PRUDENCE
Chaque arbre, chaque plante a une physionomie qui lui est propre, et qui semble lui donner un caractère. L’amandier étourdi se presse de donner ses fleurs au printemps, au risque de n’avoir point de fruits pour l’automne, tandis que le sorbier, qui s’élève lentement, ne porte ses fruits que quand il a acquis toute sa force ; mais alors sa récolte est assurée. Voilà pourquoi on en fait l’emblème de la prudence. Cet arbre, si beau, si durable, garde tout l’hiver ses fruits d’un rouge éclatant; on le voit briller au milieu des neiges; c’est une moisson qui ne se récolte qu’en hiver, et que la Providence a réservée aux petits oiseaux.
Le gui est un petit arbuste qui croît au sommet des plus grands arbres ; le chêne superbe devient son esclave, et le nourrit de sa propre substance. Les druides avaient une espèce d’adoration pour une faiblesse si supérieure à la force; le tyran du chêne leur paraissait également redoutable aux hommes et aux dieux. Voici ce qu’ils contaient pour appuyer cette opinion : Un jour Balder dit à sa mère Friga, qu’il avait songé qu’il mourrait. Friga conjura le feu, les métaux, les maladies, l’eau, les animaux, les serpents, de ne faire aucun mal à son fils, et les conjurations de Friga étaient si puissantes, que rien ne pouvait leur résister. Balder allait donc dans les combats des dieux, au milieu des traits, sans rien craindre. Loke, son ennemi, voulut en savoir la raison ; il prit la forme d’une vieille, et vint trouver Friga. U lui dit : Dans les combats, les traits et les rochers tombent sur votre fils Balder, sans lui faire de mal. — Je le crois bien, dit Friga, toutes ces choses me l’ont juré; il n’y a rien dans la nature qui puisse l’offenser : j’ai obtenu cette grâce de tout ce qui a quelque puissance; il n’y a qu’un petit
arbuste à qui je ne l’ai pas demandée, parce qu’il m’a paru trop faible; il était sur l’écorce du chêne, à peine avait-il une racine; il vivait sans terre; il s’appelle mistü-teinn : c’était le gui. Ainsi parla Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste; et, venant à rassemblée des dieux pendant qu’ils combattaient contre l’invulnérable Balder, car leurs jeux sont des combats, il s’approcha de l’aveugle Heder : Pourquoi, lui dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder? — Je suis aveugle, répondit Heder, et je n’ai point d’armes. Loke lui présente le gui de chêne, et lui dit : Balder est devant toi. L’aveugle Heder lance le gui ; Balder tombe percé et sans vie. Ainsi, le fils invulnérable d’une deesse fut tué par une branche de gui lancée par un aveugle. Telle est l’origine du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.
J. J. Rousseau, si longtemps tourmenté par ses passions, et persécuté par celles des autres hommes, consola les dernières années de sa vie par l’étude de la nature ; il n’interrogeait, il n’aimait plus qu’elle, et son goût pour la botanique adoucissait tous ses maux et calmait toutes ses douleurs; l’étude des mousses surtout avait des charmes pour lui. Ce sont elles, disait-il souvent, qui rendent à nos campagnes un air de jeunesse et de fraîcheur ; elles embellissent la nature au moment où les fleurs ont disparu, et où leurs tiges flétries se confondent avec la poussière de nos champs. Effectivement, c’est en hiver que les mousses offrent aux yeux du botaniste leur vert d’émeraude, leurs noces secrètes, et les charmants mystères des urnes et des amphores qui renferment leur postérité.
Semblables à ces amis qui ne se rebutent ni du malheur, ni même de l’ingratitude, les mousses, bannies des champs cultivés, s’avancent vers les terrains arides et incultes, pour les couvrir de leur propre substance, qui se change peu à peu en une terre féconde ; elles s’étendent dans les marécages, et les Iranstorment
bientôt en utiles et riantes prairies. L’hiver, lorsque rien ne végète plus, ce sont elles qui se chargent de l’hydrogène et du carbone qui vicient l’air que nous respirons, pour nous le rendre chargé de l’oxygène qui l’épure; l’été elles forment, à l’ombre des forêts, des gazons où le berger, l’amant et le poëte aiment également à se reposer; les petits oiseaux en tapissent les nids, qu’ils préparent à leurs naissantes familles; et l’écureuil en construit sa demeure circulaire. Que dis-je? sans ces plantes, si méprisées des hommes, une partie de notre globe serait inhabitable.
Aux confins du monde, les Lapons couvrent de mousses les souterrains où, rassemblés en famille, ils bravent les plus longs hivers; leurs nombreux troupeaux de rennes ne connaissent point d’autre nourriture ; cependant ils donnent à leurs maîtres de délicieux laitages, une chair succulente et de chaudes fourrures : réunissant ainsi, pour le pauvre Lapon, tous les avantages que nous présentent séparément la vache, le cheval et la brebis. Les Lapons, réunis autour de vastes poêles, célèbrent, au bruit de leurs tambours magiques, les aurores boréales qui éclairent leurs longues nuits, les vertus de leurs pères ou leurs propres exploits, tandis que leurs femmes, assises auprès d’eux, réchauffent, dans des berceaux de mousses, leurs petits enfants enveloppés d’hermine.
Peuple fortuné, vous ignorez nos guerres, nos fêtes, nos procès et nos longues misères ! chaque jour, dans votre heureuse ignorance, vous remerciez les dieux de vous avoir fait naître dans la plus belle des contrées, de vous avoir donné des mœurs pures, un air léger et des mousses parfumées (1 ) ! La nature bienfaisante, dans ces tristes climats, enveloppe de mousses tout ce qui végète et tout ce qui respire, comme d’une toison végétale propre à préserver des frimas ses enfants malheureux, et à les réchauffer sur son sein maternel.
(1) Quelques espèces de mousses ont l’odeur de la vanille.