependant, comme il l’écoutait depuis une heure sans ouvrir la bouche, elle commença à se méfier un peu de son silence, et lui adressa tout à coup des questions tellement directes, qu’il fallut bien y répondre. Hélas ! le malheureux n’y répondit que par des sottises. Madame de Staël se tourne alors, fâchée d’avoir perdu sa peine et son esprit, vers son ami, et lui dit : En vérité, monsieur, vous ressemblez à mon jardinier, qui a cru me faire fête en m’apportant ce matin un pot de géranium ; mais je vous préviens que j’ai renvoyé cette fleur, en le priant de ne plus l’offrir à mes regards. — Eh ! pourquoi donc ? demanda le jeune homme, tout ébahi. — C’est, monsieur, puisque vous voulez le savoir, que le géranium est une fleur bien

UES FLEURS

vêtue de rouge : tant qu’on la regarde elle plaît aux yeux; mais lorsqu’on la presse légèrement, il n’en sort qu’une odeur importune. En disant ces mots,, madame de Staël se leva et sortit, laissant, comme on pense bien, les joues du jeune sot aussi rouges que son habit, ou que la fleur à laquelle il venait d’être comparé.

Cprà.

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