‹ Le langage des fleursChapitre 6 sur 81 · DOUX SOUVENIRS · texte numérisé non relu

DOUX SOUVENIRS

Déjà les vents ont purifié l’atmosphère, disséminé sur la terre les graines des végétaux et chassé les sombres nuages; l’air est vif et pur, le ciel semble plus élevé sur nos têtes, les gazons reverdissent de toutes parts, les arbres se couvrent de bourgeons. La nature va se parer de fleurs, mais d’abord elle prépare le fond de ses tableaux; elle les couvre d’une teinte générale de verdure qui varie à l’infini, réjouit nos yeux et ouvre nos cœurs à l’espérance. Dès le mois passé nous avons trouvé, à l’abri des coteaux, la violette, la marguerite, la primevère et la fleur dorée du pissenlit. Approchonsnous maintenant de la lisière des bois; l’anémone et la pervenche y promènent un long réseau de verdure et de fleurs : ces deux plantes amies se prêtent des charmes mutuels : l’anémone a des feuilles molles, découpées profondément, et d’un vert doux ; la pervenche a les siennes toujours vertes, fermes et luisantes; sa fleur est bleue, et celle de l’anémone est d’un blanc pur, rosé sur ses bords. Cette dernière ne dure qu’un jour; elle nous retrace les joies vives et passagères de notre en fance. La pervenche est consacrée à un bonheur plus

durable, sa couleur est celle que préfère l’amitié, et sa fleur était pour J. J. Rousseau l’emblème des plus doux souvenirs. « J’allais, dit-il quelque part, m’établir aux « Charmettes, avec madame de Varence ; en marchant. « elle vit quelque chose de bleu dans sa haie, et me dit : “ Voilà de la pervenche encore en fleur. Je n’avais ja- « mais vu de la pervenche, je ne me baissai pas pour « 1 examiner, et j’ai la vue trop courte pour distinguer « à terre les plantes de ma hauteur. Je jetai, seulement « en passant, un coup d’œil sur celle-là ; et près de • « trente ans se sont passés sans que j’aie revu de la « pervenche, ou que j’y aie fait attention. En 1764,

« étant à Cressier, avec mon ami M. du Peyrou, nous « montions une petite montagne, au sommet de la- « quelle il a un joli salon, qu’il appelle, avec raison,

11 Belle-Vue. Je commençais alors d’herboriser un peu.

« En montant, et regardant parmi les buissons, je « pousse un cri de joie : Oh ! voilà de la pervenche ! Et “ c en éta,t en effeL ” Ce lte plante, image charmante d’une première affection, s’attache fortement au terrain qu’elle embellit ; elle l’enlace tout entier de ses flexibles rameaux ; elle le couvre de fleurs qui semblent répéter la couleur du ciel. Ainsi, nos premiers sentiments si vifs, si purs, si naïfs, semblent avoir une origine céleste; ils marquent nos jours, ouvrages d’un instant de bonheur, et nous leur devons nos plus doux souvenirs.

DES PLEURS

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