‹ Le langage des fleursChapitre 55 sur 81 · EMBLÈMES DES FLEURS CHEZ LES DIFFÉRENTS PEUPLES · texte numérisé non relu

EMBLÈMES DES FLEURS CHEZ LES DIFFÉRENTS PEUPLES

Aussitôt qu’il y a eu sur la terre, une famille, une prairie, un arbre, un ruisseau, on a aimé les fleurs. Les peuples de l’Orient, qui semblent être les hommes primitifs, n’imaginent rien de plus doux que de vivre éternellement dans un jardin délicieux, entourés de belles femmes et couchés sur des fleurs; les femmes elles-mêmes, dans ces voluptueuses contrées, ne sont regardées que comme d’aimables fleurs faites pour embellir la vie, et non pour en partager les soins. On cultive la beauté dans les sérails de l’Asie, comme une rose dans un parterre, et on n’exige d’elles que d’être belles comme une rose. Les peuples religieux qui habitent les bords de I’Indus et qui boivent les eaux du Gange, regardent certaines fleurs qu’ils ne cueillent jamais, comme les demeures passagères des nymphes et des sylphides. Le soin d’arroser ces plantes de prédilection est confié aux soins des filles des brahmanes encore vierges. Elles s’occupent aussi à en tresser d’autres pour la décoration des temples et pour leurs propres parures. Les jeunes bayadères couvrent leurs tetes de l’immense corolle de l’aristoloche; elles ont

des colliers de fleurs de mongris, et des ceintures de fleurs de frangipanier. Dans la somptueuse Égypte, on porta cette passion si loin, qu’Amasis, de simple particulier, devint général des armées du roi Perthamis pour lui avoir présenté un chapeau de fleurs.Plus tard ce même Amasis s’assit sur le trône d’Égypte ; ainsi un trône fut le prix d’une simple guirlande. Les Grecs,

disciples des Égyptiens, se livrèrent au même goût. A Athènes, on portait tous les jours au marché des corbeilles qui étaient enlevées à l’instant. C’est là où 1 on voit s’engager un combat charmant entre Pausias, célèbre peintre de Sicyone, et la bouquetière Glycéra, sa maîtresse. C’était, dit Pline, un grand plaisir de voir combattre l’ouvrage naturel de Glycéra contre lart de Pausias, qui finit par la peindre elle-même, assise et faisant un chapeau de fleurs. Les fleurs étaient nonseulement alors, comme aujourd’hui, l’ornement des autels et la parure de la beauté, mais les jeunes gens s’en couronnaient dans les jeux, les prêtres dans les cérémonies, les convives dans les festins; des faisceaux et des guirlandes étaient suspendus aux portes dans les circonstances heureuses, et, ce qui est plus remarquable et plus étranger à nos moeurs, les philosophes euxmêmes portaient des couronnes, et les guerriers en paraient leurs fronts dans les jours de triomphe : car les couronnes devinrent bientôt le prix et la recompense

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du talent, de la vertu et des grandes actions. Le temps, qui a détruit les empires, n’a point détruit ce langage emblématique, il est venu jusqu’à nous avec toute son expression; les couronnes de chêne, de myrte, de roses, de laurier, sont encore destinées aux guerriers, aux poètes et aux amants. Les fleurs consacrées aux dieux étaient les symboles de leur caractère et de leur puissance. Le lis superbe appartenait à Junon, le pavot à Cérès, l’asphodèle aux Mânes, la jacinthe et le laurier à Apollon, l’olivier à Minerve, le lierre à Bacchus, le peuplier à Hercule, le cyprès à Pluton, le chêne à Jupiter. La signification, le goût et l’usage des fleurs, passèrent des Grecs chez les Romains, qui portèrent ce luxe jusqu’à la folie ; on les voyait changer trois fois de couronnes dans un seul repas, ils disaient qu’un chapeau de roses rafraîchissait la tête et préservait des fumées du vin ; mais bientôt, voulant jouir d’une double ivresse, ils entassèrent des fleurs autour d’eux, de façon à produire l’effet qu’elles étaient destinées à prévenir. Héliogabale faisait joncher des fleurs les plus rares, ses lits, ses appartements et ses portiques, et, bien avant lui, on avait entendu Cicéron reprocher à Verrès d’avoir parcouru la Sicile dans une litière, assis sur des roses, ayant une couronne de fleurs sur la tête et une autre à son cou.

Au moyen âge la culture des fleurs fut abandonnée.

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Dans le temps de dévastation et de barbarie, la terre semble resserrer son sein et n’accorder qu’à regret aux hommes cruels une subsistance mal assurée. Le goût des fleurs prit naissance parmi nous avec celui de la galanterie ; le règne de la beauté fut aussi celui des fleurs ; tout alors prit une expression, et la composition d’un bouquet ne fut plus une chose indifférente ; chaque fleur avait sa signification. Un chevalier parlait-il pour une expédition lointaine, son chapel, formé de giroflées de Mahon et de fleurs de cerisier, semblait dire à sa belle : Ayez de moi souvenance et ne m’oubliez pas. Avait-on fait choix d’une dame, et lui avaiton demandé l’honneur de la servir, la jeune beauté se montrant parée d’une couronne de blanches marguerites, était censée répondre : J’y penserai. Voulait-elle le bonheur de son amant, elle préparait la couronne de roses blanches, qui signifiait le doux : Je vous aime. Mais si les vœux étaient rejetés, la fleur de dent-delion indiquait qu’on avait donné son cœur, que le requérant d’amoureuse merci ne devait conserver aucune espérance, et qu’il employait mal son temps. Les feuilles de laurier peignaient la félicité assurée; le lis les vallées ou le glaïeul, la noblesse et la pureté des actions et de la conduite; de petites branches d’if annonçaient un bon ménage, et le bouquet de basilic indiquait qu’on était fâché et même brouillé. Dans ce

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bon temps l’amour armé d’un bouquet pouvait tout oser, une fleur dans sa main exprimait bien souvent plus que n’oserait dire le billet le plus tendre.

Les Turcs, comme tous les Orientaux, se servent du langage des fleurs, mais ils l’ont corrompu en mêlant à leur signification celle des rubans, des étoffes et de mille autres choses; cependant ils ont conservé le goût le plus vil pour les fleurs, et, malgré leur avarice naturelle, ils dépensent souvent plus pour un bouquet que pour un diamant. La fête des tulipes est chez eux d’une telle magnificence que sa description paraîtrait merveilleuse, dans les merveilleuses pages des Mille et une Nuits.

La découverte du nouveau monde, les voyageurs, les savants et d’habiles cultivateurs, ont tellement multiplié les fleurs dans nos jardins que le plus modeste de nos parterres brille, surtout en automne, des tributs de toute la terre. Chaque fleur nous apporte avec un plaisir une expression nouvelle. Nous avons taché d’en fixer quelques-unes en cherchant, dans la nature de chaque plante, un rapport avec nos affections morales. La poésie des anciens offre de toutes parts ces heureux rapprochements ; nous leur devons encore nos plus douces images, nos plus aimables comparaisons. II ne faut donc que donner une âme aux fleurs pour que leur langage, en s’étendant de proche en

proche, devienne un jour la langue universelle. Les couronnes des anciens seront pour nous les premiers caractères de ce langage aimable ; nous en avons emprunté d’autres aux peuples de l’Orient, qui nous en ont offert les types dans leurs plus belles fleurs, et nous-mêmes en avons choisi dans ce livre immense dont les feuillets sont répandus sur toute la terre.

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