AFFECTION RÉCIPROQUE
Pour exprimer un sentiment qui fait tout le charme de la vie et le lien de la société, le choix ne pouvait tomber plus heureusement que sur cette belle fleur ; et il faut avouer qu’en cela, les Japonaises, trop peu connues vraisemblablement de nos froids missionnaires, pour nous les avoir dépeintes comme dépourvues de grâces et de sensibilité, ont fait preuve d’un tact digne de nos plus spirituelles Européennes. En effet, les témoignages d’affection doivent se donner avec un calme et une tranquillité analogues à ceux qui président à l’épanouissement du bouton de camellia ; et leur durée ne pouvait avoir de symbole plus significatif que la persistance du camellia sur la tige; la pénétration trop vive, et par cela même souvent importune et fatigante de la tubéreuse, eût été beaucoup moins convenable, et peut-être l’admirable éclat de la pivoine eût laissé quelque crainte d’exagération dans ces témoignages qui n en souffrent point. Du reste, les Orientaux savent à merveille graduer leurs expressions par un choix secondaire des couleurs ; et c’est ainsi que le camellia blanc donne la plus haute idée de la candeur du senti-
ment, tandis que le rouge en exprime toute la vivacité.
Longtemps avant que l’on eût possédé le camellia en Europe, on y avait eu connaissance de sa fleur : il n’ar rivait, pour ainsi dire, aucun dessin de la Chine ou du Japon, sans que l’on y remarquât des camellias. entremêlés d’hortensias, de pivoines et de beaucoup d’autres fleurs d’une étonnante magnificence. A la vue de ces dessins, il s’est primitivement élevé quelques doutes sur la possibilité d’admettre l’existence naturelle de semblables fleurs, que l’on attribuait à la féconde imagination des peintres poétiques de ces contrées ; comme si la rose, qui se reproduit sous nos yeux, avec des formes si suaves et si variées, n’eût point suffi pour dissiper ces - doutes! Mais tel est l’effet de l’habitude; la rose qui s’épanouit tous les jours, n’offre plus de prodige, n’excite plus ni étonnement, ni admiration ! Enfin, grâce aux soins de ces missionnaires dont le zèle fut souvent aussi très-utile aux sciences, l’opinion a été fixée relativement au camellia. En 1739 les serres de lord Petre se sont trouvées dotées du premier de ces arbustes qui soit parvenu en Europe. Il y fut apporté par le père Camel, né à Brunn, en Moravie, et que le dévouement apostolique transporta au Japon. L’immortel Linné perpétua le souvenir de cet ami des hommes et des fleurs en appliquant son nom au genre dont le caractère scientifique du camellia réclamait la créa-
tion. Ce genre néanmoins n’a été admis qu’en 1742; c’est à cette époque qu’on le voit figurer pour la première fois sur le catalogue des plantes de l’université de Cambridge, et soit que l’arbuste-type fût venu à périr, soit que son propriétaire se fût refusé à toute tentative de propagation, il n’en a plus été fait mention dans aucun autre ouvrage de botanique jusqu’en 1785, que Lamarck, en publiant le premier volume du Dictionnaire botanique de l’Encyclopédie, a donné, page 572, la description du camellia du Japon, qu’il avait vu vivant. On sait avec quelle activité a été poursuivie depuis la culture de ce charmant arbuste, puisqu en ce moment le nombre des variétés obtenues par les différents amateurs s’élève au delà de six cents.
J’avais quinze ans, une langueur inexprimable s’empara tout à coup de mes sens. Je pleurais sans chagrin, je riais sans joie ; et, comme effrayée de la vie, un désir secret de mourir me poursuivait sans cesse. Des yeux abattus, des couleurs effacées, une démarche chancelante, une voix affaiblie portaient la douleur et l’effroi dans l’âme de ma tendre mère ; ses soins ne pouvaient plus me ranimer; baignée de ses larmes, penchée sur son sein, mes mains pressées dans les siennes, je l’entendais se plaindre de mes douleurs. J’essayais de sourire pour la rassurer, mais je ne ressentais pas l’espérance que je voulais lui inspirer. Depuis que cet état durait, les arbres avaient perdu leurs feuilles, et l’hiver dans toute sa rigueur régnait dans nos champs. Assise auprès d’un feu pétillant, sa chaleur me dévorait, et la moindre impression du froid me faisait transir. Chaque soir, fatiguée de moi-même, je m’endormais sans espoir de revoir le lendemain.
Cependant une nuit, il m’en souvient, c’était celle du 10 février 18... Il me sembla tout à coup qu’un rayon de soleil était tombé sur ma tête, qu’il m’avait
pénétrée d’une bienfaisante chaleur, et qu’une voix douce et tendre m’invitait à vivre. Ranimée par ce songe, je m’éveille, le ciel était pur, les premiers rayons du jour doraient mes fenêtres ; je passe une robe à la hâte, et je m’avance, à travers les neiges, vers la vaste forêt qui couronne les hauteurs de notre habitation. Arrivée dans cette solitude, épuisée de fatigue, je m’appuyai contre un chêne, et je cherchai des yeux les superbes prairies qu’arrose la Meuse, et le vallon fleuri où le printemps dernier j’avais encore partagé les jeux de mes folâtres compagnes; tout avait disparu : la Meuse couvrait la campagne de ses eaux débordées. Triste, j’allais reprendre le chemin de la maison, quand un rayon de soleil vint frapper le tronc moussu du chêne contre lequel j’étais appuyée; aussitôt j’aperçois à mes pieds un petit tapis de verdure, et je me sens environnée des plus doux parfums. O surprise! vingt touffes de violettes toutes couvertes de fleurs se présentent à mes yeux ! Je ne puis dire ce que j éprouvai alors; un doux ravissement pénétra tous mes sens. Non, jamais ces fleurs ne m’avaient paru si fraîches! elles s’élevaient sur le gazon comme sur un autel de verdure. Ces parfums suaves, la pureté de ce rayon de soleil, ce vaste tapis de neige qui s’étendait au loin, et qui semblait avoir respecté ces lieux, le chêne qui protégeait, qui couronnait de son feuillage bronzé ce
tableau du printemps, tout me remplissait d’une émotion semblable à celle de l’amour. Alors le bonheur qui m’avait été promis en songe circula dans mes veines, et je crus respirer en un instant toutes les fleurs du printemps, tous les plaisirs de la jeunesse. Mais, à ce sentiment si pur et si vif, il en succéda un de douleur : je n’avais pas une amie qui pût sentir et partager mon innocente joie. Cependant je cueillis un bouquet de ces violettes, je l’enfermai dans mon sein, et je me dis : Aimables fleurs, je vous consacre à l’amie que j’aurai. Que la violette soit donc ta fleur chérie, Élisa, toi dont l’amitié, mille fois plus douce que ces parfums, a ranimé mon âme dégoûtée du monde à vingt ans, comme à quinze elle l’était de la vie ! Que la violette soit ta fleur, mon unique amie ! car elle est aussi l’emblème de la modestie.
L’obscure violette, amante des gazons,
Aux pleurs de leur rosée entremêlant ses dons,
Semble vouloir cacher, sous leurs voiles propices,
D’u/i prodigue parfum les discrètes délices :
C’est l’emblème d’un cœur qui répand en secret Sur le malheur timide un modeste bienfait (1).