‹ Le langage des fleursChapitre 46 sur 81 · DEUIL · texte numérisé non relu

DEUIL

Dans tous les lieux où ces arbres frappent nos regards, leur aspect lugubre pénètre d’idées mélancoliques. Leurs longues pyramides, élevées vers le ciel, gémissent agitées par les vents. La clarté du soleil ne saurait pénétrer leur sombre épaisseur, et lorsque ses derniers rayons viennent à projeter leur ombre sur la terre, on dirait un noir fantôme.

Au milieu de nos bosquets fleuris, le cyprès s’élève parfois comme les représentations de la mort, que les Romains montraient à leurs convives, au milieu même des transports de leur folle joie.

Les anciens avaient consacré le cyprès aux Parques aux Furies et à Pluton : ils le plaçaient auprès des tombeaux. Les peuples de l’Orient ont conservé le même usage. Chez eux, les champs de la mort ne sont pas nus et dévastés : couverts d’ombre et de fleurs ce sont des lieux de fête, ce sont des promenades publiques qui rapprochent sans cesse les amis qui vivent de ceux qui les ont précédés. On sait quel respect les Chinois ont pour le tombeau des ancêtres. Souvent aux environs de Constantinople, on voit une famille d’Ar-

méniens se presser dans l’enceinte d’un monument funèbre. Les vieillards y méditent, les enfants s’y livrent à la joie, et quelquefois de jeunes amants viennent se jurer un constant amour en présence des amis qui leur restent et de ceux qu’ils ont perdus. Plus loin on voit aussi l’orphelin solitaire assis auprès du cyprès qui couvre ses parents; à la vue de leurs tombeaux, il se croit encore protégé par eux. La chaste veuve, prosternée sur la pierre qui couvre son époux, prie, cherche dans cette image même de la mort l’espérance qui la console; mais la triste mère qui a perdu ses enfants, pleure et ne veut pas être consolée (1 ).

Et toi, triste cyprès,

Fidèle ami des morts, protecteur de leur cendre,

Ta tige, chère au cœur mélancolique et tendre,

Laisse la joie au myrte et la gloire au laurier.

Tu n’es point l’arbre heureux de l’amant, du guerrier,

Je le sais; mais ton deuil compatit à nos peines.

(1) Jérémie, chap. XXXI, verset 15.

Solitaire amante des nuits.

Pourquoi ces timides alarmes, Quand ma Muse au jour que tu fuis S’apprête à révéler tes charmes?

Si, par pudeur, aux indiscrets Tu caches ta fleur purpurine,

En nous dérobant tes attraits, Permets du moins qu’on les devine.

Lorsque l’aube vient éveiller Les brillantes filles de Flore,

Seule tu semblés sommeiller Et craindre l’éclat de l’aurore; Quand l’ombre efface leurs couleurs.

Tu reprends alors ta parure ;

Et de l’absence de tes fleurs Tu viens consoler la nature.

Sous le voile mystérieux De la craintive modestie,

Tu veux échapper à nos yeux,

Et tu n’en es que plus jolie.

On cherche, on aime à découvrir Le doux trésor que tu recèles ;

Ah ! pour encor les embellir,

Donne ton secret à nos belles (1).

Les anciens croyaient que le chêne, né avec la terre, avait offert aux premiers hommes de la nourriture et un abri. Cet arbre, consacré à Jupiter, ombrageait le berceau de ce dieu lorsqu’il prit naissance en Arcadie, sur le mont Lycée. La couronne de chêne, moins estimée par les Grecs que la couronne d’or, paraissait aux Romains la plus désirable des récompenses. Pour l’obtenir il fallait être citoyen, avoir tué un ennemi, reconquis un champ de bataille, et sauvé la vie à un Romain. Scipion l’Africain refusa la couronne civique, après avoir sauvé son père à la journée de la Trébie : il refusa cette couronne, car son action portait en elle-même sa récompense. EnÉpire, les chênes de Dodone rendaient des oracles; ceux des Gaules couvraient les mystères des druides. Les Celtes adoraient cet arbre : il était pour eux l’emblème de l’hospitalité . vertu qui leur fut si chère, qu’après le titre de brave, celui d’ami et d étranger était à leurs yeux le plus beau (l'es titres.

Les hamadryades, les fées et les génies n’enchantent plus nos sombres forêts ; mais l’aspect d’un chene majestueux nous remplit encore d’admiration, de respect

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